Deux bonnes nouvelles pour l'Algérie: sa population ne vit plus dans la peur de se faire égorger par des militants islamistes lors de barrages routiers improvisés, ou de finir portée disparue après que des policiers cagoulés eurent défoncé la porte de sa maison. De même, le Trésor national, lourdement endetté il y a dix ans quand la violence faisait rage, est à présent inondé de pétrodollars.

19 Avril 2006

Deux bonnes nouvelles pour l'Algérie: sa population ne vit plus dans la peur de se faire égorger par des militants islamistes lors de barrages routiers improvisés, ou de finir portée disparue après que des policiers cagoulés eurent défoncé la porte de sa maison. De même, le Trésor national, lourdement endetté il y a dix ans quand la violence faisait rage, est à présent inondé de pétrodollars.

On aurait pu s'attendre à ce que ces tendances apportent plus d'ouverture et de démocratie. Pourtant, en laissant derrière elle un conflit entre forces du gouvernement et rebelles islamistes qui a fait, depuis 1992, plus de 100000 victimes, l'Algérie semble avancer vers moins, et non pas plus, de liberté.

C'est ce qui émane de la nouvelle loi «de mise en œuvre de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale». C'est la première fois qu'un gouvernement, au prétendu motif de «panser les blessures» de son pays sorti d'une guerre fratricide, décrète de si lourdes sanctions envers quiconque osera poser des questions sur le passé.

La loi prévoit jusqu'à cinq ans de prison pour toute déclaration ou activité en rapport avec la «tragédie nationale» qui pourrait «porter atteinte» aux institutions nationales, à «l'honorabilité de ses agents» ou à «l'image de l'Algérie sur le plan international».

Dommage, car depuis quelques années, les familles de plus de 6000 Algériens «disparus» avaient peu à peu dépassé leurs peurs et commencé à organiser des rassemblements publics pour obtenir des réponses sur le sort de leurs proches. Souvent dispersés par la police, ils avaient pourtant réussi à gagner la reconnaissance officielle de la responsabilité d'agents de l'Etat dans ces «disparitions».

D'après la nouvelle loi, et au nom de la «réconciliation», ces épouses et mères qui brandissaient photos et questions pourront maintenant être jetées en prison.

Ce décret semble moins découler de la volonté de panser les blessures de la nation que de l'intolérance des autorités à l'égard de la critique. Pour preuve, elles ne permettent la diffusion d'aucune contestation réelle dans les médias publics, et les poursuites judiciaires lancées à l'encontre de plusieurs journalistes ont mis au pas la presse algérienne indépendante. La nouvelle loi fait également la part belle à l'impunité, facteur qui a systématisé la violence de la part des forces gouvernementales et des combattants islamistes. Une amnistie totale est accordée aux membres des forces de sécurité et les rebelles islamistes en bénéficient pour la majorité des atrocités dont ils sont responsables.

Il y a neuf ans, une série de massacres survenus près d'Alger attira l'attention du monde entier sur le tribut payé par les civils lors du conflit. Attribués aux groupes islamistes armés, ils avaient été perpétrés à proximité de bases militaires, sans que les forces de l'ordre interviennent à temps. Le gouvernement n'a jamais sérieusement enquêté sur ces crimes contre l'humanité.

Même scénario en ce qui concerne les assassinats de figures culturelles, d'intellectuels, et de quelque 60 journalistes: la plupart demeurent impunis.

La nouvelle loi se targue pourtant d'apporter quelques éléments positifs. Elle offrira certes des compensations financières aux familles des «disparus», mais en échange de l'acceptation d'un certificat de décès en signe de renoncement à leur droit à la vérité.

Alors que de nombreux pays en transition suite à une guerre civile ont établi des commissions-vérité pour affronter le passé et en tirer leçon, le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, a déclaré que les plaies de l'Algérie étaient trop récentes et trop profondes pour mettre en place l'une de ces commissions, et que les Algériens étaient désireux de se tourner vers le futur.

Les Algériens ont voté oui lors d'un référendum pro-amnistie en septembre dernier, mais seulement après que le président Bouteflika - et les médias publics avec lui - eut mené campagne affirmant que les opposants de l'amnistie étaient aussi des ennemis de la paix et de la réconciliation.

Alors, si la nation algérienne veut sortir de sa «Tragédie nationale» plus démocratique et mieux protégée contre un regain de violence, elle doit faire éclore la vérité sur ces atrocités en reconnaissant ses responsables, pas en décrétant une amnistie amnésique.