Le 9 octobre, des victimes tchadiennes devaient débarquer à Dakar pour témoigner des exactions perpétrées par le régime d'Hissein Habré, entre 1982 et 1990. Leur parole aura été précédée par celle de l'Association des victimes des crimes et répressions politiques au Tchad (AVCRP), qui, dans une « lettre à la nation sénégalaise » publiée le 5 octobre, interpellait l'opinion : « Nous nous adressons à vous pour solliciter la continuation de votre appui dans notre lutte pour que nos souffrances et celles de nos familles soient reconnues. Votre soutien est d'autant plus important qu'un juge d'instruction belge vient de délivrer un mandat d'arrêt international afin qu'Habré puisse être extradé du Sénégal vers la Belgique, où il sera enfin jugé. Nous espérons profondément que le Sénégal acceptera d'extrader notre ancien tyran. »

La demande d’extradition de l’ex-chef de l’État tchadien vers la Belgique suscite un débat juridique passionné à Dakar.

Le 7 octobre, des victimes tchadiennes devaient débarquer à Dakar pour témoigner des exactions perpétrées par le régime d'Hissein Habré, entre 1982 et 1990. Leur parole aura été précédée par celle de l'Association des victimes des crimes et répressions politiques au Tchad (AVCRP), qui, dans une « lettre à la nation sénégalaise » publiée le 5 octobre, interpellait l'opinion : « Nous nous adressons à vous pour solliciter la continuation de votre appui dans notre lutte pour que nos souffrances et celles de nos familles soient reconnues. Votre soutien est d'autant plus important qu'un juge d'instruction belge vient de délivrer un mandat d'arrêt international afin qu'Habré puisse être extradé du Sénégal vers la Belgique, où il sera enfin jugé. Nous espérons profondément que le Sénégal acceptera d'extrader notre ancien tyran. »

Quelques jours plus tôt, le 1er octobre, arrivait à Dakar Reed Brody, directeur adjoint de l'organisation américaine Human Rights Watch. Fils de Juifs hongrois rescapés de l'Holocauste, cet avocat surnommé « le tombeur de Pinochet » s'est illustré en 1999 en persuadant la Chambre des lords britannique de retenir l'ex-dictateur chilien à Londres. Son nouveau défi ? Obtenir l'extradition d'Hissein Habré en Belgique, après avoir oeuvré près de cinq ans pour qu'un mandat d'arrêt international soit délivré contre lui par la justice belge.

Ayant rencontré le chef de l'État sénégalais, Abdoulaye Wade, en 2000 et en 2002, en compagnie de Souleymane Guengueng, l'autre chef de file du Comité international pour le jugement d'Hissein Habré, Brody a pris langue, le 5 octobre, avec le ministre sénégalais des Affaires étrangères, Cheikh Tidiane Gadio. Il devrait aussi rencontrer le garde des Sceaux, Cheikh Tidiane Sy, et a sollicité un nouvel entretien avec Wade. Lequel a déjà reçu une correspondance courtoise mais ferme, datée du 3 octobre, de son compatriote Sidiki Kaba, président de la Fédération internationale des ligues de droits de l'homme (FIDH). « En l'absence d'un jugement d'Hissein Habré au Sénégal, la Cour de cassation s'étant déclarée incompétente à l'époque pour le juger pour des crimes commis à l'étranger, lui a écrit Kaba, il incombe au Sénégal de l'extrader vers la Belgique, dont la compétence de juridiction ne fait aucun doute. [...] Au surplus, considérant les risques importants de fuite du suspect, nous vous demandons de prendre toute mesure nécessaire pour assurer sa présence au Sénégal dans l'attente de son extradition, conformément à l'article 6 de la Convention des Nations unies contre la torture qui dispose que tout État partie sur le territoire duquel se trouve une personne soupçonnée d'avoir commis des actes de torture assure la détention de cette personne ou prend toutes autres mesures juridiques nécessaires pour assurer sa présence. »

Parallèlement à cette diplomatie secrète, les nombreuses organisations de défense des droits de l'homme impliquées dans le combat mènent l'offensive en direction de l'opinion publique. Le 4 octobre, à Dakar, elles ont exhibé des actes de la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS, police politique du régime Habré) établissant la mort d'un Sénégalais dans les geôles de l'ex-dictateur. Demba Gaye et Abdou Gaye, bijoutiers, ont été arrêtés le 25 mars 1987 à l'aéroport de N'Djamena par des agents de la DDS qui voulaient leur extorquer de l'or et des bijoux, puis incarcérés. Demba mourra le 15 novembre 1987. Abdou sera remis en 1988 à l'ambassadeur du Sénégal au Tchad, Papa Louis Fall, après avoir été torturé.

Les partisans de l'extradition veulent d'abord gagner la bataille de l'opinion, avant d'engager avec les autorités sénégalaises un bras de fer qui s'annonce rude. Contre toute attente, Dakar semble peu disposé à livrer Hissein Habré à la justice belge. Ayant débarqué au Sénégal en 1990, l'ex-homme fort de N'Djamena a eu le temps de s'y faire des « amis », mais aussi des obligés. Musulman pratiquant, de confession tidiane, il a noué de solides liens avec la puissante famille maraboutique de Tivaouane. Le calife général de cette confrérie, Serigne Mansour Sy, serait ainsi opposé à toute extradition de son talibé (« disciple »). Et la position de ce « grand électeur » pourrait ne pas être négligée en cette année préélectorale.

S'il n'a pas de rapport direct avec Abdoulaye Wade, Habré a pu étendre ses relations à son entourage. Son ex- avocat, Madické Niang, devenu le conseiller juridique puis le ministre de Wade, ne représente que la partie émergée de l'immense iceberg des « alliés » d'Habré dans les allées du pouvoir. Sentant l'étau judiciaire international se resserrer autour de lui, l'illustre réfugié a tout fait pour se construire un réseau de « protecteurs ».

Quant au chef de l'État sénégalais, il est apparu très mesuré dans son entretien avec le Premier ministre belge, Guy Verhofstadt, en marge du sommet des Nations unies à New York, à la mi-septembre. Pour sa part, la diplomatie sénégalaise se limite désormais à déclarer que « les choses se passeront dans le respect de l'État de droit ». En d'autres termes, la chambre d'accusation de la cour d'appel de Dakar va statuer sur la demande d'extradition déposée par la Belgique. En cas de réponse positive, Wade appréciera et décidera en dernier ressort s'il faut extrader ou non. Pour leur part, les activistes des droits de l'homme se disent sceptiques sur la bonne volonté des autorités sénégalaises et estiment que celles-ci ne verraient pas d'un mauvais oeil un refus d'extradition de la chambre d'accusation, ce qui mettrait un terme définitif à la procédure.

Rien ne laissait pourtant présager de la moindre répugnance de Dakar à remettre Habré à un tribunal étranger. Le 8 avril 2001, lors d'une émission coproduite par la station sénégalaise Sud FM et la BBC anglaise, Abdoulaye Wade révélait avoir donné un « délai raisonnable » à son hôte pour quitter le Sénégal. Le 27 septembre suivant, il confiait au journaliste suisse Pierre Hazan, réalisateur du documentaire La Traque des dictateurs : « J'étais prêt à envoyer Hissein Habré n'importe où, y compris dans son propre pays, le Tchad. Mais Kofi Annan est intervenu pour que je [le] garde sur mon sol, le temps qu'une justice le réclame. Je l'ai fait, mais je ne souhaite pas que cette situation perdure. Le Sénégal n'a ni la compétence ni les moyens de le juger. Le Tchad ne veut pas le juger. Si un pays capable d'organiser un procès équitable - on parle de la Belgique - le veut, je n'y verrai aucun obstacle. Mais qu'il fasse vite. »

Quatre ans après cette déclaration, les organisations de défense des droits de l'homme sont bien décidées à obtenir la comparution d'Habré en Belgique. Bien sûr, cet activisme irrite ses défenseurs. « Les ONG n'ont pas le monopole de l'interprétation du droit », souligne Hélène Cissé, qui regrette cette « médiatisation à outrance » du cas qu'elle défend. Pour sa part, l'avocate dakaroise estime que les arguments plaidant en faveur de son client ne manquent pas. En se référant à la loi du 28 décembre 1971 qui régit les procédures d'extradition au Sénégal, Me Cissé rappelle que les faits reprochés à Hissein Habré sont prescrits depuis longtemps : « Lors des précédentes procédures initiées contre lui en 2000 et 2002, ces faits ont été qualifiés de délits ; ils ne peuvent donc donner lieu à des poursuites au-delà de trois années après la date à laquelle ils auraient été commis. Quant à faire valoir l'imprescriptibilité que défendent certains, le code pénal sénégalais ne connaît pas le crime contre l'humanité. » Le débat s'annonce corsé.