Dès la fin du mois d'avril, quand sont apparues les premières images de soldats américains humiliant, torturant et maltraitant les détenus de la prison d'Abou Ghraib en Irak, l'administration Bush a cherché à dépeindre ces abus comme autant d'incidents isolés, l'œuvre de "quelques brebis galeuses" agissant sans aucun ordre.

Le 4 mai, le secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld, choisissant une formulation qui sera souvent reprise par les responsables américains, a décrit les exactions commises à Abou Ghraib comme un cas "exceptionnel, isolé". Dans un discours télévisé, le 24 mai, le président George W. Bush a parlé de "conduite honteuse de quelques soldats américains qui ont déshonoré notre pays et n'ont pas tenu compte de nos valeurs".

En réalité, le seul aspect exceptionnel des sévices commis à Abou Ghraib pourrait être qu'ils aient été photographiés. Des détenus rescapés des prisons américaines en Afghanistan ont affirmé avoir subi un traitement similaire, du tabassage à la privation sensorielle et la privation prolongée de sommeil et au fait d'être maintenu nu. En Irak, des cas comparables de torture et de traitement inhumain ont été largement recensés en dehors d'Abou Ghraib.

Les exactions d'Abou Ghraib ne sont pas le résultat d'actes individuels de soldats ayant violé les règles. Elles sont plutôt le résultat de décisions prises par l'administration Bush de forcer, d'ignorer ou d'outrepasser les règles.

Les politiques de l'administration ont conduit à Abou Ghraib de trois façons. Premièrement, dans la période suivant les attaques du 11 Septembre contre les Etats-Unis, l'administration Bush, soutenue par une grande partie de l'opinion publique et même par de nombreux intellectuels, a décidé que la guerre contre le terrorisme exigeait une politique implacable qui ne saurait être restreinte par les délicatesses du droit international. Comme l'a dit l'ancien directeur de l'unité contre-terroriste de la CIA, Cofer Black : "Il y a eu un avant-11 Septembre et un après11 Septembre. Après le 11 Septembre, les gants sont tombés."

Le conseiller juridique de Bush a écrit au président que la nouvelle guerre contre le terrorisme rendait "obsolètes" les restrictions juridiques posées par les conventions de Genève sur le traitement et l'interrogation des détenus. Le Pentagone et le ministère de la justice ont développé le stupéfiant argument juridique selon lequel le président n'était pas lié par les lois américaines ou les traités internationaux proscrivant la torture quand il agissait pour protéger la sécurité nationale.

Les Etats-Unis ont ainsi commencé à trouver des astuces pour que leur conduite échappe à toute possibilité de contrôle : création de prisons extraterritoriales comme la base de Guantanamo à Cuba, transfert des détenus les plus recherchés dans des "lieux secrets", où ils ont effectivement "disparu", "transfert" sans aucun procès des personnes soupçonnées d'appartenir à Al-Qaida vers des pays où la torture est communément utilisée (Syrie, Ouzbékistan, Pakistan, Egypte, Jordanie, Arabie saoudite et Maroc) afin de leur soutirer des informations.

Deuxièmement, les Etats-Unis ont commencé à employer - en Afghanistan, à Guantanamo et, plus tard, en Irak - des méthodes coercitives destinées à "ramollir psychologiquement" les détenus pour les préparer aux interrogatoires.

Ces méthodes comprenaient le maintien des détenus dans des positions pénibles et douloureuses, la privation de sommeil et de lumière durant des périodes prolongées, leur exposition à des extrêmes de chaleur, de froid, de bruit et de lumière, le maintien d'une cagoule sur la tête, et la privation de leurs vêtements.

Le but de ces techniques était d'infliger des douleurs, des souffrances et une grave humiliation aux détenus. Une fois ce but légitimé par les services de renseignement, il n'est pas surprenant que les simples soldats en soient venus à croire que des formes encore plus extrêmes de torture étaient acceptables. L'arrogance avec laquelle ces soldats se sont comportés à Abou Ghraib, prenant des photographies et affichant sur celles-ci des airs satisfaits, alors qu'ils abusaient des prisonniers, suggère qu'ils n'avaient rien à cacher à leurs supérieurs.

Troisièmement, jusqu'à la publication des photos d'Abou Ghraib, l'administration Bush a choisi de pratiquer la politique de l'autruche face à tous les rapports décrivant les mauvais traitements infligés aux détenus.

Dès les premiers jours de la guerre en Afghanistan et de l'occupation de l'Irak, le gouvernement américain était au courant des allégations de violations des droits des prisonniers. Rien, ou presque, n'a pourtant été fait. Les soldats accusés, notamment dans tous les cas impliquant des meurtres de détenus, ont échappé à un jugement judiciaire.

Quand, au milieu des pires violations d'Abou Ghraib, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) s'est plaint aux forces de la coalition, l'armée a réagi en essayant de réduire l'accès de la Croix-Rouge. De la même manière, l'administration Bush a largement écarté les inquiétudes exprimées par ses propres fonctionnaires, par les ONG et par la presse. A Abou Ghraib, les violations les plus graves ont été commises immédiatement à la suite d'une décision de Donald Rumsfeld. Impatient de trouver des traces d'armes de destruction massive, et frustré de ne pas mettre la main sur Saddam Hussein, il était déterminé à accentuer la chasse aux "renseignements utilisables" ("actionnable intelligence") parmi les prisonniers irakiens.

Le commandant de la prison de Guantanamo - "Gitmo" en abrégé dans le jargon militaire - fut alors envoyé à Abou Ghraib afin de "gitmoïser" les interrogatoires.

Le commandant en chef des forces américaines en Irak, le général Ricardo Sanchez, donna ensuite l'ordre de "manipuler les émotions et faiblesses du détenu". Il permit aussi que les responsables d'Abou Ghraib utilisent des chiens de garde militaires et soumettent, quand bon leur semblait, les détenus à des températures extrêmes, à des habitudes de sommeil inversées, à des privations sensorielles et à un régime alimentaire se limitant à de l'eau et du pain.

Le traitement abusif utilisé contre les personnes suspectées de terrorisme après le 11 Septembre en est ainsi venu à être considéré comme permis par les Etats-Unis dans un conflit armé pour supprimer toute résistance à une occupation militaire. L'administration Bush a nié avoir une politique de torture ou d'abus contre les détenus. Il est urgent que l'administration démontre, de façon concluante, que ces traitements n'ont pas été une politique du gouvernement américain, qu'elle rende publics tous les documents gouvernementaux pertinents, et, en particulier, les protocoles régissant les interrogatoires en Afghanistan, en Irak, et à Guantanamo.

Elle doit aussi et, surtout, enquêter et traduire en justice tous ceux qui ont ordonné, sollicité ou encouragé la torture, qu'ils soient des généraux de l'armée ou des membres du gouvernement, et non seulement les soldats qui ont été filmés.

Par une étrange ironie, au lieu de faire avancer la guerre contre le terrorisme, il paraît évident que le rejet des règles du droit et des valeurs universelles qui les sous-tendent et son inévitable corollaire - le recours à des méthodes barbares - ont été une manne pour Al-Qaida et ses alliés.

Les politiques adoptées en vue de rendre les Etats-Unis plus sûrs contre le terrorisme les ont, en fait, rendus plus vulnérables.