(New York) - Dans un rapport publié aujourd'hui, Human Rights Watch accuse les principaux membres du gouvernement ivoirien d'avoir favorisé la montée de la violence xénophobe qui menace de déstabiliser le pays.

La Conférence contre le racisme, la xénophobie et l'intolérance qui y est associée, qui débutera à Durban le 31 août, devrait condamner les dirigeants ivoiriens qui ont encouragé l'intolérance basée sur les différences ethniques et religieuses.

Le rapport intitulé "Le Nouveau Racisme: La manipulation politique de l'ethnicité en Côte d'Ivoire" décrit, en 70 pages, les atrocités commises lors des élections présidentielles et législatives d'octobre et décembre 2000 et s'appuie sur des entretiens approfondis effectués fin 2000 et début 2001 auprès de victimes et de témoins. Le rapport fait état de plus de 200 morts, mais également de tortures, de viols et de détentions arbitraires. Aujourd'hui, l'intolérance et la xénophobie imprègnent sensiblement la vie quotidienne, ce qui conduit à maintenir une atmosphère politique et sociale explosive.

"Les Africains sont souvent victime du racisme, mais ils peuvent tout aussi bien en être les auteurs," a déclaré Peter Takirambudde, Directeur exécutif de la division Afrique de Human Rights Watch. "En Côte d'Ivoire sont présents les types d'intolérance et de fanatisme pour lesquels la Conférence contre le racisme a été instituée. Les dirigeants ivoiriens et les forces de sécurité responsables de ces atrocités doivent être unanimement condamnés et traduits en justice."

Les violences de la période électorale ont commencé lorsque les forces de sécurité se sont mises à attaquer les civils en raison de leurs affinités politiques. Après la victoire de Laurent Gbagbo aux élections présidentielles, les forces de sécurité se sont alors employées à attaquer les civils uniquement et précisément en raison de leur croyance religieuse, de leur groupe ethnique ou de leur origine nationale.

Les victimes, dans leur écrasante majorité, sont originaires du Nord du pays, majoritairement musulman ou des immigrés ou des descendants d'immigrés. En effet, environ un quart de la population de la Côte d'Ivoire est né à l'étranger ou est issu d'une famille d'immigrés. C'est essentiellement de cette partie de la population que le leader de l'opposition Alassane Ouattara et son parti Le Rassemblement des Républicains (RDR) tirent leur soutien.

Lors d'un incident largement rapporté en octobre 2000, le "Charnier de Yopougon", les forces de sécurité ont massacré cinquante-sept personnes qui ont ensuite été enterrées dans une fosse commune située dans une forêt non loin d'Abidjan. Le nouveau rapport publié par Human Rights Watch révèle cependant bien d'autres atrocités commises par les forces de l'ordre pendant la période électorale, incluant notamment:

  • L'exécution de civils au cours de massacres de moindre ampleur;
  • La torture de centaines de détenus aux mains de la police et de la gendarmerie;
  • La disparition d'au moins quinze personnes; et les violences sexuelles par la police et des gendarmes sur de nombreuses femmes

Le 3 août dernier, à la suite d'une parodie de procès, le tribunal militaire d'Abidjan acquittait pour "manque de preuve" les huit gendarmes accusés du massacre d'octobre 2000. Le procureur a annoncé son intention de faire appel et de porter l'affaire devant un tribunal de droit commun où les survivants seraient sans doute plus enclins à témoigner. Aucun autre membre des forces de sécurité présumées responsables des exactions n'a été inculpé. Le Président Gbagbo a déclaré, au contraire, qu'un Forum de Réconciliation nationale se tiendrait le 7 septembre 2001.

Les condamnations internationales relatives à la tuerie de cinquante-sept personnes ont insisté pour que justice soit rendue dans ce seul cas alors qu'il n'y a eu que relativement peu d'attention internationale pour que justice soit également rendue dans les très nombreux autres cas d'atrocité exposés dans ce rapport.

Depuis 1995, date à laquelle le Président Henri Bédié évoqua pour la première fois la notion d'"Ivoirité," des explosions de violence contre des descendants d'étrangers ont eu lieu à plusieurs reprises.

Le Général Guei, qui occupa brièvement le pouvoir à la suite d'un coup d'État fin 1999, avait fait ajouter à la Constitution un amendement exigeant que tout candidat aux élections présidentielles ait ses deux parents nés en Côte d'Ivoire. Cet amendement était ouvertement conçu dans le but d'écarter Ouattara, leader du plus puissant parti de l'opposition. Peu de temps avant les élections présidentielles, une décision controversée de la Cour Suprême invalidait, pour des raisons touchant à la citoyenneté, quatorze des dix-neuf candidatures, dont celle de Ouattara.

Laurent Gbagbo, qui revendiqua la victoire aux élections présidentielles lorsque le Général Guei, après sa tentative d'en truquer le résultat, quitta le pays au milieu de manifestations populaires de protestation, employa le même critère de citoyenneté des parents pour s'assurer que Ouattara serait une fois de plus interdit de se présenter aux élections législatives de décembre.

"L'exploitation des différences ethniques à des fins politiques est une pratique trop courante en Afrique" affirme Peter Takirambudde. "Quand les politiciens incitent à la haine pour servir leur propre carrière, les victimes sont ceux qu'ils auraient dû servir. Les dirigeants ivoiriens devraient maintenant faire machine arrière avant qu'il ne soit trop tard."

Human Rights Watch a demandé avec insistance au Président Gbagbo d'ordonner au Ministère de la Justice d'enquêter, de poursuivre en justice et de punir les responsables de ces violations graves des droits de l'homme. Human Rights Watch a également invité le Président Gbagbo à faire en sorte que son exercice se caractérise par l'état de droit et non par l'impunité de l'appareil militaire.

Suivent des témoignages extraits du rapport de Human Rights Watch "Le Nouveau Racisme: La manipulation politique de l'ethnicité en Côte d'Ivoire."

Un homme âgé, de nationalité malienne, apparemment arrêté parce qu'il portait une robe de musulman, fait partie d'un groupe de quatorze hommes qui ont été abattus en octobre 2000. Il a raconté l'incident dont il affirme être le seul survivant. Son récit a été confirmé par plusieurs personnes vivant dans les environs de l'endroit où la fusillade a eu lieu.

Le jeudi 26 octobre, vers quatorze heures j'ai quitté la maison pour aller faire une course. Sur le chemin, j'ai vu qu'il y avait des gendarmes partout autour. Une minute plus tard, ils m'ont vu et m'ont ordonné de venir vers eux. Ils m'ont dit qu'ils allaient me tuer parce que je suis un Dioula, parce que je suis un musulman. Je portais mon boubou et des babouches c'est ainsi qu'ils ont su que j'étais musulman. Après cela je me suis mis à courir à travers les voies ferrées mais j'ai malheureusement été attrapé par un autre gendarme. Je les ai suppliés de me pardonner - je n'aurais pas dû m'excuser de quoi que ce soit mais je me suis dit que ma vie avait plus d'importance que ma fierté.

Le gendarme qui m'avait attrapé m'a dit de m'allonger sur la voie ferrée et les autres lui ont dit que non, que je devais joindre un groupe de prisonniers qui n'était pas loin. Pendant qu'on me menait à cet endroit, j'ai vu qu'il y avait treize prisonniers; en dépit de mon âge avancé, j'ai l'esprit vif et j'ai pris le temps de les compter. Nous étions entourés par les gendarmes et ils pointaient leurs pistolets sur nous. Lorsque je suis arrivé, ils m'ont demandé d'enlever mon boubou et de m'allonger dans l'herbe avec les autres.

Pendant que nous étions étendus là, les gendarmes nous ont demandé notre nationalité, c'est ainsi que j'ai su qu'il y avait aussi un Burkinabé et un Mauritanien parmi nous. L'un d'entre eux a dit "Vous êtes tous des RDR, vous êtes tous des Dioulas." Ils nous ont battus pendant environ trente minutes. Ils nous ont donné des coups de pied et nous ont frappés avec l'épaisse boucle métallique de leurs ceintures rouges. Ils étaient particulièrement violents envers les hommes jeunes mais m'ont laissé tranquille parce que je suis âgé. Nous avons demandé pardon et leur ont dit que nous étions désolés. Un gendarme s'est approché et a dit, "Vous n'avez pas encore tué ces gens?"

Une jeune femme, sympathisante du RDR de dix-sept ans, qui a été violée collectivement par dix gendarmes et d'autres militants du FPI déclare:

Les gendarmes nous ont violées à cet endroit même, dans la cour sur l'herbe et la poussière. Ils nous ont demandé de nous allonger et nous ont dit "Et vous dites que vous voulez un Président burkinabé, attendez donc de voir ce que nous allons vous faire." L'un d'eux m'a d'abord violée, puis lorsque j'ai essayé de me relever un autre m'a poussé et est monté sur moi. Ils étaient environ dix gendarmes à me violer. Quelques-uns uns d'entre eux m'ont même fait prendre leur pénis dans la bouche. Lorsqu'ils en eurent fini, ils ont appelé un jeune du FPI et demandé "Qui veut coucher avec elles?" et plusieurs hommes nous ont violé encore. Ils étaient peut-être même dix. Je ne me souviens pas. Tout est devenu flou. A un moment un des jeunes hommes a introduit du sable dans mon sexe.

Ils ont vraiment maltraité la femme du concierge. Elle criait qu'elle n'avait pas fait partie de la marche mais ils persistaient à lui répondre que cela leur était égal. L'un des gendarmes a dit au concierge d'aller chercher une machette et de couper une petite branche de bananier. Puis ils ont dit à sa femme de mettre la branche dans son sexe. Ils ont forcé son pauvre mari à regarder la scène. Certains des gendarmes qui nous ont violées avaient deux "V" [sergent] et d'autres avaient deux barres [lieutenant].