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Illustration of a court proceeding

Les procès en Allemagne sur la Syrie devraient être accompagnés d’une traduction en arabe

Prévoir un service de traduction pourrait contribuer à inclure davantage de Syriens et de Syriennes dans le processus de justice européen

Un témoin livrant son témoignage au tribunal de Coblence, en Allemagne, le 16 juin 2021. Illustration © 2021 Moner Alkadri pour Human Rights Watch

Au cours des deux dernières années, un procès pénal historique a été tenu à Coblence, en Allemagne. Il s’agissait du tout premier procès en Europe dans le cadre duquel des représentants présumés du gouvernement syrien étaient accusés de crimes contre l’humanité commis au cours du conflit qui sévit en Syrie depuis dix ans.

Ce procès a constitué un pas en avant vers la justice pour les Syriens, mais l’absence de traduction en arabe dans la salle d’audience a signifié l’exclusion de nombreux Syriens et d’autres personnes. La langue du tribunal est l’allemand et pour suivre ce procès capital, les survivant·e·s, les témoins et les non-germanophones en général s’appuient sur les récits relatés par les personnes qui sont en mesure de participer physiquement aux audiences.

Certes, les personnes participant directement au procès et un groupe restreint de journalistes préalablement accrédités ont eu accès à une traduction en arabe des audiences. Toutefois, la communauté concernée, plus largement, n’a pas pu bénéficier de ce service, de même que les activistes qui ont suivi le procès et les journalistes arabophones, notamment syriens, couvrant le sujet.

Les sessions du tribunal n’étaient d’ailleurs pas les seules à ne pas être traduites, ses communiqués de presse ne l’ayant pas été non plus. Par ailleurs, les verdicts écrits ne seront diffusés qu’en allemand.

D’autres procès concernant des crimes commis en Syrie devraient avoir lieu en Europe. L’un d’eux, notamment, doit débuter à Francfort fin janvier. L’accusé est Alaa M., médecin syrien ayant fui en Allemagne. Le tribunal de Francfort a décidé de ne pas prévoir de traduction vers l’arabe, l’accusé ayant renoncé à ce droit. Des arguments financiers ont également été avancés.

Les autorités judiciaires devraient élargir la mise à disposition d’un service de traduction vers l’arabe dans ces procès qui concernent les pires crimes au monde commis à l’étranger. L’impact des initiatives de recherche des responsabilités sur les communautés touchées est fortement lié au nombre d’actions de sensibilisation menées sur ces affaires. Les procureurs affirment qu’à travers le procès de Coblence, l’Allemagne agit au nom de la communauté internationale. Mais cela aurait eu plus de sens si les personnes les plus touchées par ces crimes avaient davantage accès aux informations sur le procès.

Les récits qui suivent présentent l’expérience d’une Syrienne et de deux Syriens qui se sont heurtés à la barrière linguistique au procès de Coblence. Ils démontrent que l’absence de traduction en arabe est une occasion manquée de sensibiliser davantage les Syrien·ne·s aux progrès vers la justice, mais aussi de les intégrer dans ce processus.

Ameenah Sawwan 

Ameenah Sawwan et Mariam al-Hallak, présidentes de la Caesar Families Association, devant le Parlement européen à Bruxelles, en mars 2019. © 2019 Families for Freedom/ Mohamad Abdullah (Artino)

En 2014, Ameenah Sawwan est montée à bord d’un bus vert sans connaître sa destination. Elle quittait sa ville natale de Moadamiya, à l’ouest de Damas. C’était trois ans après le début des soulèvements en Syrie, auxquels le gouvernement avait répondu, dans cette ville, par des bombardements, des descentes de police chez des particuliers et des attaques à l’arme chimique. Le gouvernement syrien a formulé des menaces contre sa famille pour avoir participé à des manifestations contre lui. Trois de ses cousins sont toujours portés disparus après avoir été enlevés par les autorités. 

« Lorsque le monde évoque la soi-disant crise des réfugiés, il nous considère comme des personnes privilégiées qui avons eu le choix. On nous regarde en pensant que nous étions en sécurité, que nous avions le choix de rester chez nous, mais que malgré cela, nous avons choisi de prendre le risque de fuir illégalement, de traverser des frontières, et de venir ici », nous a-t-elle confié. « Pour moi, quitter la Syrie n’était pas un choix. »

Ameenah Sawwan s’est installée à Berlin en 2016. Elle y a appris l’allemand, étudié l’éthique et la politique au Bard College, et est devenue activiste pour la justice et la recherche de responsabilités dans la Campagne pour la Syrie, une organisation de défense des droits humains qui soutient les Syrien·ne·s et leur lutte pour la liberté et la démocratie. À ce titre, elle a suivi de près le procès en Allemagne.

Lorsqu’il a débuté, en avril 2020, les deux défendeurs, Eyad A. et Anwar R., faisaient l’objet d’un seul et même procès. À mi-parcours, le tribunal a prononcé son verdict contre Eyad A., employé de bas rang dans un centre de détention bien connu de Damas, appelé la « Branche 251 ». Il a été jugé coupable de complicité de crimes contre l’humanité en février 2021 et condamné à quatre ans et demi de prison.

Les procureurs allemands accusent Anwar R. d’avoir supervisé des actes de torture contre des personnes détenues à la Branche 251. Ils avancent que là, au cours d’interrogatoires, ses subordonnés ont torturé au moins 4 000 personnes, notamment en les passant à tabac et en leur infligeant des chocs électriques. Anwar R. fait également l’objet de 58 accusations de meurtre, ainsi que de viols et d’agressions sexuelles aggravées.

Ameenah Sawwan s’est rendue à plusieurs reprises à Coblence avec des familles de victimes, pour participer au procès. Malgré plusieurs années d’apprentissage de l’allemand, elle a trouvé le langage juridique difficile à suivre sans traduction en arabe. « C’était très frustrant », a-t-elle déclaré. D’autres personnes ayant participé au procès, notamment des activistes syrien·ne·s et des familles de victimes, ont ressenti la même chose.

La décision du tribunal de faire traduire en arabe le verdict d’Eyad A., en février 2021, lui a permis de saisir plus pleinement son sens et de l’assimiler, ce qui a constitué selon elle une « énorme différence ».

C’est en entendant le verdict prononcé en arabe qu’elle a perçu ce procès comme un symbole de justice pour tous les Syrien·ne·s ayant subi des mauvais traitements et des pertes, même si la pleine responsabilité n’est pas atteinte.

« J’ai écouté ce qu’a dit la juge le jour où le verdict d’Eyad A. a été prononcé. Elle a énuméré l’énorme quantité de crimes et de violations commis entre 2011 et 2012, et il a fallu environ trois heures rien que pour cela », a-t-elle précisé. « Alors je me demande : que pourrait-on énumérer pour ces dix dernières années. »

Hassan Kansou

Hassan Kansou est né à Damas mais a passé la plus grande partie de sa vie hors de Syrie. Il se trouvait en Égypte, où il étudiait la médecine, lorsque le Moyen-Orient a connu les vagues de manifestations de 2011. Comme le nombre de victimes civiles en Syrie augmentait, il a ressenti le besoin d’agir. Il est devenu analyste de données pour le Centre pour la justice et la recherche de responsabilités en Syrie (SJAC). Son travail consistait à vérifier des documents et des vidéos sur les crimes présumés commis en Syrie, à identifier les responsables et à exploiter ces contenus afin d’établir les responsabilités.

Parti en Turquie pour poursuivre ses études de médecine, il s’est inquiété des rumeurs indiquant que le gouvernement turc prévoyait de renvoyer les Syrien·ne·s en Syrie. Il a décidé d’aller en Europe et s’est retrouvé en Allemagne. Il a appris l’allemand en suivant des cours quotidiens pendant des mois puis le SJAC lui a demandé d’assurer le suivi du procès de Coblence.

Lorsque les témoins parlaient en arabe, il comprenait, mais il devait souvent demander des explications pour reconstituer la logique des arguments juridiques complexes formulés en allemand. Il a demandé des écouteurs pour accéder à la traduction en arabe, mais les autorités les lui ont refusées, seuls les accusés, les autres parties au procès, les témoins et quelques journalistes ayant obtenu une accréditation préalable ayant eu droit à ce service. 

Accompagné par le Centre européen pour les droits constitutionnels et humains, Hassan Kansou a déposé une requête auprès de la Cour constitutionnelle allemande, demandant qu’un service de traduction en arabe soit prévu pour les personnes présentes dans la salle ouverte au public. En réponse à cette requête, la Cour a émis une ordonnance provisoire élargissant l’accès à ces services aux journalistes arabophones ayant obtenu une accréditation préalable, mais le procès est resté inaccessible aux non-germanophones, dont Hassan Kansou. Pour lui, ce choix revenait à exclure les personnes susceptibles d’être les plus concernées par ce procès.

« Je mesure l’importance du travail réalisé par le tribunal, et ce procès compte tellement que je veux que tout le monde soit au courant », a-t-il expliqué. « C’est la seule chose que je veux. Alors pourquoi ne pouvons-nous pas en rendre compte de façon plus exacte ? » 

Hassan Kansou, tout en reconnaissant la portée limitée du procès, considère ce dernier comme une étape importante dont les autres membres de la communauté syrienne devraient être informés. C’est ainsi qu’il pourra peser sur le processus de recherche des responsabilités, crucial, selon lui, pour le sort de la Syrie.

« Je ne vois pas de différence entre l’ancienne Syrie et la Syrie future s’il n’y a pas de justice », a-t-il conclu.

Moner Alkadri

Moner Alkadri s’est déplacé en train, quatre heures à l’aller et au retour, pour suivre le procès de Coblence à la mémoire de ses amis, Mohammed et Momen. Arrêtés tous les trois en 2014 pour avoir participé à des manifestations en Syrie, il est le seul à avoir survécu après trois mois de détention dans les prisons de Damas. Lui et son épouse sont arrivés en Allemagne en 2015 avec leur chat, leur seule possession qui n’ait pas été volée en cours de route.

Ses souvenirs de jeunesse en Syrie ont été remplacés par des pensées pour ses amis en prison. Alors il est venu, pour assister au procès, mais aussi pour regarder les accusés dans les yeux. 

Moner Alkadri en train d’illustrer une séance dans la salle d’audience du tribunal de Coblence en août 2021. © 2021 Privé

« Le tribunal ne fera pas revenir les morts, mais il redonne l’espoir aux familles que les responsables de leurs souffrances seront jugés aujourd’hui pour leurs crimes », a-t-il déclaré.

Il a suivi le procès depuis le début, même s’il n’est pas parvenu à se rendre chaque jour au tribunal. Il prévoit de faire des études en cinéma d’animation dans une université et Human Rights Watch lui a commandé quelques illustrations du procès.

Il a pu comprendre une grande partie des échanges, mais lorsque les témoins s’expriment en arabe, il reconnaît sa propre expérience au travers de leurs dépositions. S’il est en mesure de parler et de comprendre l’allemand, il a constaté la frustration de certaines personnes venues au procès, mais incapables de comprendre ce qu'il s’y disait, en particulier les membres de familles dont les enfants sont portés disparus depuis des années dans les prisons syriennes. 

Selon lui, s’il était plus facile d’accéder à une traduction en arabe, cela encouragerait d’autres Syrien·ne·s à venir, et ceux-ci pourraient entrevoir la justice à l’œuvre et se rappeler que le monde ne les oublie pas. Pour les familles, et pour lui, ce genre de procès peut apporter le réconfort de savoir que les vies des personnes torturées, tuées ou enlevées comptent.

« C’est très important, pour les familles, d’avoir l’impression que quelqu’un s’intéresse à elles », a conclu Moner Alkadri.

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