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Picture captured during the making of the video clip for Bosembo.

Entretien : L’art comme « arme de paix » en RD Congo

Dans son dernier slam et clip vidéo, Ben Kamuntu lance un appel émouvant à la justice

Photo prise lors du tournage du clip vidéo pour Bosembo. © 2021 Justin Kasereka

Ben Kamuntu est un slameur membre du Goma Slam Session, un collectif d’artistes en plein essor dans l’est de la République démocratique du Congo. Il est également activiste au sein mouvement citoyen Lucha. Aujourd’hui, Ben Kamuntu sort un clip vidéo percutant pour accompagner son dernier enregistrement, Bosembo, dans lequel il appelle à ce que justice soit rendue pour les crimes restés impunis RD Congo depuis plusieurs décennies. Les paroles de ce slam s’inspirent du Rapport mapping publié en 2010 par les Nations Unies et qui documente des années de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, ainsi que de possibles actes de génocide. Jean-Sébastien Sépulchre s’est entretenu avec Ben Kamuntu au sujet de son œuvre de slameur et de son travail d’activiste, ainsi que de ses espoirs de paix et de changement sociétal en RD Congo.

Vous êtes connu comme un slameur. C’est quoi exactement, le slam ?

Le slam est un mouvement qui vise à faire sortir la poésie des livres pour l’amener sur la place publique. Ce courant a été inventé aux États-Unis dans les années 1980 par Marc Smith comme moyen de surmonter le manque d’interaction du poète avec le public. Mais le slam évolue avec le temps. Aujourd’hui, pour moi, le slam est un art d’éveil des consciences, qui porte des messages et défend des causes : la paix, la justice, l’accès à l’éducation et aux services de base. C’est également un art qui porte une espérance pour un avenir meilleur.

Pourquoi avez-vous choisi le slam comme moyen d’expression ?

Alors que le Congo est connu pour sa musique dansante, de fête, je me suis orienté vers le slam, vers cet art qui porte des messages. Je suis convaincu que la poésie est un moyen efficace pour atteindre les cœurs, pour faire en sorte que les gens s’écoutent. C’est aussi un moyen qui interpelle.

Après avoir découvert le slam en 2013, avec des amis, nous avons formé ensemble le collectif Goma Slam Session. C’est devenu un moyen alternatif d’éducation, un moyen de cultiver le sens de l’esprit critique. Notre programme Slam à l’école fait des ateliers d’initiation à l’écriture, de performance scénique, d’initiation artistique. Ça permet aux jeunes de se libérer, de s’exprimer et d’avoir un œil différent sur ce qu’ils apprennent à l’école.

À travers le slam, nous voyons des jeunes qui s’engagent de plus en plus, des jeunes qui écrivent et qui s’expriment. Huit femmes et filles ont suivi notre programme Slam au féminin. Elles écrivent, parlent de leur situation et deviennent elles-mêmes des modèles dans la société qui inspirent d’autres personnes. Aujourd’hui, elles animent des ateliers avec d’autres filles, victimes de violences sexuelles et de discriminations sociales, pour les aider à se libérer et à cultiver leur estime de soi. Nous voulons continuer à attiser ce feu, à utiliser l’art comme un outil de mobilisation communautaire, un outil d’éveil des consciences.

Le slameur Ben Kamuntu à Goma, dans l’est de la République démocratique du Congo. © 2020 Justin Kasereka

De quoi parle votre dernier slam, Bosembo ?

Bosembo – « justice » en lingala – est un slam qui est lié à ma propre vie, à mon parcours, celui d’un jeune de la génération 1990. C’est le fruit de ma frustration, de ma révolte, de toutes ces années de guerre que nous avons traversées et continuons à vivre ici au Kivu.

De 1990 à nos jours, des millions de Congolais ont été tués. Bosembo parle de tous ces crimes qui ont été commis ici. C’est une contribution au plaidoyer pour une justice transitionnelle au Congo comme gage de paix. Car l’impunité renforce les cycles de violence.

Le Rapport mapping des Nations unies, publié en 2010, détaille les crimes commis au Congo de 1993 à 2003. Mais jusque-là, nous avons du mal à faire le deuil, parce que personne n’a jamais été inquiété parmi les bourreaux. Les mêmes personnes qui ont tué des gens dans les années 1990 continuent à attiser les conflits. Et nous, le peuple congolais, nous en avons marre.

Je suis convaincu que la paix ne peut que passer par la justice, par la réconciliation, par la réparation des dommages causés. Et pour cela, nous avons besoin d’une justice transitionnelle.

Pourquoi avoir utilisé le piano et la flûte dans un morceau qui parle de guerre et de crimes contre l’humanité ?

Au-delà des crimes, il y a une lueur d’espoir. J’ai aussi voulu apporter cette douceur que nous devons cultiver. L’idée était de faire un cocktail de toutes ces sensations de révolte et de frustration, mais aussi de cette envie de vivre pleinement et cet espoir d’une paix durable que nous ne devons pas perdre. Cette utopie d’une paix durable au Congo doit être nourrie. Et nous faisons de l’art aussi pour nourrir cette utopie et continuer à rêver.

Quelle est l’histoire que le clip vidéo de Bosembo raconte ?

Le clip a été réalisé en collaboration avec Justin Kasereka, un artiste visuel de la ville de Goma et Bianco Matrix, un danseur qui l’a chorégraphié. Nous avons voulu mettre l’accent sur les victimes, qui sont des millions. Tant qu’il n’y aura pas la paix à l’est du Congo, toutes les âmes de nos êtres chers décédés souffriront encore. Et ce clip met ces âmes fauchées en mouvement, elles sont enveloppées dans des linceuls mais ne sont pas en paix, elles bougent encore. On a voulu montrer cette image de victimes qui réclament la justice, pour qu’enfin leurs âmes puissent reposer en paix.

Qui espérez-vous atteindre avec Bosembo ?

Bosembo est un message de conscientisation pour dire à la population congolaise que nous devons nous rassembler, nous devons être plus créatifs pour qu’ensemble nous puissions exiger une justice transitionnelle au Congo. Les personnes qui souffrent, c’est nous, et nous devons être les protagonistes de la construction de cette paix que nous voulons.

Mais Bosembo vise également à atteindre le monde en général. Il y a des millions de morts. Toutes ces personnes sont réduites aux chiffres. Pourtant, derrière chaque vie fauchée il y a une histoire. Il y a une histoire d’amour, il y a des rêves qui sont brisés, il y a des responsabilités envolées, il y a des cœurs qui sont calcinés. Il faut que ça cesse. C’est vraiment un appel à tout le monde pour que les regards puissent encore se tourner vers ce qui se passe au Congo.

Pensez-vous que l’art est un outil puissant pour le changement ?

Je suis un partisan de la non-violence, de « guérir les maux avec les mots ». Pour moi, l’art est un élément essentiel pour amener des personnes à adopter cette méthode d’action non-violente. Je pense que l’art est une arme en soi ; une arme qui permet de faire face à la peur de l’autre, à la haine envers l’autre, qui permet de rassembler des communautés, de dénoncer tout ce qui ne marche pas. C’est aussi une arme pour combattre les injustices. Et c’est une arme qui, personnellement, me fait vivre et me permet de tenir.

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