Un homme consulte une page Facebook sur son téléphone portable en Ouzbékistan, en mars 2018, afin d’obtenir des informations au sujet d’un procès en cours. Alors que l'Ouzbékistan émerge peu à peu d’une longue période d’isolement, l’Internet enregistre une certaine croissance et le secteur des médias est devenu plus dynamique.

© 2018 Human Rights Watch
(Tachkent) – Menacés de censure et de poursuites judiciaires basées sur des motifs politiques, les propriétaires de médias, les journalistes et d’autres personnes susceptibles de critiquer le gouvernement en Ouzbékistan travaillent dans la tension et l’autocensure, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch dans un nouveau rapport accompagné d’une vidéo. Ces actions compromettent les objectifs de réforme affichés par le président Shavkat Mirziyoyev.

Le rapport de 37 pages, intitulé « You Can’t See Them, But They’re Always There : Censorship and Freedom of the Media in Uzbekistan » (« On ne les voit pas, mais ils sont toujours là : Censure et liberté des médias en Ouzbékistan ») étudie la situation des journalistes, des médias et de l’exercice de la liberté d’expression depuis le début de la présidence de Mirziyoyev en septembre 2016. Human Rights Watch a constaté que malgré des mesures positives, comme la levée de certaines restrictions de la liberté d’expression, la censure restait très puissante et que les autorités traduisaient en justice de façon sélective les journalistes, les écrivains et les citoyens ordinaires exprimant des points de vue critiques.

« Des réformes significatives et durables en Ouzbékistan ne sont possibles que si le gouvernement adhère à l’idée que tous les citoyens peuvent s’exprimer librement et démontre que la critique a une place protégée dans la société », a déclaré Steve Swerdlow, chercheur sur l’Asie centrale à Human Rights Watch. « La seule façon de mettre ceci en pratique, c’est de mettre fin à la censure et aux poursuites draconiennes contre les journalistes, tout en appuyant le développement de médias réellement indépendants. »

Ouzbékistan : Petits pas vers la liberté des médias

(Vidéo, sous-titres via cc) – Sous son nouveau président, Shavkat Mirziyoyev, l'Ouzbékistan avance à petits pas vers une plus grande liberté des médias, mais de nombreux journalistes sont toujours en prison. HRW appelle à les libérer.

Afin de tourner une fois pour toutes la sombre page des années de la présidence autoritaire d’Islam Karimov, décédé en 2016, l’Ouzbékistan devrait immédiatement cesser de censurer les médias, abandonner les poursuites judiciaires contre les journalistes et donner réellement accès à l’information, y compris sur Internet.

En novembre 2017, Human Rights Watch a mené des entretiens avec 22 journalistes, rédacteurs en chef et propriétaires de médias, représentant 17 organes de presse ou autres médias, certains enregistrés auprès du gouvernement, d’autres indépendants ou internationaux. Tous ont rapporté que la liberté des médias avait légèrement augmenté, décrivant un environnement dynamique et concurrentiel, avec l’apparition de nouvelles publications en ouzbek et en russe. Certains journalistes, que ce soit des médias enregistrés auprès du gouvernement ou indépendants, ont déclaré qu’ils étaient plus libres qu’avant de couvrir des sujets politiquement sensibles, comme la corruption ou le travail forcé dans le secteur du coton – des sujets, estiment-ils, qui auraient déclenché leur arrestation immédiate sous le régime de Karimov. Mais tous ont parlé de la crainte de la répression par les services de sécurité comme un facteur majeur déterminant leur façon de travailler.

Mirziyoyev a ordonné la remise en liberté d’au moins 27 prisonniers politiques, dont neuf journalistes, et assoupli certaines restrictions pesant sur la liberté d’expression. Le 22 février, les autorités ont libéré Yusuf Ruzimuradov, le journaliste emprisonné depuis le plus longtemps – 19 ans – dans le monde. Mirziyoyev a élevé la voix pour évoquer la nécessité de contrôler la toute-puissance des services de sécurité, très craints par la population. Il a limogé leur chef, le redouté Rustam Inoyatov, en fonction depuis 23 ans, et appuyé la détention provisoire de plusieurs officiers de haut rang pendant que la justice enquêtait sur les abus dans lesquels ils seraient impliqués. De telles mesures ont fait espérer que le gouvernement ouzbek avait l’intention de rompre de façon décisive avec les pratiques abusives passées du régime Karimov et d’améliorer réellement la situation relative aux droits humains dans le pays.

Toutefois, l’intimidation généralisée et persistante de journalistes par les services sécuritaires et la police cause l’autocensure des médias. À part quelques-uns d’entre eux, tous les journalistes ont déclaré qu’ils craignaient les répercussions professionnelles qu’ils pourraient subir s’ils dépassaient les limites – pour l’instant assez floues – de tolérance du gouvernement. Plusieurs ont déclaré qu’au moins un agent des services de sécurité était affecté auprès de chaque organe pour observer son travail et garantir que son traitement médiatique se conforme à certains paramètres. « Vous ne les voyez pas, mais vous savez qu’ils sont toujours là », a commenté le propriétaire d’une publication enregistrée.

Le gouvernement a également continué à traduire en justice des journalistes et des personnes critiques en les inculpant de vagues motifs d’« extrémisme » formulés de façon très large. Au moins deux journalistes, Bobomurod Abdullaev et Hayot Nasreddinov, sont détenus suite à de telles inculpations à motif politique. Abdullaev, qui est détenu depuis septembre, a déclaré à sa famille et à son avocat que les agents sécuritaires l’avaient totalement déshabillé et placé dans une cellule glaciale pendant trois jours, l’avaient frappé et forcé à rester debout sans dormir pendant six jours.

Les autorités ont également inculpé d’« insulte » un citoyen qui avait critiqué le Premier ministre sur Facebook et mis en détention deux activistes qui avaient organisé en juin une manifestation pacifique pour réclamer une enquête sur le meurtre d’un étudiant en médecine. Le gouvernement a débloqué certains sites web, mais d’autres médias Internet critiques, comme les sites de Radio Ozodlik et de Fergana News, restent inaccessibles.

Le gouvernement ouzbek devrait lever toutes les restrictions non justifiées pesant sur la libre expression, la réception et la diffusion d’opinions critiques, y compris sur Internet. Il devrait cesser de bloquer les sites web de façon généralisée ; de harceler, d’intimider et de poursuivre des journalistes pour des raisons politiques – notamment via de fausses accusations d’« extrémisme » – et faire immédiatement appliquer l’interdiction absolue d’infliger tortures et mauvais traitements aux détenus. Le gouvernement devrait permettre aux organes des médias nationaux et internationaux de s’enregistrer, même à ceux qu’il avait autrefois empêché de travailler en Ouzbékistan, et accorder une accréditation aux journalistes étrangers.

Les partenaires internationaux de l’Ouzbékistan, dont les États-Unis et l’Union européenne, devraient explicitement soumettre la poursuite de leurs relations aux avancées sur le plan des droits humains, à commencer par la libération des journalistes et des autres personnes perçues comme critiques qui sont détenues, la levée des restrictions non justifiées pesant sur les médias et la fin de la censure.

« La main de fer des services de sécurité, qui pèse lourdement sur l’épaule des médias, ainsi que les arrestations de journalistes pour extrémisme, créent un effet glaçant sur la liberté d’expression en Ouzbékistan », a conclu Steve Swerdlow. « Mirziyoyev devrait prouver, non seulement qu’il existe au cœur de ses réformes une tolérance des critiques pacifiques adressées aux politiques du gouvernement – que ce soit de la part de journalistes, de défenseurs des droits ou de partisans religieux –, mais qu’elles donnent une véritable valeur à la critique. »

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