Une femme transporte son enfant gravement malnutri dans une unité de soins intensifs d'un hôpital à Sanaa, au Yémen, le 27 septembre 2016.

© 2016 Reuters
 

(Beyrouth, le 27 septembre 2017) – Imposées par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, les restrictions aux importations au Yémen ont aggravé la crise humanitaire pour les civils yéménites, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Ces restrictions, qui constituent une violation du droit international humanitaire, retardent l’arrivée de navires-citernes, parfois contraint à rebrousser chemin, fermé un port à l’importance stratégique et empêché l’entrée d’articles de première nécessité destinés à la population dans les zones portuaires contrôlées par les forces Houthi-Saleh avec lesquelles la coalition est en guerre.

Les forces Houthi-Saleh, qui contrôlent la capitale Sanaa et une grande partie du pays, ont également violé les obligations juridiques internationales qui leur incombent pour faciliter l’accès de l’aide humanitaire aux civils, auxquels ils ont nui de manière significative. Elles ont bloqué et confisqué l’aide, refusé l’accès aux plus démunis et restreint les déplacements de civils et de travailleurs humanitaires

« La coalition saoudienne devrait mettre fin à ses restrictions illégales des importations au Yémen, et les forces de Houthi-Saleh cesser d’interférer avec la livraison de l’aide », a déclaré Bill Van Esveld, chercheur senior sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, division Droits des enfants auprès de Human Rights Watch. « Afin d’éviter que d’autres enfants ne souffrent et ne succombent à des causes de mortalité évitables, les parties belligérantes doivent veiller à ce que le carburant, les vivres et les médicaments parviennent aux familles qui en ont besoin. »

(Sous-titres via cc) - Au Yémen, environ 1,8 million d'enfants souffrent de grave malnutrition. Les deux parties au conflit doivent immédiatement cesser d'entraver l'achemeniment d'aide humanitaire vitale.

 

Pays le plus pauvre du Moyen-Orient, le Yémen est le théâtre de la plus grande crise humanitaire au monde. La malnutrition et les maladies, auxquelles les enfants sont particulièrement vulnérables, y sont répandues. Le nombre d’enfants souffrant de malnutrition aiguë est estimé à 1,8 million. La moitié des hôpitaux du pays sont hors service, 15,7 millions de personnes sont privées d’accès à l’eau potable et plus de 700 000 cas d’infections au choléra sont suspectés, un chiffre qui augmente au rythme d’environ 5 000 par jour. De fin avril à mi-août 2017, près de 500 enfants sont morts et 200 000 sont atteints du choléra, une maladie qui s’est propagée par des eaux souillées.

Depuis le mois de mai dernier, Human Rights Watch a identifié sept occurrences dans lesquelles la coalition a détourné ou retardé des navires-citernes qui se dirigeaient vers des ports sous contrôle des forces Houthi-Saleh. Dans l’un de ces cas, la coalition a immobilisé pendant plus de cinq mois, dans un port saoudien, un navire transportant du carburant sans répondre aux demandes d’explication de la compagnie maritime concernée. La cargaison de pétrole a dû être déchargée dans un port saoudien en l’absence de compensation et les membres d’équipage nécessitant un traitement médical n’ont pas été autorisés à quitter le navire.

En vertu du droit international humanitaire, les parties à un conflit armé peuvent imposer des blocages maritimes pour empêcher des armes et du matériel d’atteindre les forces ennemies. Des marchandises telles que les denrées, le carburant et les médicaments destinés aux civils peuvent faire l’objet d’une inspection, mais ne peuvent pas être retardées de manière excessive. La force responsable du blocage est tenue de publier une liste des articles de contrebande trouvés, mais la coalition n’en a rien fait.

« [Nous] ne pouvons que spéculer sur ce que ces articles interdits pourraient être », a déclaré un responsable de la compagnie maritime concernée. « Nous ne transportons certainement aucune arme à bord de nos cargos. », a-t-il assuré. Trois des navires-citernes de cette compagnie se sont rendus régulièrement au Yémen par le passé, avec à chaque fois l’agrément des Nations Unies. Mais la coalition leur a imposé des inspections prolongées à chaque trajet, a affirmé le responsable, occasionnant des retards ayant coûté jusqu’à 10 000 dollars par jour et par navire arraisonné, des coûts que les Yéménites ordinaires ont payé au prix fort.

Human Rights Watch n’a connaissance d’aucun cas dans lequel l’organisme de surveillance de l’ONU aurait délivré des autorisations aux navires sur lesquels la coalition aurait trouvé des armes par la suite. La coalition et d’autres forces navales ont intercepté des cargaisons d’armes en mer destinées au Yémen, mais d’après les médias, elles se trouvaient à bord de boutres de petite taille, pas de cargos ou de navires-citernes.

Souvent indisponible dans les zones contrôlées par les parties au conflit, le carburant est indispensable pour alimenter les générateurs électriques dont la plus grande partie du Yémen dépend aujourd’hui. Selon les organismes d’aide, l’insuffisance de carburant rend plus difficile le pompage de l’eau potable, le fonctionnement des équipements hospitaliers et le stockage sûr de vaccins. Or, le blocage, par la coalition en juin dernier, du carburant au port de Ras Isa a considérablement réduit les livraisons.

Le responsable d’un organisme d’aide a déclaré :

J’ai vu des hôpitaux incapables de faire tourner leur générateur. Les laboratoires d’analyse ne sont pas opérationnels, les hôpitaux doivent fermer la nuit venue, la chaîne du froid [la réfrigération continue pendant le transport et le stockage] pour les vaccins est hors-service, et il n’y a pas de climatiseurs ou même de ventilateurs lorsque la chaleur est insupportable pour les patients gravement malades.

Un groupe d’experts des Nations Unies a signalé en juin dernier que les Houthis avaient empoché jusqu’à 1,14 milliard de dollars grâce à la revente sur le marché noir de carburant et de pétrole, lesquels sont « l’une [de leurs] principales sources de revenus ». Les forces Houthi-Saleh se servent manifestement aussi à des fins militaires du carburant importé. Cependant, prévenir ou retarder excessivement les importations de carburant destiné aux civils contribue à l’effondrement du système de santé, à entraver l’accès à l’eau potable et à faire flamber les prix des produits alimentaires et des produits de base, au point de les rendre inabordables pour les Yéménites les plus pauvres. Selon Human Rights Watch, le préjudice important causé aux civils en détresse est disproportionné par rapport aux avantages militaires concrets et directs que pourrait en retirer la coalition, en violation du droit international humanitaire.

Le groupe armé Houthi et les forces loyales à l’ancien président yéménite, Ali Abdullah Saleh, ont également bloqué ou confisqué l’aide destinée aux civils et imposé des restrictions considérables et inutiles aux travailleurs humanitaires, entravant la fourniture de l’aide. Les organisations de secours ont dû évacuer des personnels, cessant même leurs activités dans certaines régions en raison de ces restrictions.

À Ta’izz, la troisième plus grande ville du Yémen, un responsable d’un hôpital local a déclaré que le 17 avril, les forces Houthi-Saleh avaient confisqué des équipements médicaux à bord de deux camions, notamment du matériel de dialyse destiné à au moins 160 patients de son établissement. En février, l’entrée dans la ville du convoi à bord duquel se trouvait le Coordonnateur des secours d’urgence de l’ONU a été refusée à un poste de contrôle administré par les forces Houthi-Saleh. Et le 17 septembre, selon le Bureau du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, les forces Houthi-Saleh ont imposé un siège « brutal » à la ville de Ta’izz. Les forces Houthi-Saleh ont disséminé à plusieurs reprises des mines terrestres qui ont empêché les travailleurs humanitaires d’atteindre certaines zones.

Tous les États devraient appuyer les efforts déployés au Conseil des droits de l’homme de l’ONU pour ouvrir une enquête internationale indépendante sur les abus commis par toutes les parties au Yémen, y compris les restrictions illégales aux importations et le refus de laisser l’aide parvenir aux plus démunis, a déclaré Human Rights Watch. Les forces Houthi-Saleh devraient immédiatement cesser de refuser l’accès de l’aide aux populations en détresse, y compris à Ta’izz, et de menacer, intimider ou harceler les personnels humanitaires, que les autorités devraient laisser mener à bien leurs opérations sans entraves et en toute impartialité.

« Les restrictions cruelles imposées par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite sur le carburant au Yémen, qui ont pour conséquences la privation d’eau potable et la fermeture des hôpitaux, ont fait d’un pays appauvri une véritable catastrophe humanitaire », a conclu Van Esveld. « Simultanément, les forces Houthi-Saleh ont bloqué de manière répétée des organisations en possession de vaccins et empêché l’aide de parvenir aux Yéménites en ayant désespérément besoin. »

Informations complémentaires en anglais : www.hrw.org/news/2017/09/27/yemen-coalitions-blocking-aid-fuel-endangers-civilians

 

 

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