(Londres) – Les attaques perpétrées par les Talibans et d’autres groupes armés ont un impact dévastateur sur l’éducation au Pakistan, a conclu Human Rights Watch dans un nouveau rapport rendu public à la veille de la deuxième Conférence internationale sur la sécurité des écoles, qui se déroulera à Buenos Aires, en Argentine.

Des écolières pakistanaises devant le portail de leur école à Lahore, en présence d’un garde armé le 1er janvier 2015, deux semaines après l'attaque perpétrée le 16 décembre 2014 par des Talibans pakistanais contre l’École publique militaire (Army Public School) à Peshawar.

Le Pakistan est confronté à des défis considérables en matière d’éducation, avec environ 25 millions d’enfants non scolarisés. Le rapport présente des témoignages de l’impact qu’a la violence perpétrée par des groupes armés sur l’éducation de centaines de milliers d’enfants, en particulier les filles. Il documente également les cas où des établissements scolaires sont utilisés à des fins militaires.

« Les Talibans et d’autres groupes armés ont commis à maintes reprises des attaques horribles contre les écoles pakistanaises, privant les étudiants de leur vie et de leur éducation », a déclaré Bede Sheppard, directeur adjoint de la division Droits des enfants à Human Rights Watch. « Ces attaques odieuses sont perpétrées parce que, trop souvent, les autorités ont protégé des insurgés ou renoncé à entamer de véritables poursuites, une situation qui doit changer. »

(Sous-titres via cc) – Au Pakistan, près de 25 millions d'enfants ne vont pas à l’école, en raison des attaques fréquentes commises par les Talibans et par d’autres groupes armés. HRW appelle le gouvernement à signer la Déclaration sur la sécurité dans les écoles, parmi d’autres mesures visant à protéger ces établissements.

Le gouvernement pakistanais devrait prendre des mesures urgentes pour sécuriser les écoles et poursuivre de manière adéquate ceux qui s’en prennent aux écoles, aux étudiants et aux enseignants, a déclaré Human Rights Watch.

Le rapport de 71 pages, intitulé « Dreams Turned into Nightmares: Attacks on Students, Teachers, and Schools in Pakistan » (« Des rêves qui tournent au cauchemar : les attaques visant les étudiants, les enseignants et les écoles au Pakistan »), s’appuie sur 48 entretiens avec des enseignants, des élèves, des parents d’élèves et des administrateurs scolaires dans les provinces pakistanaises du Punjab, de Sindh et de Khyber Pakhtunkhwa (KP). Il documente les attaques commises par des insurgés entre janvier 2007 et octobre 2016 et qui ont détruit des bâtiments scolaires, pris des enseignants et des étudiants pour cible, et terrorisé des familles en vue de les contraindre à déscolariser leurs enfants. Ces attaques ont souvent été dirigées contre des filles ainsi que leurs enseignants et leurs écoles, bloquant l’accès de ces élèves à l’éducation. Le rapport se penche également sur l’occupation d’établissements scolaires par des forces de sécurité, des groupes politiques et des organisations criminelles.

Les groupes armés islamistes du Pakistan, notamment les Talibans, Lashkar-e-Jhangvi et leurs affidés, se servent des attaques contre les écoles et les universités pour alimenter l’intolérance et l’exclusion, viser des symboles gouvernementaux et, en particulier, s’en prendre aux filles. Un commandant taliban a revendiqué l’attaque contre l’Université Bacha Khan, dans le KP, en janvier 2016, en ces termes : « Nous continuerons d’attaquer ces usines à apostats que sont les écoles, les collèges et les universités du Pakistan ».

En 2007, après avoir repris le contrôle d’une grande partie de la vallée de Swat, située dans le KP, les Talibans ont lancé une campagne violente contre l’éducation des filles. Plus de 900 écoles de filles ont été contraintes de fermer leurs portes et plus de 120 000 ont cessé d’aller à l’école. Environ 8 000 enseignantes ont été chassées de leur lieu de travail. Pour beaucoup de filles et de fillettes, la perte d’éducation est définitive et elles ne sont pas retournées à l’école même après l’expulsion des Talibans par l’armée pakistanaise.

Le gouvernement pakistanais ne collecte pas d’informations précises sur le nombre d’attaques lancées contre les écoles et les universités, ni sur le nombre de victimes et de blessés causés par ces attaques. Toutefois, selon la base de données mondiale sur le terrorisme, 867 attaques ont été perpétrées contre des établissements scolaires au Pakistan de 2007 à 2015, faisant 392 morts et 724 blessés. La Coalition mondiale pour la protection de l’éducation contre les attaques a documenté au moins 838 attaques contre des écoles pakistanaises entre 2009 et 2012, et qui ont causé des dégâts dans des centaines d’établissements. En décembre 2015, la Division des États et des zones frontières (SAFRON) a indiqué qu’en 2015, 360 écoles ont été détruites dans trois des sept régions des zones tribales sous administration fédérale (FATA).

L’absence de données nationales cohérentes et transparentes sur de telles attaques soulève de sérieuses inquiétudes quant à la capacité de l’État pakistanais à tenir un registre des réparations des écoles endommagées, à identifier les tendances qui pourraient déterminer la nature de mesures de protection adéquates ou à enquêter et à poursuivre en justice les individus responsables.

Les menaces pesant sur l’éducation au Pakistan sont notoires depuis les attaques ayant visé la future prix Nobel de la paix, Malala Yousafzai, le 9 octobre 2012, et l’École publique militaire (Army Public School) de Peshawar, le 16 décembre 2014. Après celle de Peshawar, au cours de laquelle ont péri 135 enfants, le Premier Ministre, Nawaz Sharif, a annoncé un plan d’action national antiterroriste en 20 points, dont aucun ne mentionne les élèves ou l’éducation.

Dans certaines régions, les forces gouvernementales ont utilisé des institutions éducatives, y compris des écoles et des cités universitaires, comme casernes ou bases militaires, temporairement ou de manière indéfinie. Lorsque de tels lieux sont utilisés à des fins militaires, ils sont par définition exposés à un risque plus considérable d’attaque. Le gouvernement devrait publiquement donner des consignes claires aux forces de sécurité pakistanaises pour qu’elles limitent l’utilisation des écoles à des fins militaires.

Le Pakistan devrait également élaborer une politique globale pour prémunir les élèves – en particulier les filles – les enseignants, les écoles et les universités de toute attaque et de l’utilisation de ces lieux à des fins militaires et engager tous les ministères pertinents, que ce soit au niveau central ou local, à la mise en œuvre de cette stratégie.

La sécurité des écoles a été largement déléguée aux gouvernements provinciaux, et l’action en ce domaine est variable d’une province à l’autre, sans qu’il soit tenu compte de la nécessité de protéger spécifiquement l’éducation des filles. Dans la plupart des cas, la responsabilité de l’amélioration et du maintien de la sécurité a été déléguée à l’administration scolaire, suscitant des difficultés croissantes, voire le chaos. Des poursuites pénales ont parfois été lancées à l’encontre d’enseignants et de directeurs d’école ayant échoué à prendre des mesures de sécurité.

Malgré des centaines d’attentats contre des enseignants, des étudiants et des établissements d’enseignement, le gouvernement pakistanais n’a pas réussi à poursuivre les auteurs de ces actes dans la plupart des cas. Cet échec a été manifeste en juin 2015, lors de l’acquittement de huit des 10 individus arrêtés et inculpés de l’attaque contre Malala Yousafzai, en dépit de leurs aveux.

Le gouvernement pakistanais devrait coopérer avec les autorités provinciales pour concevoir un système d’intervention rapide en cas d’attaques contre les écoles, veiller à leur rapide reconstruction ou réhabilitation et à remplacer le matériel éducatif détruit, et ce afin que les enfants puissent être scolarisés de nouveau dès que possible. Pendant la reconstruction, les élèves devraient recevoir une éducation par d’autres moyens et, le cas échéant, un soutien psychosocial.

Le Pakistan devrait en outre signer la Déclaration sur la sécurité dans les écoles, un accord politique non contraignant ouvert au soutien des États et adopté lors d’une conférence internationale à Oslo, en Norvège, en mai 2015. Les pays qui approuvent la Déclaration s’engagent à rétablir l’accès à l’éducation lorsque les écoles sont attaquées et à prévenir de nouvelles attaques contre les étudiants, les enseignants et les écoles. Ils s’engagent également à dissuader de telles attaques par des enquêtes et des poursuites judiciaires, comme à minimiser l’utilisation d’écoles à des fins militaires pour ne pas en faire la cible d’attaques.

« Le gouvernement pakistanais devrait faire tout son possible pour dissuader les futures attaques visant l’éducation, en commençant par améliorer la sécurité et en fournissant au public des informations fiables sur les menaces », conclut Bede Sheppard. « Les attaques contre l’éducation nuisent non seulement aux élèves et aux familles directement touchés, mais ont également à long terme un effet nocif incommensurable sur la société pakistanaise ».

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