(Nairobi) – Le programme de rapatriement mis en place par le Kenya pour les réfugiés somaliens, dans un contexte de peur et la désinformation, n'est pas conforme aux critères internationaux concernant les retours volontaires de réfugiés, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. De nombreux réfugiés vivant dans l'immense camp de Dadaab au Kenya, qui abrite au moins 263 000 Somaliens, affirment avoir accepté de rentrer en Somalie parce qu'ils craignent que le Kenya ne les expulse s'ils décident de rester.

En mai 2016, le gouvernement kenyan a annoncé un plan visant à accélérer le rapatriement des réfugiés somaliens et à fermer le camp de Dadaab, situé dans le nord-est du Kenya, d'ici à novembre. Les autorités kenyanes, avec l'appui de responsables du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), ont alors accéléré l'exécution d'un programme de rapatriement « volontaire » datant de 2013.

Kenya : Situation précaire des réfugiés somaliens

(Sous-titres via cc) - Témoignages de réfugiées somaliennes residant dans le camp de Dadaab au Kenya, sur les dangers menaçant les personnes retournant en Somalie, notamment dans les zones de conflit où règne une grande insécurité. HRW a publié en septembre 2016 à ce sujet un rapport, que résume ce communiqué.

 

Lors d'une visite du camp de Dadaab par Human Rights Watch en août 2016, des réfugiés ont décrit des manœuvres d'intimidation de la part du gouvernement kenyan, son silence au sujet des options de rechange qui leur permettraient de rester au Kenya, les informations inexactes qu'il leur donnait sur la situation en Somalie, mentionnant également qu'ils devraient renoncer à un don en espèces de l'ONU de 400 dollars s'ils étaient expulsés à la fin de l'année. Les réfugiés ont affirmé que ces éléments poussaient de nombreux résidents du camp à retourner dès à présent en Somalie, où ils seront exposés à des dangers, à des risques de persécution et à la faim.

« Les autorités kenyanes n'offrent pas aux réfugiés somaliens un véritable choix entre rester et partir, et l'agence de l'ONU chargée des réfugiés ne leur donne pas d'informations exactes sur la situation en Somalie en matière de sécurité », a déclaré Bill Frelick, directeur de la division Droits des réfugiés à Human Rights Watch. « En aucun cas, ces retours ne peuvent être considérés comme volontaires. »

Des réfugiés somaliens attendent de monter dans des bus qui les rapatrieront en Somalie, après l'annonce par le gouvernement du Kenya de la fermeture des camps de réfugiés de Dadaab.

 

© 2016 Laetitia Bader/Human Rights Watch

La Convention sur les réfugiés de 1951 interdit le refoulement, c'est-à-dire le renvoi d'un réfugié « de quelque manière que ce soit » en un lieu où sa vie ou sa liberté serait menacée. Un refoulement a lieu non seulement lorsqu'un réfugié est directement rejeté ou expulsé, mais aussi quand les pressions indirectes exercées sur des individus sont tellement fortes qu'elles les conduisent à croire qu'ils n'ont pas d'autre option pratique que de retourner dans un pays où ils seront exposés à de graves risques de persécution ou à des menaces pour leur vie et leur sécurité.

Selon les pratiques internationales dans le domaine des réfugiés, le rapatriement n'est considéré comme volontaire que si les réfugiés ont réellement la liberté de choisir de retourner dans leur pays d'origine et sont pleinement informés de la situation qui y prévaut. Human Rights Watch a interrogé une centaine de réfugiés et demandeurs d'asile dans le camp de Dadaab et a constaté que ni l'une ni l'autre de ces conditions n'est remplie dans l'actuel programme de rapatriement volontaire.

Tant que le gouvernement kenyan ne déclarera pas publiquement que les réfugiés somaliens qui craignent de retourner en Somalie seront autorisés à rester, et tant que le HCR et ses partenaires n'informeront pas pleinement et de manière exacte les réfugiés sur la situation en matière de sécurité dans ce pays, les retours organisés dans le cadre du programme actuel équivaudront à des refoulements, a affirmé Human Rights Watch.

Des réfugiés ont affirmé que du fait de la décision du gouvernement de fermer le camp de Dadaab, ils se sentaient pris au piège. Ils ont peur de retourner en Somalie, mais ils craignent également d'être arrêtés et expulsés s'ils restent à Dadaab jusqu'à la date butoir de novembre. Beaucoup d'entre eux ont donc choisi de percevoir les 400 dollars en liquide offerts dans le cadre du paquet d'assistance au retour du HCR, car ils pensent que s'ils ne le font pas, ils seront expulsés sommairement et sans argent à la fin de l'année.

« Nous avons fui la Somalie à cause de problèmes particuliers et ces problèmes n'ont pas disparu », a déclaré « Sahra », une femme de 42 ans originaire de la région de Hiraan, qui s'est inscrite pour retourner en Somalie. « Ce n'est pas le moment pour nous de rentrer. Mais chaque jour, le gouvernement kenyan nous dit que nous devons partir et le HCR ne nous donne pas d'information différente… J'ai dit que je partirai car nous n'avons pas d'autre option. »

Des réfugiés somaliens font la queue au centre du HCR de Hagadera, pour accéder au bureau du secrétariat afin de s'inscrire en vue d'un rapatriement en Somalie. 

© 2016 Laetitia Bader/Human Rights Watch

Human Rights Watch a demandé à plusieurs reprises à un responsable du gouvernement kenyan à Dadaab, le commissaire adjoint du comté, ce qu'il adviendrait, après la fermeture du camp de Dadaab, des réfugiés qui ne seraient pas partis et s'ils seraient autorisés à rester au Kenya. Il a répondu: « Le choix de rentrer chez eux leur appartient. »

Certains Somaliens qui ont accepté de retourner en Somalie après avoir passé des années à Dadaab en qualité de réfugiés se sont enfuis une seconde fois au Kenya à cause de la poursuite des violences et de l'absence de services de base en Somalie. Human Rights Watch a constaté que des demandeurs d'asile et des réfugiés somaliens nouvellement arrivés qui n'ont pas été en mesure de se réinstaller en Somalie, se voient dénier l'accès à un enregistrement en tant que réfugiés ou aux procédures d'octroi de l'asile à Dadaab. Ceci a pour effet de les priver de statut juridique et de rations de nourriture.

Beaucoup des quelque 335 000 réfugiés somaliens qui vivent dans les camps et les villes du Kenya ont fui le conflit qui sévit dans leur pays dans les années 1990, ou sont leurs enfants ou leurs petits-enfants. Au cours des dix dernières années, une nouvelle vague de réfugiés a fui à la fois la sécheresse, les violences continuelles, ainsi que les exactions commises notamment par le groupe islamiste armé Al-Shabab, qui est en guerre contre le gouvernement somalien.

L'hostilité à l'égard des réfugiés somaliens au Kenya et les abus commis à leur encontre ont augmenté de manière significative depuis que les troupes kenyanes sont entrées en Somalie en 2011, et après une série d'attentats sanglants commis par Al-Shabab en territoire kenyan entre 2011 et 2015. L'annonce officielle, le 6 mai 2016, que le camp de Dadaab serait fermé précisait qu'en raison de ses « intérêts nationaux en matière de sécurité, [le gouvernement] avait décidé que l'accueil de réfugiés devait prendre fin » et appelait à la fermeture du camp « dans les délais les plus brefs possible. »

En novembre 2013, le Kenya, la Somalie et le HCR ont signé un accord en vue du rapatriement « volontaire » des réfugiés somaliens, qui stipule que les deux pays et le HCR s'assureront que les Somaliens retourneront dans leur pays volontairement, en toute sécurité et dans la dignité. Ce que vivent actuellement de nombreux réfugiés somaliens à Dadaab contraste fortement avec ces engagements, a affirmé Human Rights Watch.

Des responsables du HCR en Somalie ont reconnu devant Human Rights Watch que selon leurs évaluations, la situation dans le centre-sud de la Somalie n'est pas propice à des retours massifs de réfugiés en toute sécurité et dignité. Dans sa dernière évaluation en mai, le HCR a indiqué: « La population civile continue d'être gravement affectée par le conflit et il y a des informations selon lesquelles des civils sont tués et blessés en raison de violences liées au conflit, des violences sexuelles et sexistes généralisées sont commises contre des femmes et des enfants, des enfants sont recrutés de force et des déplacements à grande échelle se produisent. »

 

Cependant, les informations que le HCR fournit aux réfugiés de Dadaab qui cherchent à faire un choix éclairé au sujet d'un éventuel retour sont dans une large mesure superficielles et dépassées, et même parfois trompeuses, a souligné Human Rights Watch.

En tant que partie à l'accord de rapatriement « volontaire » de 2013, le HCR s'est activement engagé dans la facilitation du rapatriement de milliers de personnes du camp de Dadaab vers la Somalie. Le HCR affirme qu'il ne fait pas la promotion du rapatriement, mais qu'il facilitera le rapatriement des Somaliens qui décideront librement de retourner dans leur pays, une distinction qu'il fait en ce qui concerne une assistance à des retours vers des lieux où il ne considère pas qu'il soit sans danger d'aller pour la plupart des réfugiés.

Des réfugiés se tiennent devant leur tente au camp de réfugiés d'Ifo Extension à Dadaab, près de la frontière entre le Kenya et la Somalie dans le comté de Garissa, au Kenya, le 19 octobre 2011. 

© 2016 Thomas Mukoya/Reuters

Le gouvernement kenyan et le HCR effectuent actuellement une opération de vérification afin de réduire le nombre de réfugiés recensés comme vivant à Dadaab, en déterminant si les personnes qui vivent dans le camp sont bien autorisées à y être. Cela exclut les résidents du camp précédemment enregistrés en tant que tels mais dont les cartes de rationnement sont inactives et les demandeurs d'asile qui n'ont pas été autorisés à s'inscrire en tant que réfugiés, ainsi que des résidents qui se sont révélés être des citoyens kenyans. Pendant cette opération, toutes les personnes dont le statut de réfugié somalien est établi s'entendent demander si elles veulent retourner en Somalie et si elles sont prêtes à le faire dès cette année. Au mois d'août, selon le HCR, 263 000 réfugiés somaliens se trouvaient à Dadaab, soit une réduction de 75 000 par rapport au décompte de 338 000 effectué à la fin du mois de juillet.

À la mi-août, plus de 24 000 réfugiés somaliens de Dadaab étaient retournés en Somalie depuis le début du processus de rapatriement en décembre 2014. Sur ce total, 18 110 étaient retournés en Somalie en 2016, dont 10 000 après l'annonce de la fermeture du camp en mai. Les autorités kenyanes ont affirmé à Human Rights Watch à la mi-août qu'elles aidaient à repartir environ 1 000 réfugiés par jour. Le 29 août, les retours ont été suspendus car les autorités locales du Jubaland, administration régionale intérimaire somalienne à la frontière avec le Kenya où beaucoup de réfugiés sont rapatriés, affirmaient qu'elles ne pouvaient pas aider suffisamment les réfugiés de retour. Des négociations en vue de reprendre les rapatriements sont en cours.

« Le HCR est conscient du fait que le centre-sud de la Somalie n'est en aucun cas un lieu propice à des retours de réfugiés sur une grande échelle », a affirmé Bill Frelick. « Le HCR ne devrait pas faciliter les retours tant que le Kenya n'annoncera pas que les réfugiés qui ont peur de retourner dans leur pays peuvent rester au Kenya et que le HCR ne fournira pas aux réfugiés des informations exactes sur la situation à laquelle ils seront confrontés quand ils rentreront en Somalie. »

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Dans la presse :

“Le HCR dément… " 18.09.16

AfricaNews 20.09.16