Des membres d’une unité de police chinoise participent à un exercice simulant une opération anti-émeute, sur le site de la base militaire de Shigatse, dans la Région autonome du Tibet, le 24 octobre 2015.

© 2015 Reuters
(New York) – La campagne du gouvernement chinois visant à réprimer la dissidence pacifique dans diverses zones du Tibet a mené à un taux élevé d’incarcération, de poursuites judiciaires et de condamnations depuis le début des troubles généralisés il y a huit ans, affirme Human Rights Watch dans un nouveau rapport rendu public aujourd'hui. Les autorités ont arrêté des individus pour s’être livrés à des formes d'expression et d’association tolérées par le passé et protégées par les législations chinoise et internationale. Nombre de ces incidents se sont produits dans les zones rurales et contre des segments de la population épargnés jusqu’à présent.

« Les régions tibétaines figurent en première ligne de la répression menée dans le pays par le gouvernement chinois contre la dissidence pacifique », a déclaré Sophie Richardson, directrice de recherches sur la Chine à Human Rights Watch. « Les autorités traitent tous les Tibétains comme des dissidents potentiels et tentent d'étendre la surveillance à l'ensemble de la communauté tibétaine. »

Intitulé « Relentless: Detention and Prosecution of Tibetans under China’s ‘Stability Maintenance’ Campaign » (« Sans relâche : Détentions et poursuite judiciaires contre les Tibétains dans le cadre de la campagne chinoise Maintien de la stabilité »), le rapport de 86 pages révèle l'évolution des formes prises par la contestation, des détentions politiques, des poursuites judiciaires ainsi que la corrélation entre les condamnations prononcées entre 2013 et 2015 et la dernière phase de mise en œuvre par le gouvernement de la campagne « Maintien de la stabilité » - une politique ayant abouti à une surveillance et à un contrôle sans précédent dans les localités tibétaines.

La région autonome du Tibet reste presque entièrement fermée aux journalistes, aux chercheurs et aux touristes individuels, et pratiquement aucune statistique officielle n’est disponible la concernant. Les conclusions de Human Rights Watch s’appuient sur un ensemble de données relatives à 479 cas tirés d’articles de médias étrangers, d’informations obtenues du gouvernement chinois et de témoignages d'exilés. Human Rights Watch a analysé ces données pour identifier l'évolution des modalités d’incarcération et de jugement.

Un membre de la police paramilitaire chinoise monte la garde devant le palais du Potala à Lhassa, dans la Région autonome du Tibet, le 17 novembre 2015.

© 2015 Reuters/Damir Sagolj

Des documents jusque-là inédits révèlent le coût dévastateur payé par une communauté locale pour avoir pris part à une manifestation, a noté Human Rights Watch. En avril 2013, le procès et la condamnation de trois lamas de Chamdo, dans la région autonome du Tibet, pour une inculpation mineure de « recel de malfaiteurs », a conduit la police à se livrer à des punitions collectives et à des actes d’intimidation et de répression contre l’ensemble de la communauté pendant plus d'une année alors qu’elle recherchait d'autres suspects. Les autorités ont arrêté, battu et menacé des dizaines de Tibétains, et soumis d'autres à un endoctrinement politique et à des restrictions de voyager dans une tentative manifeste d’obtenir des informations sur les principaux suspects et de dissuader d'autres dissidents.

Les traitements infligés en détention demeurent une préoccupation sérieuse, selon Human Rights Watch. Quatorze des détenus identifiés dans les données dont dispose Human Rights Watch auraient perdu la vie en garde à vue ou peu de temps après leur libération.

Après 2012, des milliers de fonctionnaires qui avaient été nommés l'année précédente dans des villages du Tibet dans le cadre de la politique « Maintien de la stabilité » ont commencé à appliquer des mesures au niveau local pour décourager toute forme de dissidence. Au sein de ces communautés, de nombreuses activités sociales, culturelles et environnementales auparavant considérées comme inoffensives sont devenues l’objet d’une attention particulière et de la répression de l’Etat.

Âgés de 14 à 77 ans, la plupart des détenus et accusés sont des individus ayant exercé leurs droits d'expression et de réunion sans prôner de séparatisme. D'autres ont simplement critiqué les décisions prises par les autorités locales de leurs villages, se sont opposés à l’arrivée du secteur minier, ont plaidé pour de plus amples droits linguistiques ou témoigné leur sympathie aux personnes qui se sont suicidées par immolation. Des dizaines de manifestations se sont achevées par des tirs des forces de sécurité contre les manifestants, alors qu’aucun cas de violences commises par ces derniers n’était à déplorer.

Human Rights Watch a constaté que la quasi-totalité des personnes concernées affirment que les actes de dissidence ayant conduit à des détentions se sont produits dans les villages, petites localités ou communes rurales, plutôt que dans les villes comme ce fut le cas par le passé – sur les lieux mêmes de la mise en œuvre des mesures gouvernementales du « Maintien de la stabilité ». Le rapport identifie neuf localités spécifiques à travers le plateau tibétain où, manifestement en réponse à ces mesures, des cycles récurrents de contestation et de répression ont éclaté, les détentions à caractère politique se sont multipliées et des peines plus longues ont été prononcées pour des infractions relativement mineures par rapport à d'autres régions.

De nombreux Tibétains détenus et poursuivis au cours de cette période étaient des leaders communautaires, des militants écologistes, et des villageois impliqués dans la vie sociale et culturelle. Au cours des trois décennies précédentes, les autorités ont rarement accusé de tels individus de troubles politiques. Human Rights Watch a identifié sept manifestations – cinq d'entre elles ayant vu la participation de plus d'une centaine de personnes –, pour lesquelles les villageois ont exigé la libération d'un leader communautaire détenu. La détention de dirigeants locaux et le soutien massif que leur témoignent leurs communautés respectives semblent être un phénomène nouveau.

Une analyse des cas de détention au cours de cette période indique qu’une fois arrêtées, les personnes disposant d’une influence sociale – chefs communautaires, leaders religieux, écrivains ou chanteurs – sont davantage susceptibles d'être jugés que d'autres. Les personnes détenues au motif d’une action identifiée comme une priorité politique pour la répression, comme le soutien aux auto-immolations, font également face à une probabilité plus importante de voir leur procès s’ouvrir.

« Si l'objectif de la campagne Maintien de la stabilité était d'anéantir la dissidence parmi les Tibétains, elle a échoué », a déclaré Sophie Richardson. « La seule véritable base de la stabilité pour le gouvernement chinois est de respecter les droits, de se mettre à l’écoute des griefs exprimés localement et d’y répondre, et de faire reculer les abus commis par les forces de sécurité à travers le plateau. »