L'ex-dictateur haïtien Jean-Claude Duvalier, au surlendemain de son retour à Port-au-Prince le 16 janvier 2011, après 25 années d'exil en France. Inculpé pour corruption, détournements de fonds et association de malfaiteurs, Duvalier est décédé le 4 octobre 2014 sans avoir été jugé par les tribunaux de son pays.

© 2011 Reuters

(New York, le 4 octobre 2014) – L’incapacité des tribunaux haïtiens à traduire en justice l’ancien dictateur Jean-Claude Duvalier, dit « Bébé Doc », a privé ses innombrables victimes haïtiennes de la justice qu’elles cherchaient à obtenir, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. La mort de Duvalier a été annoncée le 4 octobre 2014.

« Il est déplorable que les autorités judiciaires haïtiennes n’aient  pas été en mesure de juger Bébé Doc Duvalier avant sa mort », a observé Reed Brody, conseiller juridique à Human Rights Watch, qui a travaillé avec les victimes de Duvalier. « Son décès  prive Haïti de ce qui aurait pu être le plus important procès des droits humains de son histoire. »

Duvalier a hérité du pouvoir de son père, le dictateur François Duvalier, dit « Papa Doc », et a gouverné Haïti de 1971 à 1986. Sous le règne du fils, Haïti a été le théâtre de violations systématiques des droits humains. Des centaines de prisonniers politiques détenus dans un réseau de prisons surnommé le « Triangle de la mort » sont morts du fait des traitements extraordinairement cruels qu’ils y ont subis. D’autres ont été victimes d’exécutions extrajudiciaires. Le gouvernement de Duvalier a fermé à maintes reprises des journaux et des stations de radio indépendants. Des journalistes ont été battus, et dans certains cas torturés, emprisonnés ou contraints à l’exil.

Lorsque « Bébé Doc » Duvalier a effectué un retour surprise à Haïti le 16 janvier 2011, après 25 ans d’exil en France, les autorités ont rouvert des poursuites pénales contre lui. En janvier 2012, un juge d’instruction a statué que le délai de prescription était dépassé pour les violations des droits humains dont il était accusé. Ses victimes ont fait appel de cette décision. En février 2013, une cour d’appel a ordonné à Duvalier de témoigner, comme l’ont fait nombre des victimes de son gouvernement, mais ce n’est qu’en février 2014 que le tribunal a revu les chefs d’accusation, indiquant que le droit international interdisait le recours au délai de prescription pour les crimes contre l’humanité. L’un des juges de la cour d’appel a repris l’enquête, et il interrogeait les victimes et les témoins lorsque Duvalier est décédé.

« La comparution de Duvalier au tribunal en 2013 pour y être interrogé sur ses crimes présumés a représenté un moment décisif dans un pays où les riches et les puissants ont toujours été au-dessus des lois », a déclaré Reed Brody. « Un procès équitable pour Duvalier aurait pu mettre un terme à l’impunité qui a caractérisé le passé d’Haïti et qui risque d’entacher son avenir. »

Un rapport de Human Rights Watch, intitulé « Haïti, un rendez-vous avec l’Histoire : Les poursuites contre Jean-Claude Duvalier »,  a examiné les questions d’ordre juridique et pratique liées à cette affaire et conclut qu’Haïti était tenu par le droit international de mener une enquête et des poursuites pour les graves violations des droits humains commises sous le règne de Duvalier. Publié en avril 2011, ce rapport abordait également les questions de la capacité d’Haïti à conduire le procès, du délai de prescription, et de l’implication personnelle de Duvalier dans des actes criminels présumés.

« Un proverbe haïtien dit : ‘Celui qui porte le coup l'oublie, celui qui porte la cicatrice s'en souvient’ », a conclu Reed Brody. « Duvalier a peut-être oublié les coups qu'il a portés au peuple haïtien, mais ses victimes, elles, s'en souviennent. »