Salwa Bugaighis, militante libyenne des droits humains.

© 2012 Samer Muscati/Human Rights Watch

(Tripoli, le 26 juin 2014) – Human Rights Watch a publié aujourd'hui l'hommage suivant à Salwa Bughaighis, une militante des droits humains et des droits de la femme renommée qui a été assassinée en Libye le 25 juin 2014.

Une voix courageuse réduite au silence en Libye

Par Peter Bouckaert
 

Les apparitions dans les rues de Benghazi de l'avocate et militante des droits humains libyenne Salwa Bughaighis étaient toujours très remarquées. Marchant d'un pas confiant vers une réunion ou une autre, sans porter de voile, elle était l'une des rares femmes à continuer de défier les milices islamistes en dépit d'un climat de menaces et de violences croissantes. Après avoir pendant des années résisté à la tyrannie de Mouammar Kadhafi et défendu des activistes islamistes, dont certains ont cherché récemment à imposer leurs vues à l’ensemble des femmes libyennes, elle a continué à se battre pour ses droits et ceux des autres femmes de Libye.

Salwa, qui avait reçu d'innombrables menaces proférées contre elle ou contre sa famille, a été assassinée mercredi, peu après avoir voté aux élections législatives de son pays. Avec sa mort, l'idéalisme du soulèvement populaire de 2011 qui a provoqué la chute du régime tyrannique de Kadhafi a reçu un nouveau coup dur, et de nombreuses femmes libyennes ont perdu une égérie.

J'ai rencontré Salwa pour la première fois quand un collègue et moi-même avons été parmi les premiers étrangers à arriver à Benghazi, à la mi-février 2011. C'était quelques jours seulement après que les manifestants du Printemps arabe eurent, contre toute attente, arraché le contrôle de l'est de la Libye à la brutale armée de Kadhafi et après plusieurs journées de tueries de protestataires dans les rues. Lorsque nous sommes arrivés ce soir-là au palais de justice de Benghazi, une foule immense de manifestants célébrait devant le bâtiment sa toute nouvelle liberté, oscillant toutefois entre l'euphorie de la libération et la crainte de ce que réservait l'avenir.

À l'intérieur du palais de justice se trouvaient diverses personnes qui avaient pris la tête des manifestations – un groupe hétéroclite d'avocats libéraux, d'universitaires, de militants, de médecins et d'autres intellectuels. Cela peut être difficile à imaginer lorsque l'on considère l'incroyable violence dans laquelle la Libye est plongée aujourd’hui, mais lors de ces premiers jours du soulèvement libyen, on sentait planer un idéalisme presque enivrant. Les gens parlaient de construire une Libye nouvelle où les droits humains de tous seraient respectés, une Libye libre dont les énormes ressources en pétrole et en gaz seraient exploitées pour le développement et le bien-être du peuple. Bien sûr, il y avait déjà beaucoup de fusils mais les miliciens ne les avaient pas encore braqués les uns sur les autres.

Salwa Bughaighis et sa sœur, Iman Bughaighis, étaient parmi les premiers activistes anti-Kadhafi que nous avons rencontrés et nous sommes rapidement devenus amis. Iman était alors la porte-parole du mouvement, tandis que Salwa siégeait au sein de son organe dirigeant – le Conseil national de transition – et tâchait de prendre la mesure des imposants défis à surmonter.

Presque immédiatement après notre arrivée à Benghazi, nous avons appris que des dizaines d’individus originaires d'autres pays africains, accusées d'être des mercenaires pro-Kadhafi, étaient retenus prisonniers par de prétendues forces révolutionnaires à l'étage supérieur du palais de justice. Toutefois, lorsque nous avons tenté de les rencontrer, l'accès nous a été interdit par des gardes grincheux. Je suis alors allé retrouver Salwa qui participait à une réunion, et quand je lui ai expliqué le problème, elle a immédiatement quitté la réunion afin de se rendre à l'étage avec moi.

À peine sortie de la réunion, elle a soudainement fondu en larmes, se départant brièvement de son sang-froid habituel, et m’a confié combien elle se sentait écrasée par la tâche à accomplir.

« Nous n'aurions jamais imaginé que notre soulèvement serait si vite couronné de succès », m'a-t-elle expliqué. « Et maintenant, nous devons repartir à zéro. Kadhafi a détruit toutes nos institutions et a fait régner la peur. S'il vous plait, dites au monde d'être patient avec nous. » Je lui ai assuré que nous comprenions les défis auxquels son pays allait être confronté et que nous apporterions notre aide aux militants libyens dans leur lutte pour les droits humains.

Lorsque nous avons rejoint les gardes, elle les a sermonnés sévèrement. « Ces personnes sont nos amis de Human Rights Watch et elles ont rendu visite à nos frères en prison à Abu Salim », leur a-t-elle dit. « Nous n'avons rien à leur cacher, donc laissez-les rendre visite aux détenus. »

Les portes ont été ouvertes et nous avons été admis à l'intérieur. Nous avons rapidement constaté que ces pauvres bougres n'étaient pas des mercenaires, mais des travailleurs africains pris dans une violente vague de xénophobie. Salwa les a fait libérer.

Pour de nombreuses femmes libyennes, Salwa représentait l'exemple à suivre, celui d’une femme professionnelle et faisant preuve de confiance en soi. Lorsqu'une jeune amie libyenne a décidé d'abandonner ses études à Londres et de se rendre à Benghazi pour soutenir la révolution, Salwa a été la première personne qu'elle a rencontrée et par la suite, elle est restée longtemps sous son aile protectrice.

Iman Bughaighis a déclaré à Human Rights Watch en 2012: « La révolution a eu l'effet d'un tremblement de terre pour le statut culturel des femmes en Libye. Nous ne voulons pas perdre ce que nous avons acquis en tant que femmes libyennes. »

Salwa s'est faite l'écho de ce point de vue: « Auparavant, nous n'avions jamais pris part à des manifestations. C'était tabou. La révolution nous a rendues fières d'être là, en première ligne, et les hommes ont été obligés de nous accepter. Mais maintenant, il y en a qui pensent qu'il est temps pour les femmes de rentrer à la maison. »

Tandis que de vastes régions de la Libye échappaient au contrôle du nouveau gouvernement pour finir aujourd’hui entre les mains de milices armées, Iman et Salwa se sont vite retrouvées en difficulté dans une société où le pouvoir du fusil s'accroissait. Elles ont continué à proférer des vérités « qui dérangent », essayant de préserver l'idéalisme originel du soulèvement alors que les choses commençaient à déraper gravement et que le pays subissait une violence croissante. Mais les deux femmes n'ont jamais renoncé, affirmant sans relâche que les personnes qui ont donné leur vie lors du soulèvement libyen l'ont fait dans l'espoir d'un avenir meilleur, plus ouvert et respectueux des droits humains pour tous, et qu’abandonner ce rêve reviendrait à trahir leur sacrifice.

Salwa croyait fermement en les vertus du dialogue et des processus démocratiques comme moyen de sortir la Libye du bourbier où le pays s’était enfoncé. En tant que présidente adjointe de la Commission préparatoire de l'initiative pour un dialogue national, elle n'a jamais cessé de défendre ces principes.

Il est tragique que son dernier acte public ait été de placer un bulletin de vote dans une urne pour les élections législatives, mercredi à Benghazi.

Il est difficile d'accepter la réalité et le fait que Salwa, symbole d'espoir et de détermination pour tant de ses compatriotes libyens, ne déambulera plus dans les rues de Benghazi, se moquant des conventions et se contentant d'être fidèle à elle-même.

Elle laisse derrière elle un mari, qui est toujours porté disparu après l'attaque de leur résidence à Benghazi, et trois enfants. Mais comme nous le lui avons promis à Benghazi lors des premiers jours de la révolution, nous resterons aux côtés des militants libyens, associés à leur lutte pour un meilleur avenir respectueux des droits humains de tous. Comme elle nous le rappelait toujours, toute autre attitude équivaudrait à une trahison.

Peter Bouckaert est le directeur de la division Urgences à Human Rights Watch.