«Amina» (pseudonyme), une jeune Afghane contrainte au mariage alors qu’elle était mineure, se repose dans un hôpital de Kaboul peu après la naissance de son bébé.

(New York)– Le président afghan Hamid Karzaï devrait prendre des mesures urgentes pour lutter contre le mariage des enfants et la violence conjugale, sans quoi il encourt le risque de nouveaux obstacles pour le développement et la santé publique en Afghanistan, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui dans une lettre au président.

Dans le document d'information de 15 pages, « Afghanistan: Ending Child Marriage and Domestic Violence » (« Afghanistan : Mettre fin au mariage des enfants et à la violence conjugale »), Human Rights Watch souligne les conséquences néfastes sur le plan de la santé et de l’économie, du mariage avant 18 ans et de la violence contre les femmes et les filles. Karzaï, qui en raison de la limitation du nombre de mandats ne pourra participer à la campagne  présidentielle d’avril 2014, devrait faire de la pleine application de la loi de 2009 sur l'élimination de la violence à l'égard des femmes (Law on the Elimination of Violence Against Women, ou loi EVAW) une priorité pour la dernière année de son mandat.

« La signature par le président Karzaï de la loi sur la violence contre les femmes en 2009 a introduit des protections vitales contre le mariage des enfants et la violence conjugale », a souligné Liesl Gerntholtz, directrice de la division Droits des femmes à Human Rights Watch. « En veillant à ce que cette loi soit appliquée, Karzaï laisserait un héritage durable de soutien aux droits des femmes et des filles en Afghanistan. »

La loi a imposé de nouvelles sanctions sévères pour les abus contre les femmes, notamment faire du mariage des enfants et du mariage forcé des crimes au regard de la loi afghane pour la première fois. Le mariage des enfants demeure une pratique courante en Afghanistan, augmentant ainsi la probabilité de grossesse précoce, ce qui accroit le risque de décès et de blessures lors de l'accouchement. Selon une enquête de 2010 sur la mortalité effectuée par le ministère de la Santé publique, 53 pour cent des femmes âgées de 25 à 49 ans étaient mariées avant l'âge de 18 ans ; 12 pour cent des filles afghanes âgées de 15 à 19 ans étaient tombées enceintes ou avaient accouché et 47 pour cent des décès de femmes âgées de 20 à 24 ans étaient liés à la grossesse. L’enquête a constaté qu'une femme afghane meurt toutes les deux heures pour cause de grossesse.

Les mariages d'enfants et les grossesses précoces contribuent également à la fistule, une blessure évitable à l'accouchement dans laquelle le travail prolongé crée un trou dans le canal de naissance. Un rapport du gouvernement de 2011 a révélé que 25 pour cent des femmes et des jeunes filles atteintes d'une fistule avaient moins de 16 ans quand elles se sont mariées et 17 pour cent avaient moins de 16 ans quand elles ont donné naissance pour la première fois. La fistule provoque une fuite d’urine ou de selles qui aboutit souvent à l'ostracisme social, la perte de possibilités de revenus, des frais médicaux pour le traitement et la dépression. Si elle n'est pas traitée, la fistule peut causer d'autres problèmes médicaux graves, voire la mort.

Les enfants nés à la suite de mariages d'enfants présentent également des risques accrus pour la santé. L'enquête de 2010 sur la mortalité a révélé un taux de mortalité plus élevé chez les enfants nés de mères afghanes âgées de moins de 20 ans par rapport à ceux nés de mères plus âgées, ce qui reflète les constatations au niveau mondial.

« Les autorités afghanes devraient agir pour mettre fin au préjudice causé par le mariage des enfants », a déclaré Brad Adams, directeur de la division Asie à Human Rights Watch. « Les dommages causés aux jeunes mères, à leurs enfants et à la société afghane dans son ensemble sont incalculables. »

La violence conjugale porte atteinte aux femmes et à leurs familles et devient également un fardeau économique pour la société, notamment à cause des coûts de soins de santé et de la perte de productivité, selon Human Rights Watch. La violence conjugale est une réalité courante et alarmante en Afghanistan : une étude réalisée en 2006 par Global Rights, une organisation non gouvernementale internationale, a constaté que plus de 85 pour cent des femmes afghanes ont signalé qu'elles avaient subi des violences physiques, sexuelles ou psychologiques ou un mariage forcé. On estime que 2000 femmes et filles afghanes tentent chaque année de se suicider en s’immolant par le feu, ce qui est lié à la violence conjugale et aux mariages précoces ou forcés.

Dans la décennie qui a suivi le renversement du gouvernement taliban, l'Afghanistan a omis de prendre les mesures adoptées par d'autres pays islamiques et les pays à forte population musulmane visant à restreindre le mariage des enfants et la violence conjugale, selon Human Rights Watch. Le Bangladesh, l'Égypte et la Jordanie entre autres, ont élevé l'âge minimum du mariage à 18 ans. L’Arabie saoudite, le Bangladesh, l'Indonésie et la Malaisie ont introduit des réformes juridiques pour combattre la violence conjugale.

Lors d'une conférence des bailleurs de fonds à Tokyo en juillet 2012, le gouvernement afghan a promis de faire davantage pour appliquer la loi EVAW en échange de promesses de 16 milliards de dollars de donations futures d’aide à l'Afghanistan. Le gouvernement devrait également mettre en œuvre le Plan d'action de 2008 pour la promotion de la femme adopté par l'Organisation de la coopération islamique (OCI). Le plan d'action appelle à l'élimination de toutes les formes de discrimination contre les femmes, notamment la prévention des mariages précoces et forcés, qui sont considérés comme un obstacle à l'amélioration de la santé, de l'éducation, de la participation politique, de la justice sociale et du bien-être des femmes.

Human Rights Watch a exhorté le président Karzaï à lancer des campagnes de sensibilisation sur les méfaits du mariage des enfants et de la violence conjugale, et à prendre d'urgence les mesures suivantes :

  • Soutenir l’adoption d'une loi fixant l'âge minimum du mariage à 18 ans pour les filles et les garçons ;
  • Lancer une campagne de sensibilisation à l'échelle nationale sur les conséquences néfastes du mariage des enfants, notamment des informations sur le risque de mortalité maternelle, la fistule et la mortalité ou la mauvaise santé infantiles ;
  • Soutenir des mesures immédiates pour mettre en place dans chaque province des unités spécialisées dans les poursuites en application de la loi EVAW et pour rendre compte du nombre des poursuites judiciaires engagées liées à cette loi selon la province et le district ;
  • Développer des initiatives nouvelles et efficaces pour améliorer le recrutement et le maintien des agents de police féminins, et veiller à ce que le personnel de toutes les unités policières d'intervention de la famille soit composé de femmes policières.