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Si les dirigeants des rebelles du M23 sont autorisés à réintégrer l'armée congolaise, le message sera clair : le viol, le pillage et le meurtre resteront impunis.

Le 19 novembre, des hommes armés d'un groupe rebelle appelé le M23 étaient à la recherche d'un leader éminent de la société civile dans un village près de Goma, une capitale provinciale dans l'est de la République démocratique du Congo. Cela faisait plusieurs semaines qu’il était entré dans la clandestinité après avoir reçu des SMS le menaçant pour ses dénonciations publiques des exactions du M23. Lorsque les rebelles ne l'ont pas trouvé, ils ont tué son collègue par balle.

Le lendemain, le M23 — un groupe de combattants qui avaient intégré l'armée congolaise en 2009, mais se sont mutinés plus tôt cette année — s’est emparé de Goma. Dix jours plus tard, la plupart des combattants du M23 ont commencé à se retirer, et les résidents locaux ont entrepris de relater à Human Rights Watch les exactions que ces rebelles avaient commises dans de nombreuses parties de la ville et des villages voisins : meurtres, viols, pillage et autres actes de violence. Les rebelles ont pris pour cible des opposants présumés, notamment des militants, des autorités gouvernementales et des membres de leurs familles. Beaucoup de ces personnes sont entrées dans la clandestinité après avoir reçu des menaces personnelles.

Des combattants du M23 ont tiré sur une fillette de 4 ans, en visant sa tête, après qu’elle ait demandé pourquoi ils emmenaient son père. Une jeune femme de 18 ans a déclaré que des combattants du M23 ont fait irruption dans sa maison et réclamé de l'argent et des téléphones cellulaires. Ils l'ont battue et elle leur a donné ce qu'elle avait, mais ce n'était pas suffisant. L'un des combattants a chargé son arme et lui a dit : « Si tu n'as pas de relations sexuelles avec moi, je vais te tuer. » Il l’a alors violée tandis que sa fille âgée d’un an était couchée à côté d’elle.

J'ai entendu d'innombrables histoires comme celles-ci lors de mes recherches sur les crimes du M23, révélant une réalité qui contraste fortement avec l'image que les dirigeants du M23 cherchent à promouvoir, par des déclarations proclamant leur mouvement comme étant ordonné, discipliné et respectueux des droits humains et ayant de grandes idées pour une RD Congo « réformée ».

Certains commentateurs étrangers semblent avoir été conquis par les déclarations du M23, arguant que le M23 est une force apte à fournir le cadre politique pour un nouvel État indépendant. Ou bien ils imputent tous les torts au gouvernement congolais, qui lui aussi a commis de nombreuses exactions et qui constitue certainement une grande partie du problème, mais ce facteur ne peut justifier les atrocités commises par les rebelles contre la population de l'est de la RD Congo.

Ces atrocités ne sont pas un phénomène récent. Depuis que la rébellion du M23 a commencé il y a huit mois, Human Rights Watch a recueilli des informations sur des crimes de guerre généralisés commis par les combattants du M23, notamment des exécutions sommaires, des viols et le recrutement d'enfants.

Les exactions du M23 ne devraient surprendre personne, étant donné que les dirigeants du groupe sont responsables de certains des pires crimes perpétrés en RD Congo au cours des 16 dernières années. Un de ses dirigeants, Bosco Ntaganda, est sous le coup de mandats d'arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité en 2002 et 2003. Il figure ainsi que quatre autres hauts dirigeants du M23 sur une liste de sanctions des Nations Unies.

Depuis sa création, le M23 a reçu un soutien important de la part d’un pays voisin, le Rwanda. Des responsables militaires rwandais ont planifié et commandé des opérations militaires du M23. Ils ont également fourni des armes, des munitions, des  uniformes et autres équipements, et ont recruté au moins 600 jeunes hommes et garçons au Rwanda pour qu’ils rejoignent la rébellion. Plusieurs centaines de militaires de l'armée rwandaise ont été envoyés en RD Congo pour appuyer le M23 dans ses offensives militaires, selon les recherches effectuées par Human Rights Watch et le Groupe d'experts de l’ONU sur la RD Congo.

Depuis 16 ans, le Rwanda sous le gouvernement actuel a soutenu en toute impunité une série de forces par procuration responsables d’exactions dans l'est de la RD Congo. Bien qu'il continue de nier son appui au M23, le Rwanda a justifié dans le passé des interférences similaires en affirmant que les groupes armés composés de personnes ayant pris part au génocide de 1994 au Rwanda et qui se sont enfuis en RD Congo restaient une menace pour la sécurité au Rwanda. Les gouvernements occidentaux ont souvent fermé les yeux, en excusant l'ingérence du Rwanda tout en vantant le développement économique du pays et en invoquant l'héritage du génocide.

Les combattants d’une précédente rébellion soutenue par le Rwanda ont été intégrés dans l'armée congolaise il y a près de quatre ans, suivant un modèle familier de réintégration des rebelles dans l’armée, aggravant ainsi le bilan déjà désastreux de l'armée en matière de droits humains. Le gouvernement congolais s’est avéré incapable ou peu désireux d'exclure les pires agresseurs. Un grand nombre des ex-rebelles, dirigés par Ntaganda, ont établi une chaîne de commandement parallèle dans l'armée et se sont rendu responsables de meurtres ciblés, de viols de masse, d’enlèvements et de pillage des ressources, tout en maintenant des liens étroits avec leurs soutiens rwandais, selon les informations documentées par Human Rights Watch et l'ONU.

Une situation similaire pourrait se présenter à nouveau. Une fois que les rebelles du M23 se sont emparés de Goma en novembre, le gouvernement congolais a accepté de négocier. Les rebelles se sont officiellement retirés de Goma le 1erdécembre et une semaine plus tard les deux parties au conflit ont envoyé des délégations à Kampala, en Ouganda, pour entamer des pourparlers. Ces pourparlers n'ont pas pris un bon départ et ont été suspendus jusqu'à début janvier. Pendant ce temps, la zone autour de Goma a vu une accumulation de forces militaires, ce qui suggère que des affrontements pourraient bientôt éclater à nouveau.

Selon l'évolution des négociations, il existe un risque que l'histoire se répète et que les commandants rebelles responsables des pires exactions puissent à nouveau être intégrés dans l'armée.

Arrêter les pires agresseurs adresserait un message important à l'armée congolaise, qui a son propre bilan d'exactions graves, ainsi qu’aux différents groupes rebelles en RD Congo, que le meurtre, le viol et le pillage seront punis.

Au niveau international, un créneau se referme pour aider à mettre fin au cycle de la violence dans l'est de la RD Congo. Les principaux acteurs — notamment le Conseil de sécurité des Nations unies, l'Union africaine, les États-Unis et la Grande-Bretagne — devraient faire pression publiquement sur le Rwanda pour qu’il mette fin à son soutien au M23 et insister pour que les commandants du M23 impliqués dans des crimes de guerre soient arrêtés et poursuivis, et ils devraient contribuer aux efforts allant dans cette direction. Ils devraient également sanctionner les responsables militaires rwandais, qui ont été identifiés par les Nations Unies comme des soutiens du M23 et qui pourraient être complices de crimes de guerre. Enfin, ils devraient exhorter le président congolais Joseph Kabila à mettre en œuvre ses engagements en matière de justice et d'autres réformes plus que nécessaires, notamment une refonte des forces de sécurité corrompues et violentes du pays.

Avec une volonté politique réelle, les erreurs du passé peuvent être évitées et des progrès réels peuvent être accomplis pour mettre fin à la culture de l'impunité qui alimente le cycle incessant d'atrocités dans l'est de la RD Congo.

Ida Sawyer est une chercheuse de Human Rights Watch basée en RD Congo depuis cinq années.