Joseph Kony, le chef de l'Armée de résistance du Seigneur (Lord's Resistance Army), un groupe rebelle ougandais, entouré de ses officiers à Nabanga, dans le sud du Soudan, le 1er août 2006.

2006 Reuters

La semaine dernière, une vidéo de 30 minutes sur Joseph Kony et son groupe rebelle, l'Armée de résistance du Seigneur (Lord's Resistance Army, LRA), a été visionnée plus de 90 millions de fois sur Internet. Tous ceux qui ont regardé la vidéo savent désormais, si ce n'était pas le cas avant, que Joseph Kony est un homme recherché, qui a beaucoup de sang sur les mains. Pendant de nombreuses années, Human Rights Watch a enquêté sur les horreurs perpétrées par la LRA, depuis l'Ouganda et la République démocratique du Congo jusqu'à la République centrafricaine (RCA) et au Soudan du Sud. Nous nous sommes rendus sur des sites de massacres reculés et avons écouté les récits de centaines de victimes et de survivants qui voulaient faire connaître leur histoire.

À l'heure actuelle, la plupart des habitants des zones affectées par la LRA n'ont pas accès à YouTube ou à Twitter. Mais je suis convaincue que beaucoup des survivants dont j’ai recueilli les témoignages seraient réconfortés à l'idée que le monde entier commence à se rendre compte de la brutalité de Joseph Kony et qu'un très grand nombre de personnes souhaitent agir pour mettre un terme aux atrocités commises par la LRA.

Que faudra-t-il pour mettre fin au règne de terreur de la LRA ? Des millions de jeunes dans le monde entier regardant une vidéo sur les crimes de Joseph Kony ne feront pas cesser ses violences. En revanche, l'attention générale suscitée par la notoriété mondiale sans précédent de Joseph Kony doit être exploitée pour transformer les bonnes intentions en action concrète et efficace.

La LRA s'est soulevée contre le gouvernement ougandais au milieu des années 1980 en partie pour s'opposer à la marginalisation par le gouvernement des populations du nord. Rapidement, la LRA est devenue l'un des groupes armés les plus violents et impitoyables, enlevant, terrorisant et endoctrinant des enfants pour en faire des soldats et reconstituer ainsi ses effectifs. En 2005, la Cour pénale internationale a émis des mandats d'arrêt à l'encontre de Joseph Kony et de quatre autres principaux dirigeants de la LRA pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité. Les forces de la LRA, actuellement estimées à 150-300 combattants, sans compter des centaines de civils captifs, ont quitté l'Ouganda en 2005 et sèment désormais la mort et la destruction dans les régions frontalières de la RD Congo, du Soudan du Sud et de la RCA.

Au cours des dernières années, en tant que chercheuse à Human Rights Watch, je me suis déplacée dans certaines des régions les plus reculées de l'Afrique centrale pour m'entretenir avec les victimes et les témoins des attaques de la LRA.

En mars 2010, je me suis rendue avec un collègue à Makombo, dans le district du Haut Uélé, dans le nord-est de la RD Congo. Nous avions entendu parler d'une attaque de la LRA dans cette zone, mais nous avons été abasourdis par ce que nous y avons découvert. Des dizaines de victimes et de témoins nous ont raconté comment, en décembre 2009, la LRA avait brutalement tué au moins 345 hommes, femmes et enfants et enlevé 250 autres personnes pendant quatre jours de tueries. Cette attaque, l’un des pires massacres perpétrés par la LRA jamais documentés, n'avait pas été signalée pendant des mois du fait de l'isolement de la zone.

Au cours de mes recherches, j'ai parlé avec des dizaines d'enfants qui avaient été prisonniers de la LRA. Je ne pourrai jamais oublier l'histoire d'Éveline (le nom a été changé), jeune fille de 12 ans, du district du Bas Uélé, dans le nord de la RD Congo. Elle a été détenue pendant six mois et obligée à devenir la « femme » d'un commandant de la LRA, qui l'a violée quasiment tous les jours. Éveline a aussi été forcée à tuer plusieurs personnes, mais elle ne se souvient pas du nombre. Elle m'a raconté que la LRA ne relâchait pas ses prisonniers parce que le groupe ne voulait pas que l'emplacement de son camp soit révélé à l'armée congolaise. Les victimes étaient placées face contre terre, les mains liées. Éveline et d'autres enfants étaient obligés à les frapper à la tête avec des gourdins en bois jusqu'à ce que mort s'ensuive. Pour qu'il lui soit plus facile de tuer, les membres de la LRA incitaient Éveline à considérer les personnes comme des animaux. Éveline a été profondément traumatisée par cette expérience.

Malgré 25 ans de violences commises par la LRA, aucune stratégie efficace n'a été mise en place pour mettre un terme à ces abus monstrueux.

Je ne cesse pas d'entendre les mots suivants de la bouche des victimes et des survivants : « Pourquoi avons-nous été oubliés ? Nos propres gouvernements nous ont abandonnés. Pourquoi la communauté internationale ne peut-elle pas agir pour faire cesser la terreur et ramener nos enfants à la maison ? » Dans le cadre d'un projet commun avec Marcus Bleasdale, Joe Bavier et le Pulitzer Center on Crisis Reporting, nous avons enregistré bon nombre de ces appels à l'aide dans un message vidéo adressé au président Barack Obama, Dear Obama (« Cher Obama »). Nous pensions qu'il était important pour Barack Obama et les autres décideurs politiques d'entendre ces appels directement de la bouche des personnes les plus touchées par ces violences.

Les États-Unis ont agi. En mai 2010, le président Obama a ratifié la législation spécifique à l'Afrique la plus largement soutenue de l'histoire récente des États-Unis : la loi relative au désarmement de l'Armée de résistance du Seigneur et à la relance du nord de l'Ouganda (LRA Disarmament and Northern Uganda Recovery Act). Par cette loi, le gouvernement américain s'engageait à développer une stratégie complète pour protéger les civils et à coopérer avec les gouvernements d'Afrique centrale pour traduire en justice les dirigeants de la LRA. En octobre dernier, les États-Unis ont annoncé l'envoi de 100 agents des forces spéciales américaines en tant que conseillers militaires auprès de l'armée ougandaise et des autres forces armées de la région pour les aider à appréhender les dirigeants de la LRA.

La vidéo « Kony 2012 » a été critiquée pour avoir simplifié à l'extrême un conflit complexe dans le nord de l'Ouganda dans lequel l'armée ougandaise a également commis des violations des droits humains. Il est vrai que les militaires ougandais ont commis des crimes graves, pour lesquels ils n'ont pas (ou peu) eu à répondre, mais le message de sensibilisation essentiel à ne pas perdre de vue est que Joseph Kony représente une menace et commet des abus atroces : il doit être arrêté et traduit en justice. Les gouvernements de la région se sont révélés incapables de gérer le problème ; ils demandent et nécessitent l'aide de la communauté internationale, y compris des États-Unis.

Mais pour que le gouvernement américain et les autres acteurs internationaux continuent à s'impliquer dans ce problème, puisque la LRA ne représente aucune menace directe pour les intérêts financiers et la sécurité des États-Unis, il faut que leurs électeurs exercent une pression continue sur les décideurs politiques.

Les jeunes peuvent-ils avoir une influence sur l'arrestation de Joseph Kony du simple fait d'« aimer » une vidéo sur Facebook ? À première vue, cela peut sembler naïf. Pourtant il est difficile de nier l'impact global que peut avoir l'action de millions de personnes, y compris des habitants de la RD Congo, de la RCA, du Soudan du Sud et de l'Ouganda, qui regardent la vidéo, qui en font part sur Twitter, qui la postent sur leur mur Facebook et qui achètent des bracelets. Cela démontre aux dirigeants politiques que les gens ordinaires se sentent concernés par ce problème et attendent que des actions soient menées.

Les détracteurs ont souligné à juste titre que la LRA a quitté l'Ouganda. (Bien que reconnu dans la vidéo, ce point aurait pu être mis davantage en évidence.) Mais cela ne doit pas sous-entendre que la LRA est une force qui appartient au passé ou que les représentations de la brutalité de la LRA dans la vidéo sont exagérées. Depuis que la LRA a été poussée hors des frontières ougandaises, elle a perpétré des attaques horribles dans les pays voisins.

Bien que les statistiques disponibles montrent qu'il y a eu moins d'attaques en 2011 qu'en 2010, celles-ci se sont poursuivies à un rythme régulier (les Nations Unies ont déjà signalé 20 attaques cette année, rien que pour la RD Congo). Avec une direction du groupe toujours intacte et une tactique adaptée au terrain difficile, rien ne semble indiquer que la capacité de la LRA à attaquer les civils et à enlever des enfants s'est considérablement réduite. On a déjà observé des périodes pendant lesquelles la LRA était relativement moins active, souvent lors de phases de regroupement ou de ravitaillement, mais ces accalmies relatives ont souvent été suivies par des massacres et des enlèvements à grande échelle.

Il est évident que la capture de Joseph Kony n'est pas la seule action nécessaire pour mettre un terme au problème posé par la LRA. Comme Human Rights Watch et bien d'autres l'ont répété à plusieurs reprises, une solution d’ensemble est indispensable pour éradiquer la menace constituée par la LRA. Mais la capture de Joseph Kony est cruciale. Son arrestation et celle d'une poignée d'autres dirigeants de la LRA ouvriraient la porte à la démobilisation de nombreux combattants, à la libération d'enfants enlevés et à la fin des attaques.

Tous les efforts entrepris pour arrêter Joseph Kony doivent être accompagnés d'une protection renforcée des populations civiles pour éviter les attaques en représailles, de meilleures actions de démobilisation pour encourager des défections, de programmes de réhabilitation pour les anciens combattants et les prisonniers de la LRA et de systèmes de communication améliorés pour les communautés. Et les forces régionales doivent strictement respecter le droit international humanitaire.

Certains de ces programmes sont actuellement mis en place par des groupes sur le terrain, tels qu'Invisible Children et des groupes locaux de la société civile. Un mécanisme d'avertissement rapide avec des appareils radio HF émetteur-récepteur a été instauré afin que les communautés (sans couverture de téléphonie mobile et avec un accès routier limité) puissent signaler les mouvements et les attaques de la LRA. Ces informations sont enregistrées sur le LRA Crisis Tracker, une carte innovante et interactive avec des données détaillées sur les attaques et les mouvements de la LRA.

De telles initiatives sont importantes mais insuffisantes.

Bon nombre d'éléments d'une approche globale ont été décrits dans des lettres adressées aux présidents de la région et au président Barack Obama par plus de 30 activistes de la société civile, dirigeants religieux et défenseurs des droits humains de la région affectée par la LRA. Human Rights Watch a participé à les rassembler lors d'un atelier à Dungu, dans le nord de la RD Congo, en octobre dernier. Ces activistes ont vécu dans l'insécurité quotidienne et ont travaillé sans relâche pour documenter les atrocités de la LRA, aider les survivants et alerter leurs gouvernements et la communauté internationale. Ces lettres soulignent la nécessité pour les gouvernements de la région de reconnaître la menace permanente exercée par la LRA et de s'engager pleinement à coopérer de manière active et constructive pour protéger les civils. Ces électeurs locaux doivent aussi être inclus dans la discussion et dans la solution.

Pour les détracteurs comme pour les partisans de « Kony 2012 », il est essentiel que le débat se tourne vers des problématiques vraiment importantes pour des centaines de milliers de personnes en Afrique centrale qui vivent toujours dans la peur de la prochaine attaque de la LRA : qu'attendons-nous pour capturer Joseph Kony et mettre fin à la menace que constitue la LRA pour les civils ? Aujourd'hui, il est urgent d'exploiter la nouvelle notoriété internationale de Joseph Kony pour inciter les décideurs politiques à prendre les mesures qui s'imposent.

 

Ida Sawyer est chercheuse et chargée de plaidoyer pour la division Afrique à Human Rights Watch.