(Tunis, le 13 octobre 2011) – Le gouvernement provisoire tunisien devrait abandonner son enquête criminelle visant une chaîne de télévision pour « diffamation » de l’Islam suite à la diffusion d’un film faisant l’objet d’une controverse, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Les autorités de transition devraient respecter la liberté d’expression et approuver les amendements en attente pour abolir la loi sur la « diffamation des religions », a ajouté Human Rights Watch.

Plus de 200 protestataires ont manifesté devant le siège de Nessma TV à Tunis le 7 octobre 2011, après que la chaîne de télévision à l’échelle nationale ait diffusé ce jour-là le film d’animation Persépolis, doublé en arabe dialectal tunisien. Le film décrit la vie d’une petite fille qui grandit en République islamique d’Iran et en exil en Europe. Le 11 octobre, après avoir reçu une plainte, le ministère public a annoncé que Nessma ferait l’objet d’une enquête pour « diffamation » de l’Islam.

« La direction de Nessma a tout à fait le droit de diffuser ce film sérieux et provocateur », a commenté Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Le gouvernement devrait défendre ce droit, tout comme il devrait permettre aux Tunisiens de manifester pacifiquement contre Nessma. »

Persépolis est un film semi-autobiographique basé sur la bande dessinée à succès de Marjane Satrapi en décrivant son enfance jusqu’au début de sa vie d’adulte en Iran pendant et après la révolution islamique. Il comprend une scène dans laquelle la petite fille imagine une conversation avec Dieu, qui est représenté comme un homme à barbe blanche. De nombreux musulmans considèrent les représentations de Dieu comme interdites.

Lorsque le projet de Nessma de diffuser Persépolis a été connu, des commentaires ont commencé à apparaitre sur Facebook dénonçant Nessma et appelant les manifestants à se diriger vers le siège de la chaîne le 9 octobre. La police était présente sur les lieux ce matin-là. Elle a empêché la plupart des manifestants de parvenir jusqu’au bâtiment et a procédé à quelques arrestations.

D’après les médias, un fonctionnaire du ministère de l’Intérieur aurait indiqué que les manifestants portaient des armes blanches, à savoir des couteaux et peut-être des barres de fer et des bâtons. Le porte-parole du ministère, Hichem Meddeb, lors d’une interview à la chaîne publique de télévision Al Wataniyya, a expliqué que les arrestations avaient eu lieu après que des manifestants aient lancé des pierres dans les rues à proximité des bureaux de la chaîne.

Nebil Karoui, le directeur de Nessma, a déclaré à Human Rights Watch : « Nous avons aussi reçu des menaces sur des pages Facebook et par email », pour avoir diffusé Persépolis.

La plainte à propos de la diffusion du film a été signée par 144 personnes, dont 131 avocats. Deux jours après l’avoir reçue, le bureau du procureur au Tribunal de première instance de Tunis a annoncé qu’il allait ouvrir une enquête. La plainte demandait la mise en accusation du directeur de Nessma et d’autres personnes au nom du code de la presse et du code pénal. Le code de la presse stipule aux articles 44 et 48 qu’une personne reconnue coupable d’incitation à la haine entre les religions ou d’insulter une religion peut se voir infliger une peine d’emprisonnement. L’article 226bis du code pénal stipule qu’une personne reconnue coupable d’atteinte à la moralité publique en « gênant intentionnellement autrui d’une façon qui porte atteinte à la pudeur » est passible de prison.

Si les autorités gouvernementales ont agi promptement pour protéger les bureaux de Nessma, certaines autorités ont critiqué la décision de Nessma de diffuser le film sans non plus affirmer son droit de le faire. Meddeb, le porte-parole du ministère de l’Intérieur, a déclaré sur la chaîne de télévision Al Wataniyya qu’une attention et un respect particuliers devraient être accordés aux sentiments du peuple tunisien envers lareligion.
 

Pareillement, le ministère des Affaires religieuses a émis un communiqué exprimant sa préoccupation quant aux retombées de la diffusion d’un film qui « personnifie Dieu » et appelant les médias à respecter « les croyances ettout ce qui relève du sacré et la nécessité de préserver la paix sociale ».

Le 23 septembre, l’organisme consultatif tunisien, la Haute instance pour la protection des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique, a approuvé un projet de code pour les médias qui élimine le délit de diffamation de la religion et des groupes religieux, ainsi que de nombreux autres articles qui violent le droit à la liberté d’expression. Cependant, le gouvernement provisoire doit encore promulguer ce nouveau code, tandis que le code pénal, qui contient aussi des dispositions criminalisant la diffamation de la religion et d’autres articles enfreignant la liberté d’expression, n’a pas été révisé.

« L’enquête ouverte contre Nessma TV pour avoir diffusé Persépolis offre encore un autre exemple des raisons pour lesquelles la révision des lois tunisiennes afin de protéger les droits humains au lieu de les réprimer demeure une priorité dans l’ère post-Ben Ali », a souligné Sarah Leah Whitson.

Les lois qui criminalisent la « diffamation » de la religion ou des groupes religieux ne sont pas compatibles avec les normes de la liberté d’expression, a déclaré Human Rights Watch. Le Comité des droits de l’homme des Nations Unies, dans son commentaire général au sujet de l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, que la Tunisie a ratifié, a stipulé qu’il n’est pas admissible que des « interdictions de manifestations de manque de respect pour une religion ou autre système de croyance, y compris les lois sur le blasphème … soient utilisées pour empêcher ou punir les critiques de chefs religieux ou des commentaires sur la doctrine religieuse et des principes de foi ».

Depuis la chute du Président Zine el-Abidine Ben Ali le 14 janvier, il y a eu d’autres attaques contre l’expression artistique de la part de groupes affirmant agir au nom de la protection de l’Islam. Le 26 septembre, des manifestants ont forcé l’entrée du cinéma AfricArt au centre de Tunis pour protester contre la projection de Laïcité, inch’Allah, un film sur l’athéisme programmé dans le cadre d’une soirée culturelle.

Lors d’un acte de violence antérieur probablement lié à une expression jugée « non-islamique », le 18 avril, à Tunis, un agresseur non identifié a frappé le réalisateur Nouri Bouzid à la tête avec une barre de métal, peu après qu’il ait accordé une interview à une station de radio tunisienne au cours de laquelle il appelait à une constitution laïque pour la Tunisie et expliquait que son prochain film défendait les libertés civiles et critiquait le fondamentalisme religieux.