Un groupe de détenus au Centre de traitement et de réhabilitation de Somsanga, au Laos.

© 2011 Arantxa Cedillo

(Bangkok, le 11 octobre 2011) – La police et les milices locales de Vientiane, la capitale de la République démocratique populaire lao, incarcèrent par la force des toxicomanes dans un soi-disant centre de traitement où ils sont exposés au risque de passages à tabac et autres mauvais traitements, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui. Des personnes sans abri, des enfants des rues, des personnes atteintes de maladies mentales et d’autres personnes jugées « indésirables » sont souvent détenues également dans ce centre, a ajouté Human Rights Watch.

Le rapport de 76 pages, Somsanga’s Secrets: Arbitrary Detention, Physical Abuse, and Suicide in a Lao Drug Detention Center (« Secrets de Somsanga : Détention arbitraire, mauvais traitements et suicides dans un centre de détention pour toxicomanes au Laos »), examine les conditions régnant dans le Centre de traitement et de réhabilitation de Somsanga, qui depuis une dizaine d’années bénéficie d’un soutien international de la part des États-Unis, des Nations Unies et autres bailleurs de fonds. Les détenus ne bénéficient pas de procédures régulières et nombre d’entre eux sont enfermés dans des cellules à l’intérieur d’enceintes entourées de barbelés. Plusieurs ex-détenus ont expliqué à Human Rights Watch qu’ils avaient été maintenus en détention pour des périodes allant de trois mois à plus d’un an. La présence des policiers et des gardes est constante, et les personnes qui tentent de s’échapper s’exposent à être sévèrement passées à tabac.

« Les bailleurs de fonds internationaux soutiennent que Somsanga est un centre de traitement pour drogués tout à fait régulier », a déclaré Joe Amon, directeur de la division Santé et droits humains à Human Rights Watch. « En réalité les personnes qui se trouvent à Somsanga - y compris des enfants et des sans-abri - y sont détenues contre leur volonté, derrière des barbelés, et sont frappées et brutalisées. »

« Sahm », un ex-détenu, a raconté avoir été témoin du passage à tabac de cinq détenus qui avaient tenté de s’échapper : « Les gardiens les ont frappés jusqu’à ce qu’ils perdent connaissance. Certains recevaient des coups de pied, d’autres [étaient frappés] à coups de bâton. »

Désespérés par leur enfermement et démoralisés du fait de l’abandon par leurs familles, certains détenus protestent contre leur détention en faisant des tentatives de suicide. D’anciens détenus ont fait état de tentatives de suicide tant ratées que réussies consistant à ingérer du verre, à avaler du savon ou à se pendre. Sur les 12 ex-détenus interrogés, cinq ont affirmé avoir été des témoins directs de suicides ou de tentatives de suicide.

Les personnes détenues à Somsanga ont été soit ramassées par la police ou les milices locales, soit envoyées par leurs proches, sous une pression intense pour rendre leurs villages « libres de drogue ». Des mendiants, des personnes sans abri, des enfants des rues et des personnes souffrant de maladies mentales sont aussi détenues à Somsanga, en particulier avant des congés nationaux et des événements internationaux, a constaté Human Rights Watch.

« Mankon », qui a expliqué avoir « été un mendiant toute [sa] vie », a expliqué : « La milice du village m’a arrêté parce que j’étais dehors trop tard : avec mes amis nous marchions simplement dans la rue… J’y suis resté neuf mois. »

À l’approche des 25ème Jeux d’Asie du Sud-Est à Vientiane en décembre 2009, le gouvernement avait même mis en place une ligne téléphonique nationale directe pour que le public signale les mendiants afin qu’ils puissent être ramassés et placés à Somsanga, a indiqué un média lao officiel.

« Somsanga est utilisé comme une décharge », a ajouté Joe Amon. « Les membres les plus vulnérables et marginalisés de la société lao sont ramassés et y sont détenus pour ‘nettoyer les rues.’ »

Quelle que soit la façon dont ils y sont parvenus, les ex-détenus ont indiqué à Human Rights Watch avoir été envoyés au centre de Somsanga sans audience juridique ou procès formels et sans même avoir jamais vu un avocat ou un juge. Ils ont assuré n’être au courant d’aucun moyen de réviser ou de faire appel de la décision de les placer en détention. Ils n’étaient pas libres de s’en aller.

Le gouvernement de la République démocratique populaire lao devrait fermer définitivement le centre de Somsanga, selon Human Rights Watch. Le gouvernement devrait mener une enquête immédiate, approfondie et indépendante sur les allégations de détention arbitraire ainsi que de peine ou traitement cruel, inhumain ou dégradant à Somsanga. Le gouvernement lao devrait développer un traitement volontaire et basé sur la communauté à destination des toxicomanes ainsi que d’autres services sociaux qui respectent les droits humains et soient conformes aux normes internationales.

Depuis au moins 2002, les bailleurs de fonds internationaux ont soutenu le centre de Somsanga en construisant ou en rénovant des bâtiments, en formant le personnel du centre et en offrant des formations professionnelles dans le centre. Le soutien des bailleurs de fonds est venu du gouvernement des États-Unis, de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, et d’une poignée d’autres ambassades à Vientiane et organisations externes. Des ex-détenus ont expliqué à Human Rights Watch que l’utilité de ces formations professionnelles était obscurcie par la désolation et la cruauté des mois de détention dans les cellules surpeuplées de Somsanga.

Human Rights Watch a exhorté les bailleurs de fonds et leurs agences de mise en œuvre à réexaminer toute leur assistance à Somsanga afin de s’assurer qu’aucun financement ne sert à soutenir des politiques ou des programmes qui violent le droit international des droits humains, notamment l’interdiction de la détention arbitraire.

« Les bailleurs de fonds internationaux ont construit les bâtiments et les clôtures », a conclu Joe Amon. « Ils subventionnent la détention illégale de personnes que le gouvernement laotien juge indésirables et souhaite voir sous les verrous. »

-----------------------------

Témoignages extraits du rapport « Secrets de Somsanga » :

« Ils vous forcent à y aller contre votre volonté, alors vous êtes malheureux parce que ce n’est pas bon de rester à Somsanga. Selon moi, les gens sont plus en colère et plus agressifs après y être passé. »
— « Ungkhan », un ex-détenu âgé d’un peu plus de 30 ans

« La vie n’est pas bonne à Somsanga : il n’y a pas assez de nourriture et pas grand-chose à faire. Je n’y étais pas heureux et je ne pensais qu’à m’en aller. »
— « Pahat », qui a été libéré à la mi-2010 après avoir passé huit mois à Somsanga

« Du sans coulait de sa bouche et de son nez. Il a mangé du verre provenant d’une bouteille de sauce ou de Pepsi. Ils l’ont mis dans une housse en plastique devant le bâtiment où se trouve la police. J’ai vu le corps. »
— « Sahm », un ex-détenu libéré à la mi-2010

« [À Somsanga] il y a des toxicomanes, [mais aussi] des mendiants, des petits voleurs, des alcooliques, des sans abri, des Hmongs... Ce n’est pas juste : ils sont déjà sans abri et ne font rien de mal. Pourquoi faut-il qu’ils les mettent en désintoxication ? »
— « Maesa », un enfant qui a passé six mois à Somsanga

« Les étrangers [qui visitent Somsanga] ne sont pas au courant des passages à tabac ou des suicides. »
— « Paet », encore un enfant au moment où il a été placé en détention