Une manifestation d'Iraniens à Téhéran le 28 juin 2009.

© 2009 Reuters

(New York, le 8 juillet 2009) - Les autorités iraniennes recourent à des interrogatoires brutaux et prolongés, à des violences physiques, des privations de sommeil et des menaces de torture pour soutirer de faux aveux aux prisonniers arrêtés depuis l'élection présidentielle contestée du 12 juin, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch. Les aveux semblent destinés à étayer les allégations irréalistes de certains hauts responsables gouvernementaux, selon lesquelles les manifestations qui ont suivi les élections en Iran, au cours desquelles au moins 20 personnes ont péri, auraient été fomentées par des puissances étrangères dans le but de renverser le gouvernement.

  « Le gouvernement iranien est prêt à tout pour justifier l'agression brutale de manifestants pacifiques » selon Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient et l'Afrique du Nord chez Human Rights Watch.  « Quelle meilleure excuse pourrait-il trouver que les aveux de complots étrangers, arrachés aux détenus par la violence ? »

Human Rights Watch a rassemblé les témoignages de détenus après leur libération, qui montrent comment les autorités maltraitent et menacent les prisonniers dans l'intention délibérée d'obtenir de faux aveux.

Un garçon de 17 ans, arrêté le 27 juin et relâché le 1er juillet, a raconté à Human Rights Watch comment son interrogateur en prison les a ainsi forcé, lui et d'autres détenus, à signer une déposition en blanc :

« Le premier jour, alors que nous avions les yeux bandés, l'interrogateur m'a emmené dans un garage à voitures. Ils ont forcé tout le monde à rester debout pendant 48 heures, sans nous autoriser à dormir. La première nuit, ils nous ont attaché les mains et nous avons été battus avec d'autres prisonniers à de nombreuses reprises, avec un bâton. Ils insultaient en permanence les détenus. L'atmosphère était terrifiante. Tout le monde s'était uriné dessus à cause du stress et de la peur. Il y avait des enfants de 15 ans et des vieux de 70 ans; ils pleuraient et imploraient la pitié, mais les gardiens ne faisaient pas attention à eux.

 

Après deux jours d'interrogatoire les yeux bandés, on nous a posé des questions sur tout : où on avait étudié, ce que faisaient nos parents, pour qui on votait, qui avait fait des études dans la famille, si un membre de notre famille faisait partie de l'armée. On nous a forcés à donner les noms de tout le monde. C'était une situation effrayante car ils nous menaçaient et se montraient très brutaux. Tout ce qu'on entendait c'était les pleurs et les cris des autres gens.

 

"Ils nous ont donné un gros morceau de pain, une fois, mais pas d'eau. Le dernier jour, ils ont ôté le bandeau de nos yeux pour nous forcer à signer un papier qui était blanc mais portait en haut la mention: Je reconnais toutes les déclarations ci-dessous. »

Des hauts responsables iraniens ont déclaré que des détenus avaient avoué leur implication dans un complot fomenté depuis l'étranger pour renverser le gouvernement grâce à une révolution « de velours ». Mojtaba Zolnour, représentant du Guide Suprême l'ayatollah Ali Khamenei auprès du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique, a déclaré le 2 juillet que tous les détenus importants avaient désormais avoué, à l'exception d'un seul. Au cours de son sermon du vendredi 3 juillet, l'Ayatollah Ahmad Jannati, un membre de haut rang du Conseil des Gardiens, a affirmé que le gouvernement allait rendre public certains aveux faits par les détenus.

Les médias à la solde du gouvernement ont déjà diffusé les aveux de certains prisonniers. Amir Hossein Mahdavi, rédacteur en chef du journal réformiste Andishe No, a avoué à la télé iranienne le 27 juin que les groupes réformistes avaient le projet de déclencher des troubles avant les élections du 12 juin. Des amis de Mahdavi qui ont vu ses aveux ont déclaré à Human Rights Watch que son comportement indiquait clairement qu'il avait avoué sous la contrainte.

Parmi les détenus qui ont récemment été forcés à paraître à la télévision iranienne, figure le correspondant local de Newsweek, Maziar Bahari. Emprisonné le 21 juin, on pense qu'il se trouve dans la prison d'Evin à Téhéran, où Human Rights Watch a rassemblé des informations sur des cas de tortures et de violences sur les détenus au cours de ces dernières années. Il n'a pas été autorisé à voir un avocat, ni sa mère âgée avec qui il vit. Aucune plainte n'a été déposée contre Bahari, qui a la double nationalité iranienne et canadienne.

Le 30 juin, l'agence de presse semi-officielle Fars a rapporté que Bahari avait donné une conférence de presse, au cours de laquelle il avait dénoncé des tentatives par les médias occidentaux de fomenter un soulèvement en Iran semblable à la « Révolution de Velours » de 1989 en Tchécoslovaquie. Il aurait également avoué avoir joué un rôle en couvrant ces « manifestations illégales ». Newsweek a défendu avec véhémence l'innocence de Bahari et a appelé à sa libération immédiate.

Vajiheh Marsousi, épouse de l'intellectuel dissident Saeed Hajjarian arrêté le 15 juin par les autorités, pense que son mari subit des pressions intenses pour lui faire signer de faux aveux. Après lui avoir rendu visite à la prison d'Evin, elle est convaincue que sa vie est en danger, du fait de sa mauvaise santé et du manque de soins médicaux dans la prison.

Les informations sur les abus subis par les Iraniens détenus en garde à vue continuent à filtrer. Un témoin oculaire qui s'est rendu au Tribunal Révolutionnaire le 1er juillet a déclaré à Human Rights Watch:

« Les familles de centaines de prisonniers étaient rassemblées devant l'entrée du tribunal. Sur le mur, figuraient sur une feuille de papier les noms de 1 349 prisonniers. C'était la liste des gens que le tribunal devait relâcher prochainement. Il y avait une autre feuille avec 223 autres noms. Il y était écrit que les autorités continuaient à enquêter sur les personnes de cette liste et que leurs familles devaient revenir deux semaines plus tard. Pendant les quelques heures que j'ai passées devant le tribunal, j'ai vu de nombreuses personnes être relâchées. Presque toutes avaient des marques de coups sur le visage et les mains. Certains proches, voyant leurs fils/filles en si mauvais état, se sont mis à pleurer, tandis que d'autres ont affirmé que leurs fils ou filles avaient disparu et que leurs noms ne figuraient nulle part. »

Les autorités ont arrêté des milliers de gens dans tous le pays au cours d'une vague de répression brutale destinée à mettre fin aux manifestations massives qui ont commencé dans les rues de Téhéran et d'autres villes le 13 juin, après que les résultats officiels des élections du 12 juin aient donné une victoire écrasante au président en place Mahmoud Ahmadinejad. Bien que les autorités aient ensuite relâché nombre de ces prisonniers, les arrestations ont continué. Human Rights Watch a listé les noms de 450 personnes arrêtées par les forces de l'ordre depuis le 13 juin, parmi lesquelles figurent plus d'une centaine de figures politiques, de journalistes, de défenseurs des droits de l'homme, d'universitaires et d'avocats.

On est sans nouvelles de la plupart des détenus les plus connus depuis plus de trois semaines, et ni leurs avocats ni leurs proches n'ont pu les voir, ce qui soulève de graves inquiétudes quand au risque de mauvais traitements et de pressions qu'ils subiraient pour livrer de faux aveux.

Le gouvernement iranien a souvent par le passé fait subir aux prisonniers politiques différentes formes de pressions, dont des passages à tabac, des privations de sommeil, le placement en isolement, et des menaces de torture. On les forçait ainsi à faire des aveux rendu publics par la suite dans le but d'incriminer et de décrédibiliser les opposants au gouvernement.

A cause de ces précédents, la famille, les amis et les collaborateurs de nombreuses personnalités détenues contactés par Human Rights Watch ont dit craindre que leurs proches soient très probablement maltraités en détention, et se voient arrachés de faux aveux sous la contrainte.  

Le droit international des droits humains protège clairement les prisonniers contre tout mauvais traitement, dont les "aveux" forcés. L'article 14 du Pacte International relatif aux Droits Civils et Politiques, auquel l'Iran est un état partie, stipule que toute personne accusée d'un délit ou d'un crime a le droit « d'avoir l'assistance d'un défenseur de son choix », et « de ne pas être forcée de témoigner contre elle-même ou de s'avouer coupable ».  Le Principe n°21 de l'Ensemble de principes pour la protection de toutes les personnes soumises à une forme quelconque de détention ou d'emprisonnement des Nations Unies établi qu'  « aucune personne détenue ne sera soumise, pendant son interrogatoire, à des actes de violence, des menaces ou des méthodes d'interrogatoire de nature à compromettre sa capacité de décision ou son discernement. » Une règle fondamentale du droit international des droits humains est que toutes les preuves - y compris les aveux - obtenues sous la torture ou par d'autres formes de mauvais traitements doivent être exclues.