Iranian security personnel ride past burning debris on the streets in Tehran on June 20, 2009.

© 2009 Reuters

(New York) - Saeed Mortazavi, un procureur iranien notoirement connu pour ses abus a été chargé de diriger les enquêtes dans le cadre de l'arrestation des chefs et des responsables des partis réformateurs lors des répressions menées par les forces de sécurité qui gagnent de l'ampleur en Iran depuis les élections contestées du 12 juin dernier, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch. Le rôle de M. Mortazavi, déjà impliqué dans des cas de torture, de détention illégale et d'extorsion d'aveux, paraît décisif dans la répression menée par les puissantes forces de sécurité iraniennes cherchant à réprimer les protestations post-électorales qui durent maintenant depuis plus d'une semaine.

« Les manifestants réformateurs iraniens font l'objet de répressions violentes et arbitraires qui ont déjà coûté la vie à des manifestants et conduit à l'arrestation de plus d'un millier de personnes », a déclaré Sarah Leah Whitson, directrice de la Division Moyen Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Le rôle de M. Mortazavi dans les actes de répression montre que les responsables veulent utiliser des moyens tels que les fausses accusations contre leurs opposants. »

Après l'appel intransigeant lancé par le guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, lors de son sermon du 19 juin dernier où il exhortait le peuple à mettre fin aux manifestations contre les élections controversées et tenait les chefs politiques du camp réformateur responsables de tous les actes de violence, les forces de sécurité ont entrepris une vaste campagne de répression des manifestations publiques depuis le samedi 20 juin.

Des policiers anti-émeutes, des Gardiens de la révolution et des Bassidjis (force paramilitaire composée de miliciens volontaires) ont été déployés en très grand nombre à Téhéran, la capitale, et dans les autres villes iraniennes pour empêcher tout rassemblement de manifestants et réprimer immédiatement et violemment toute tentative de nouvelles manifestations. Des confrontations entre les forces de sécurité et les manifestants non armés s'ensuivirent. D'après les témoins, les forces de sécurité ont utilisé des balles réelles, des gaz lacrymogènes et des balles de caoutchouc pour disperser les manifestants.

Au moins 10 personnes ont trouvé la mort et 100 autres ont été blessées lors des confrontations entre les manifestants et les forces de sécurité qui se sont déroulées le 20 juin dernier. Parmi ces personnes tuées figurait Neda Agha-Soltan, une étudiante en philosophie âgée de 26 ans, qui regardait de loin les manifestants lorsqu'elle fut tuée d'une balle en pleine poitrine sur l'avenue Kargar. D'après ses parents et les témoins de la scène, la jeune femme ne participait pas aux manifestations au moment où elle a été abattue. Elle était à bord d'un véhicule pris dans un embouteillage, à plusieurs kilomètres du lieu des manifestations à l'avenue Azadi et venait tout juste de descendre du véhicule. De nombreux témoins ont déclaré qu'il n'y avait pas de réels accrochages entre les manifestants et les forces de sécurité dans le secteur où la jeune femme a été abattue.

Sa mort filmée à l'aide d'un téléphone portable, a été diffusée dans le monde entier. Pour empêcher l'autopsie du corps de la jeune étudiante, les autorités iraniennes ont ordonné à la famille de l'inhumer immédiatement et interdit d'organiser des funérailles.

D'autres violentes confrontations ont eu lieu le 22 juin dernier, lorsque la police anti-émeute armée et les milices bassidji dont la plupart était en moto ont voulu empêcher les manifestants d'accéder aux avenues sur la Place Hafte Tir et à d'autres secteurs de la capitale Téhéran. Des témoins ont fait état de nouvelles arrestations.

Human Rights Watch a déclaré qu'une enquête rapide et indépendante devrait être ouverte pour élucider ces meurtres de manifestants non armés, identifier les responsables et engager des poursuites judiciaires contre eux.

« Au lieu de faire preuve d'honnêteté dans la présentation des faits qui se sont déroulés dans les rues de Téhéran, le 20 juin dernier, le gouvernement iranien s'active plutôt à camoufler la vérité sur la responsabilité de ses forces de sécurité dans les meurtres de manifestants », a déclaré Mme Whitson. « Il est évident que le guide suprême de l'Iran a envoyé un message clair aux forces de sécurité pour qu'elles mettent un terme aux manifestations sans se soucier du degré de violence que cela implique. »

Par ailleurs, les forces de sécurité ont multiplié les arrestations d'opposants dans l'ensemble du pays. D'après les médias d'État, au moins 457 manifestants ont été arrêtés lors des troubles violents de samedi, rien que dans la ville de Téhéran tandis que les activistes de l'opposition affirment que le nombre de personnes arrêtées sur l'ensemble du territoire national s'élèverait à plusieurs milliers. Human Rights Watch a appris que, outre les arrestations de personnes ayant participé aux manifestations, les forces de sécurité ont arrêté de hauts responsables politiques du camp réformateur et de hauts responsables religieux, des dirigeants de mouvements étudiants, des journalistes locaux, des blogueurs, des responsables de partis, des défenseurs des droits humains et des activistes, à Téhéran et dans les autres villes.

Human Rights Watch a communiqué avec des parents de trois personnes détenues depuis les élections controversées du 12 juin dernier qui ont confirmé que l'enquête sur les arrestations est dirigée par M. Mortazavi, procureur de la Cour islamique révolutionnaire et également procureur général de Téhéran. Des recherches menées par Human Rights Watch dans le passé ont révélé son implication dans des cas de violations graves des droits humains  et plus particulièrement dans des actes de torture, de détention illégale et d'extorsion d'aveux.

En avril 2000, alors qu'il était juge à la Chambre 1410 du Tribunal des affaires publiques, Mortazavi a été à l'origine d'une répression pour museler les dissidents dont le nombre ne cesse d'augmenter et ordonné l'arrêt de la publication de plus d'une centaine de journaux et de revues. En juin 2003, la journaliste photographe Zahra Kazemi a trouvé la mort alors qu'elle été détenue par les responsables de la police judiciaire et de la sécurité sous l'autorité du juge Mortazavi. Les avocats de sa famille ont révélé que le corps portait des traces de torture notamment de coups à la tête et que M. Mortazavi a directement participé à son interrogatoire.

En 2004, il avait organisé la détention arbitraire de plus de 20 blogueurs et journalistes dans des prisons secrètes. Les recherches menées par Human Rights Watch ont permis d'établir son implication dans les actes de violence à l'encontre de ces détenus, notamment de leur isolement prolongé et de la signature de documents d'aveux extorqués. Ces documents étaient ensuite lus devant les caméras de la télévision.

« Le rôle moteur que joue Saeed Mortazavi dans la répression à Téhéran devrait déclencher la sonnette d'alarme auprès de ceux qui le connaissent déjà », a déclaré Mme Whitson.

D'après les parents contactés par Human Rights Watch, de nombreuses personnes arrêtées sont détenues sans contact avec l'extérieur : ni avec leurs avocats ni avec leurs familles. Aucun chef d'accusation n'a été officiellement retenu contre elles, ce qui constitue une violation des législations internationales sur les droits humains qui s'appliquent à l'Iran, lesquelles exigent que toute personne arrêtée doit être informée « immédiatement » des chefs d'accusation retenus à son encontre. Les parents ont également déclaré que les contacts restreints, d'habitude autorisés entre les pensionnaires de la prison d'Evin à Téhéran où sont détenus de nombreux prisonniers politiques, ne sont plus possibles. D'après les principes fondamentaux sur la détention définis par l'Organisation des Nations Unies, toute personne détenue a le droit d'informer sa famille de son arrestation et du lieu de détention ou de demander à l'autorité responsable de le faire et aussi de consulter un avocat.

Le fils d'un réformateur détenu s'est confié à Human Rights Watch en ces termes :

« Les arrestations immédiates d'éminents réformateurs et plus particulièrement de Moudjahiddines membres du Parti de la République islamique montrent qu'elles étaient déjà planifiées avant les élections et que les autorités ont profité des troubles post-électoraux pour les arrêter. Cependant, nous sommes très préoccupés par les contraintes auxquelles les personnes détenues seront soumises. En effet, les autorités vont les obliger à signer des lettres de confession pour admettre qu'ils ont joué un grand rôle dans les récentes manifestations ».

Parmi les nombreuses personnes arrêtées figuraient d'éminents stratèges et organisateurs de campagnes des candidats réformateurs aux élections présidentielles.

Un des cas examiné par Human Rights Watch concerne l'arrestation le 15 juin dernier d'Amir Hussein Shemshadi, un responsable de la section des jeunes, chargé de la campagne de Mir Hussein Mousavi à Téhéran. D'après son père, il est sans contact avec l'extérieur depuis sa détention :

« Depuis son arrestation, il y a huit jours, il n'y a pas eu d'appels ni de contacts avec notre fils. Nous ne savons pas où il se trouve. Nos demandes d'information sont restées sans réponse. Au moment de son arrestation, ils ne nous ont montré aucun mandat ni révélé le motif. Je me suis rendu dans de nombreux centres de détention et prisons, mais en vain... notre fils reste introuvable. »

L'épouse d'un dirigeant réformateur, arrêté le 13 juin a déclaré à Human Rights Watch qu'elle n'a pas pu parler avec son époux depuis son arrestation et que son avocat n'a pas pu le rencontrer. Elle a ajouté qu'elle craint que son mari ne soit forcé à admettre de fausses accusations portées à son encontre :

« Les autorités recherchent constamment des boucs émissaires pour les troubles actuels en vue d'établir leur rôle dans les événements, exerçant ainsi de la pression sur des êtres qui nous sont chers ». Toute personne ayant séjourné dans une prison [en Iran] a eu à faire des aveux sous la contrainte. Mon époux m'a tenu ces propos : « Si on m'arrête, je te demande de ne pas tenir compte de mes déclarations pendant ma détention parce que je serai sous la contrainte ». Le juge a affirmé : « Ces personnes sont les auteurs des émeutes et nous sommes en train d'examiner les preuves à leur encontre. » Je lui répondis : « Rien ne justifie cette arrestation, vous vous activez plutôt à fomenter des procès contre eux. »

Les différents gouvernements iraniens ont une longue et troublante tradition d'emprisonnement de personnes qui critiquent le régime et d'opposants politiques sur la base de fausses accusations. Un grand nombre de personnes arrêtées pendant les récentes répressions ont été déjà emprisonnées par les autorités iraniennes, dans le passé.

Les responsables iraniens sont actuellement engagés dans une sorte de conspiration afin de détourner l'attention pour leur rôle dans la répression. Ils accusent des « terroristes » locaux, appuyés par des puissances étrangères qui veulent déstabiliser l'Iran, d'être les responsables de la violence.

Le ministre iranien des Affaires étrangères Manouchehr Mottatki a, dans un discours adressé aux diplomates accrédités à Téhéran, tenu les « agents de renseignements britanniques qui se sont infiltrés en Iran avant les élections » responsables de cette situation et les accusent de complot visant à déstabiliser l'Iran après la période des élections. Le guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, a dans son sermon du vendredi 19 juin demandé l'arrêt des manifestations. Les deux autorités ont menacé les responsables politiques du camp réformateur et accusent les diplomates étrangers d'être les instigateurs des manifestations :

« Je voudrais parler à tous les hommes [candidats réformateurs], à tous mes frères et amis. Regardez tout simplement les mains de l'ennemi : des loups affamés, qui nous guettent et qui ont enlevé le voile diplomatique qui recouvrait leur visage. Vous ne devez pas les sous-estimer. Je vous le dis, des diplomates étrangers ont montré au cours de ces derniers jours leur véritable visage [intentions]. Le pire de ces diables, c'est le gouvernement britannique. »

Face à la multiplication des arrestations et aux menaces à l'encontre des chefs réformateurs, Human Rights Watch se dit préoccupé par les forces de sécurité qui essaieront de forcer les personnes détenues, y compris les responsables du camp réformateur, à accepter de fausses accusations contre eux. Des hauts responsables iraniens ont déjà brandi la menace d'inculpation à l'endroit de M. Mousavi, le candidat réformateur aux élections présidentielles. Ali Shahrokhi, le président de la commission judiciaire du Parlement a tenu les propos suivants :

« L'appel à des manifestations illégales et les déclarations de provocations de M. Mousavi sont à l'origine des troubles récents en Iran. Ces actes criminels doivent être sanctionnés fermement. La voie est balisée pour poursuivre M. Mousavi légalement. »

 « Les autorités iraniennes veulent barrer la route aux manifestants en envoyant les forces de sécurité à leurs trousses », a déclaré Mme Whitson. « Cependant la violence meurtrière et les arrestations massives ne sont que les premières étapes. Pour celles à venir, nous devons nous attendre à de fausses accusations ».