Atteint de plusieurs balles dans le ventre, roué de coups par les soldats du dictateur tchadien Hissène Habré, mon très cher cousin Kaoudé Jacob a été tué pour une seule raison: il appartenait à une des ethnies persécutées par notre ex-Président. Jacob n'a pas été le seul membre de ma famille à connaître un tel sort. Rémy, Samuel, Thomas et Baïdé ainsi que des dizaines de milliers de Tchadiens ont été massacrés par la machine de répression dirigée d'une main de fer par Hissène Habré de 1982 à sa chute en 1990. Le bourreau de notre peuple a fui au Sénégal, emportant la caisse du Trésor public, et coule depuis une retraite luxueuse, en toute impunité.

Aujourd'hui, c'est grâce à la Belgique que notre espoir de justice se maintient et que la Cour internationale de justice, l'organe judiciaire principal des Nations unies, va se pencher sur l'affaire Habré du 6 au 8 avril.

J'ai réussi à échapper à la barbarie du Tchad en me réfugiant en Belgique en 1987. C'est depuis cette belle démocratie dans laquelle je me suis profondément ancrée et dont j'ai obtenu la nationalité en 1996, que j'ai décidé de me battre pour que Habré réponde de ses crimes devant la justice.

Les huit années de règne de Hissène Habré ont été marquées par une pratique systématique de la torture et une répression féroce dans le Sud du Tchad, notamment contre des ethnies arabes, hadjeraï, zaghawa et sara, dont faisait partie mon cousin Jacob.

À la chute de Habré, les victimes ont pris la ferme résolution d'obtenir justice. Renonçant à un procès au Tchad, qui n'offre pas les garanties d'un procès équitable, elles se sont tournées vers la justice de son pays d'exil, le Sénégal.

En 2000, Habré a été inculpé à Dakar pour complicité de crimes contre l'humanité et d'actes de torture. Malheureusement, la justice sénégalaise s'est ensuite déclarée incompétente. Des ingérences politiques ont été dénoncées par l'ONU. Ce revers n'a toutefois pas affaibli notre opiniâtreté et nous avons décidé de nous tourner vers la Belgique.

Nous avons porté plainte à Bruxelles en 2001. Un juge belge a enquêté au Tchad. Il a visité les charniers et les lieux de massacre, interrogé témoins et tortionnaires. Il a eu accès aux archives de la police politique de Habré, découvertes par Human Rights Watch, qui révèlent l'identité de 1,208 personnes décédées en détention et font état de 12,321 personnes qui ont été victimes de tortures ou de détention arbitraire. Mes concitoyens étaient sous le choc : la justice s'était mise en marche.

Après quatre années d'enquête, la justice belge, en septembre 2005, a délivré un mandat d'arrêt international contre Habré et a demandé son extradition. En réponse, le Président du Sénégal Abdoulaye Wade a sollicité l'avis de l'Union africaine, qui, en juillet 2006, a demandé au Sénégal de juger l'ancien président tchadien « au nom de l'Afrique », ce que le Président Wade a accepté. Une décision qui a ravivé l'espoir des victimes. Mais 2 années et demi plus tard, le Sénégal refuse d'engager la moindre poursuite avant d'avoir reçu de la communauté internationale l'intégralité du financement du procès, qu'il a estimé à 27 millions d'euros (!) et menace même de laisser partir Habré s'il n'obtient pas satisfaction. L'Union européenne, la Belgique, la France, la Suisse et les Pays-Bas ont offert de contribuer au financement du procès, mais ont demandé aussi qu'un budget crédible leur soit présenté. A titre de comparaison, les trois procès en Belgique contre des génocidaires rwandais ont coûté en moyenne 250,000 euros.

C'est pour sortir de l'impasse que la Belgique a pris, le 19 février, l'extraordinaire initiative de porter plainte contre le Sénégal devant la Cour internationale de Justice (CIJ) pour qu'elle somme le Sénégal soit de juger Habré, soit de l'extrader vers la Belgique, comme la Convention contre la Torture l'y oblige.

La semaine prochaine, la Belgique et le Sénégal exposeront leurs arguments devant la CIJ à la Haye suite à la demande belge en mesures conservatoires pour que Habré ne puisse quitter le Sénégal tant que la Cour n'aura pas jugé l'affaire sur le fond.

Nous mesurons les conséquences de cet acte pour la Belgique. Les soutiens de Habré - et il en a beaucoup puisqu'il est parti du Tchad en vidant les caisses - ont déjà commencé à dénigrer la Belgique.

Il n'est pas courant qu'un pays en poursuive un autre devant la CIJ, et quand ils le font, c'est généralement sur un différend lié à leur territoire ou à la délimitation de frontières. Très peu d'Etats ont saisi la CIJ sur des questions de droits humains.

Pour avoir franchi ce pas, la Belgique mérite nos remerciements les plus vifs et les félicitations de tous ceux qui travaillent pour la justice à travers le monde.