(Banjul)- Les chefs d'Etats africains qui vont se réunir au Sommet de l'Union africaine les 1er et 2 juillet sont appelés à renforcer les troupes pour assurer une protection effective des civils de la région du Darfour et doivent exhorter le Soudan à consentir à la mise sur pied d'une force de protection des Nations Unies au Darfour, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch dans une lettre adressée aux chefs d'Etat. Ces derniers devraient également s'assurer que le Sénégal juge l'ancien Président du Tchad, Hissène Habré, ou l'extrade vers la Belgique afin qu'il réponde des accusations de violations massives des droits de l'homme dont il fait l'objet.

Le Conseil de Paix et de sécurité de l'U.A. doit se réunir demain pour examiner la question du Darfour. Le 5 mai dernier, les médiateurs de l'U.A. ont persuadé le gouvernement soudanais et le principal groupe rebelle de signer l'Accord de paix du Darfour à Abuja, au Nigeria. Cependant, les civils du Darfour demeurent toujours très exposés à des menaces d'attaques en raison de la poursuite des violences dans la région  
 
« Les conditions de vie dans la région se sont en réalité dégradées et les civils continuent à souffrir au Darfour, en dépit de l'accord de paix, » a déclaré Peter Takirambudde, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. « La violence augmente, des forces africaines supplémentaires sont nécessaires pour renforcer le contingent de 7 000 hommes actuellement présents sur le terrain afin qu'ils puissent mieux protéger les civils. »  
 
Bien que l'accord de paix ait été signé par Khartoum et l'Armée de libération du Soudan/Mouvement dirigée par Minni Minawi Arkau, deux factions rebelles minoritaires doivent encore le signer. Deux millions de personnes résident encore dans des camps pour personnes déplacées et font toujours l'objet d'attaques perpétrées par les milices Janjaweed soutenues par le gouvernement soudanais pour lutter contre les rebelles. La violence entrave l'acheminement et la distribution de l'aide humanitaire, ainsi que la capacité des personnes déplacées à rentrer chez elles. Les milices soudanaises ont maintenant franchi la frontière avec le Tchad et poursuivent leurs attaques contre des civils tchadiens.  
 
Fin 2004, le Conseil de Paix et de sécurité a confié à la Mission de l'U.A. au Soudan (AMIS) le mandat de protéger les civils. Cependant, le Darfour étant un vaste territoire aux infrastructures minimales, la mission a besoin d'une plus grande capacité en matière de communications, planification et logistique si elle veut empêcher des attaques supplémentaires contre les civils.  
 
Les difficultés d'ordre opérationnel de la mission ont en partie poussé l'U.A. à demander en mai dernier au gouvernement soudanais à consentir à ce que les Nations unies prennent le relais des opérations de l'AMIS au Darfour « le plus tôt possible ». En attendant, le Conseil de Paix et de sécurité doit renforcer le mandat et la capacité de l'AMIS qui est supposée assumer de nouvelles tâches conformément à l'accord de paix.  
 
« Le conseil de l'U.A. doit équiper l'AMIS de telle sorte à ce qu'elle puisse protéger les civils fermement et préventivement, » a déclaré Takirambudde. « La détérioration alarmante de la sécurité au Darfour signifie que même si Karthoum accepte une force des Nations unies demain, l'AMIS a besoin maintenant de plus de soutien et d'une capacité accrue. »  
 
Le gouvernement soudanais a affirmé, par le passé, qu'il ne soutiendrait la transition vers une force des Nations unies qu'après la conclusion d'un accord de paix. Il est aujourd'hui revenu sur son engagement. Le 20 juin, le Président Omar al-Bashir a déclaré que le Soudan ne permettrait jamais aux troupes des Nations Unies de prendre position au Darfour, même si une force des Nations unies d'environ 10 000 hommes est déjà présente au Soudan pour appuyer l'accord de paix de 2005 qui a mis fin à une guerre de 21 ans livrée principalement au Sud du pays..  
 
« Les responsables africains devraient encourager Khartoum à accepter la force des Nations unies, » a déclaré Takirambudde. « L'U.A. a transféré sa mission à des forces des Nations unies au Burundi et ailleurs en Afrique. Pourquoi le cas du Soudan devrait-il être différent ? »  
 
Human Rights Watch a également appelé les bailleurs de fonds internationaux à contribuer davantage à l'AMIS afin de permettre son déploiement rapide dans les zones sensibles du Darfour et notamment d'améliorer sa capacité de transport par hélicoptère pour dissuader les agressions contre les civils.  
 
Le cas de Hissène Habré  
 
Le Sommet de l'UA se penchera également sur le cas du l'ancien dictateur du Tchad, Hissène Habré, inculpé en Belgique pour crimes contre l'humanité, crimes de guerre et actes de torture.  
 
Hissène Habré, accusé de milliers d'assassinats perpétrés durant ses huit années au pouvoir de 1982-1990, est réfugié au Sénégal depuis 1990. Un juge sénégalais a inculpé l'ancien président tchadien pour actes de tortures et crimes contre l'humanité en 2000 avant que les juridictions sénégalaises ne se déclarent incompétentes pour le juger. Ses victimes ne sont alors tournées vers la Belgique, laquelle a adressé au Sénégal une demande d'extradition en Septembre 2005.  
 
En Novembre 2005, suite au refus des tribunaux sénégalais de statuer sur la demande d'extradition, les autorités sénégalaises ont saisi l'Union africaine afin de déterminer la « juridiction compétente » pour juger Habré. Les chefs d'Etat, réunis en Sommet en juillet, vont considérer les conclusions dressées par le Comité d'experts qu'ils avaient désigné en janvier dernier afin d'examiner les options envisageables pour le procès de Habré. Human Rights Watch déplore le secret et l'absence de transparence qui ont entouré la composition, l'agenda et les recommandations du groupe d'experts de l'UA.  
 
En avril dernier, dans un document de 29 pages transmis à l'Union africaine et détaillant les différentes options envisageables pour le procès de Hissène Habré, Human Rights Watch a conclu qu'un jugement en Belgique demeurait la solution la plus appropriée tant pour les victimes que pour Hissène Habré. Si l'Union africaine privilégiait une solution africaine, il conviendrait qu'elle veille à ce que le Sénégal revienne sur sa position et permette de juger Habré au Sénégal, a déclaré Human Rights Watch.  
 
L'analyse de Human Rights Watch rappelle, en outre, que quelle que soit l'issue de la consultation de l'Union africaine, le Sénégal demeure juridiquement tenu de juger ou d'extrader Habré. C'est que qu'a récemment rappelé le Comité des Nations Unies contre la Torture. Dans sa décision du 18 mai 2006, le groupe d'experts des Nations Unies a condamné le Sénégal pour avoir failli à son obligation de traduire Hissène Habré en justice et a lui a demandé de se conformer aux dispositions de la Convention contre la Torture en jugeant l'ancien dictateur tchadien ou en l'extradant.  
 
« Le Sénégal ne peut se dérober à ses engagements internationaux l'obligeant à traduire Habré en justice, » a souligné Takirambudde. « L'Union africaine doit veiller scrupuleusement à ce que le Sénégal s'acquitte de ses obligations soit en jugeant Habré soit en l'extradant vers la Belgique pour y être jugé. »