La honte sur le Sénégal, voilà ce que j’ai vu ce vendredi 18 novembre 2005 vers 15 heures dans la cour du palais de justice de Dakar et je ne l’oublierai jamais. Des applaudissements et des cris de soutien apportés par ses supporters et mêmes par certains « journalistes » à un dictateur, Hissène Habré, qui dresse un poing vengeur à l’adresse de ses victimes et de la Justice qu’il méprise de tout son être. Habré a trompé le Sénégal et continue de le faire sans vergogne.

Sommes-nous devenus fous, incohérents, aveugles, sourds ? Pourquoi soutenons-nous un dictateur et pas ses victimes, comme moi, sénégalais qui a souffert dans sa chair, enfermé arbitrairement pendant des mois dans les geôles de Habré ? Pourquoi n’avons-nous aucun respect pour la famille de mon frère Demba Gaye, arrêté avec moi et qui lui n’est jamais revenu de cet enfer du régime Habré. Disparu et enterré comme un chien dans une fosse commune de N’Djaména. Et où est le respect pour les milliers de victimes tchadiennes de l’une des pires dictatures que le continent africain ait connues ?

Les crimes commis par Habré et son régime de 1982 à 1990 sont connus, avérés et prouvés : meurtres, disparitions, tortures, attaques généralisées et élimination de groupes ethniques. Des centaines de témoins ont parlé et des milliers de documents des archives de la police de Habré ont été retrouvés. Les crimes sont incontournables : seuls des gens de mauvaise foi continuent à dire le contraire. Que l’on n’oublie pas que Habré a fait exécuter des milliers de musulmans ! Et en plus des crimes de sang, Habré a pillé les caisses de l’État tchadien à sa chute et est venu se cacher au Sénégal pour dépenser son argent volé. Et l’on imagine très bien ce qu’Habré a pu faire de ce sale argent dans notre beau pays de la Taranga.

Ce que Habré a fait au Tchad et au Sénégal est exactement tout ce qui révulse les Sénégalais au plus haut point : le meurtre, la torture et la corruption, tant des corps que des âmes. Nous sommes un peuple noble et nous devons en finir avec ces mensonges. Imagineriez-vous un régime comme celui de Habré au Sénégal ? Non, certainement pas, ce serait l’horreur !

Alors que cherchons-nous, nous, les victimes, tant sénégalaises que tchadiennes ? La vérité et la justice ! C’est tout ! Et ne me parlez pas de vengeance. Je veux savoir pourquoi l’on m’a arrêté, pourquoi l’on m’a pris tous mes biens, pourquoi j’ai souffert horriblement et été traité comme un animal. Et pourquoi Demba Gaye est mort. Je veux qu’Hissène Habré s’explique d’homme à homme devant un tribunal et qu’il arrête de fuir et de se cacher comme un lâche.

Nous avons déposé des plaintes au Sénégal en 2000. Oui au Sénégal ! Et le Sénégal a abandonné sa souveraineté dans cette affaire et refusé de juger Habré. Nos tribunaux se sont déclarés incompétents ! La belle affaire ! Cela ne nous a pas découragé pour autant ! La loi belge nous offrait une possibilité et nous avons alors déposé des plaintes contre Habré en Belgique. Les tribunaux belges se sont déclarés compétents, eux ! Aucun autre pays africain ne s’est avancé pour reprendre cette affaire. J’aurais bien aimé qu’il soit jugé en Afrique mais ce ne sera pas le cas. Et ce n’est pas grave ! La Belgique incarne la justice internationale. Le juge belge en charge de cette affaire a, depuis quatre ans, constitué un dossier très solide et a lancé un mandat d’arrêt international pour que Habré soit extradé vers la Belgique.

Nous, sénégalais, nous devrions nous réjouir de ce que la Belgique reprenne le flambeau dans cette affaire Habré et collaborer activement dans cette nouvelle bataille dans la lutte contre l’impunité. Nous devrions tirer les leçons de la dérobade de notre justice. Au lieu de cela, certains font la fine bouche et s’élève contre la justice des blancs ! Quelle honte pour le Sénégal et l’Afrique ! Ces gens rabaissent le débat intellectuel. Il n’y pas de justice des blancs, c’est ridicule, la justice n’a pas de couleur.

La Belgique, qui a conscience de devoir se racheter d’un passé douloureux et qui, en son temps, à présenter ses excuses à l’Afrique, veut aider des victimes de violations massives des droits de l’homme à obtenir justice. Et il en a coûté à la Belgique ! Ce pays avait accepté de traiter de nombreuses affaires pour venir en aide aux victimes des dictatures et a tellement encouru les foudres du syndicat des chefs d’État du monde entier qu’il a dû, sous la pression, modifier sa loi. Et qu’on ne me parle pas seulement de Bush et de Sharon qui ont été sauvés ! De nombreux présidents et responsables africains ont rejoint Bush et Sharon en échappant eux aussi à la justice, je veux parler des Gbagbo, Sassou Nguesso, Patassé, Kagamé, Yerodia pour ne parler que d’eux. Alors arrêtons de dire qu’il y a deux poids et deux mesures, c’est faux ! Tous les chefs d’État du monde se protègent entre eux, c’est la norme. Si l’affaire Habré est passé entre les mailles du filet de l’impunité, ce n’est pas parce qu’il est africain, c’est seulement grâce au courage et à l’acharnement de ses victimes depuis 15 ans.

Alors en Belgique ou ailleurs, ce n’est pas le problème. L’important c’est que Hissène Habré soit extradé en Belgique et que justice soit rendue à ses victimes.