Le seul effet du plan visant à créer des «zones de sécurité» sera peut-être d’aggraver la purification ethnique sans offrir une réelle protection à la population civile, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. À l’issue de la réunion de ses membres, prévue pour jeudi pour débattre de la situation au Darfour, le Conseil de sécurité de l’ONU devrait rejeter le plan récemment élaboré par le Représentant spécial de l’ONU pour le Soudan et le gouvernement soudanais.

Le 5 août, le Représentant spécial du Secrétaire général pour le Soudan, Jan Pronk, et le gouvernement soudanais se sont mis d’accord sur un plan d’action créant des «zones de sécurité» pour les personnes déplacées et la population civile résidente au Darfour. Ce plan semble pourtant n’être qu’une version à peine retravaillée de la proposition faite par le gouvernement soudanais au début du mois de juillet. Cette proposition visait à créer 18 «sites de relocalisation» pour les civils darfouriens déplacés dont le nombre est estimé à plus de 1, 2 million. Selon les termes de l’accord signé le 5 août, «le gouvernement soudanais déterminera les zones du Darfour susceptibles d’être sécurisées dans un délai de 30 jours». Le plan prévoit aussi que le gouvernement soudanais «assurera ensuite la sécurité des trajets vers et entre ces zones» et confie aux forces de sécurité soudanaises le soin d’assurer la sécurité sur les routes et dans les zones.

«Au lieu d’assurer une réelle protection de la population civile, les "zones de sécurité" proposées risquent d’aggraver la purification ethnique qui a commencé au Darfour», a déclaré Peter Takirambudde, directeur exécutif de la division Afrique de Human Rights Watch. «Comment peut-on croire que les forces soudanaises assureront la sécurité d’une population civile chassée de chez elle par certains membres de ces mêmes forces?»

Human Rights Watch estime que peu, voire rien, n’a été fait par le gouvernement soudanais d’une part pour désarmer les milices janjawids qu’il a aidées et d’autre part pour rétablir la sécurité au Darfour, et ce malgré le délai, donné à Khartoum par le Conseil de sécurité de l’ONU il y a un mois, expirant le 30 août. Les milices continuent à opérer en toute impunité à partir de bases et de camps militaires disséminés dans le Darfour, parfois en collaboration avec les troupes de l’armée régulière.

Les forces soudanaises et les milices janjawids soutenues par le gouvernement de Khartoum continuent à attaquer les civils s’aventurant hors des camps ou des groupements qui se trouvent près des principales villes de la région. Ces dernières semaines, de très nombreuses femmes et jeune filles ont été violées alors qu’elles tentaient de ramasser du bois ou de se rendre en dehors de la périphérie des villes. Des civils ont été tués par les milices et les forces gouvernementales au cours d’attaques qui ont eu lieu très récemment, c’est-à-dire à la fin du mois d’août.

Une grande partie de la population civile déplacée vient des zones rurales du Darfour, où les Janjawids continuent de contrôler de nombreuses petites villes et de nombreux villages. Ce contrôle s’exerce soit par leur présence physique dans ces lieux et sur les barrages montés sur les routes, soit par une intimidation et des attaques lancées à partir de leurs bases situées en dehors des agglomérations. Certaines des bases des milices ont été installées dans les villages après l'expulsion des habitants par les milices ou par les forces gouvernementales.

Parmi les premiers sites proposés comme «zones de sécurité» pour la population civile déplacée, se trouvent les capitales des trois états de la région du Darfour, ainsi que des implantations voisines de déplacés et des villages. Les endroits préliminaires suivants ont par exemple été choisis comme zones de sécurité : la capitale du Darfour-Nord, El Fashir, et les camps voisins de déplacés de Abu Showk et de Zam Zam; la capitale du Darfour-Sud, Nyala, et le camp voisin de Kalma ; la capitale du Darfour-Ouest, Geneina.

«Ces zones de sécurité pourraient devenir des "boucliers humains"», a déclaré M. Takirambudde. «Elles permettraient au gouvernement de pouvoir exercer son contrôle sur les zones qui se trouvent autour des principales villes et de garder confinée la population civile qu’il juge trop favorable aux rebelles.»

Le gouvernement soudanais a de l’expérience en la matière. Il a créé dans le passé des camps de déplacés appelés «villages de la paix» dans d’autres régions du Soudan qui sont loin d’avoir assuré la sécurité de la population civile. Dans le Sud du Soudan et dans les Monts Nuba, par exemple, ces camps étaient en général situés à plusieurs kilomètres des principales agglomérations. Ces camps, surtout ceux des Monts Nuba, avaient la mauvaise réputation d’être des endroits où les soldats et les milices pouvaient violer les femmes et les jeunes filles en toute impunité.

En raison de l’insécurité régnant dans ces «villages de la paix» soudanais, les mouvements de la population civile ont été très limités. Les agriculteurs n’ont pu retourner dans leurs champs pour les cultiver ni participer aux marchés. Les personnes déplacées n’ont pu, non plus, accéder aux plus grandes villes dans lesquelles elles auraient pu profiter de soins médicaux et d’autres services et elles sont devenues totalement dépendantes de l’aide humanitaire. Les camps se sont donc transformés dans certains cas en implantations permanentes.

«La majorité des habitants du Darfour étaient autosuffisants avant que ce conflit ne commence, l’année dernière» a déclaré M. Takirambudde. «Ils ne pourront retrouver cette autosuffisance que s’ils peuvent retourner dans leurs villages et dans leurs champs en toute sécurité. L’essentiel, si l’on veut assurer la sécurité de la population civile, c’est de contrôler les milices et les forces gouvernementales, auteurs de violations des droits humains».

Human Rights Watch a appelé les membres du Conseil de sécurité, les gouvernements donateurs et les agences de l’ONU à s’opposer à la création des «zones de sécurité» proposées et à faire en sorte que l’aide humanitaire ne soit pas utilisée pour faciliter une relocalisation forcée ou pour continuer la «purification ethnique». Human Rights Watch a aussi appelé le Conseil de sécurité à confier un mandat à l’Union africaine, en vertu du Chapitre VII de la Charte de l’ONU, lui permettant d’accroître le nombre de ses troupes sur le terrain au Darfour et de compter au nombre de ses objectifs la protection de la population civile.

«Une présence internationale accrue sur le terrain dans tout le Darfour représente le seul moyen d’assurer la protection de la population civile dans les zones rurales» a déclaré M. Takirambudde. «La communauté internationale doit aussi faire en sorte que les civils au Darfour et au Tchad voisin, dont le nombre s’élève à plus d’un million, puissent rentrer chez eux de leur propre gré et en toute sécurité.»

Le Plan d’action pour le Darfour proposant la création de ces «zones de sécurité» ne tient pas compte des facteurs clé sur lesquels repose la sécurité de la population civile. Ce plan n’est en effet qu’un accord bilatéral entre le gouvernement soudanais et l’ONU. Il n’a pas reçu l’aval des forces rebelles. Les emplacements proposés pour ces zones, le manque de précision au sujet des modalités de la protection accordée (au-delà de l’utilisation des forces de police soudanaises qui ont déjà démontré leur penchant pour les violations des droits humains, pas pour leur prévention), leur durée indéfinie, tous ces éléments font que ces zones de sécurité risquent de devenir des sites de relocalisation permanents qui permettraient au gouvernement de Khartoum de contrôler la population civile plutôt qu’à réellement assurer sa sécurité.