(New York) - Le nouveau gouvernement de Sierra Leone doit prendre des mesures énergiques pour résoudre les problèmes issus d'une décennie de guerre atroce, a déclaré Human Rights Watch dans un nouveau document d'information publié aujourd'hui.

Le Président Ahmed Tejan Kabbah, qui présidera demain la séance inaugurale du nouveau Parlement élu, doit considérer comme prioritaires l'établissement d'un état de droit et la détermination des responsabilités pour les abus passés. Ne pas le faire minerait les efforts visant à instaurer une paix stable et durable.

"Le fossé est encore trop large entre le douloureux passé de la Sierra Leone et un avenir fondé sur le respect des droits humains et l'état de droit," a déclaré Peter Takirambudde, directeur de la Division Afrique de Human Rights Watch. "Justice doit être faite pour les abus passés, le système judiciaire doit commencer à fonctionner, la corruption rampante être éliminée et l'armée et la police commencer à défendre et protéger correctement la population de Sierra Leone."

Le déploiement de la plus importante force internationale de maintien de la paix des Nations Unies en Sierra Leone a mis un terme à l'une des plus brutales guerres que l'Afrique ait connues, permis le désarmement de 47.000 combattants, la réinstallation de centaines de milliers de civils déplacés ainsi que la tenue récente d'élections pacifiques.

Mais les causes profondes de la guerre - une culture de l'impunité, la corruption généralisée, la faiblesse du droit et la répartitition inégale des immenses richesses naturelles du pays - n'ont dans l'ensemble pas été traitées.

Human Rights Watch a souligné l'importance que revêtent deux nouvelles institutions créées avec l'aide internationale, la Cour Spéciale pour la Sierra Leone et la Commission Vérité et Réconciliation (Truth and Reconciliation Commission, TRC). La Cour Spéciale est chargée de traduire en justice les principaux responsables des graves violations du droit humanitaire international et de certains manquements à la législation sierra-léonaise; mais son financement permet à peine de juger une poignée des centaines de personnes qui pourraient être inculpées. Quant à la TRC, elle cherchera à établir une mémoire impartiale du conflit et à promouvoir la réconciliation.

Human Rights Watch a appelé la Cour Spéciale et la TRC à résister à toute tentative de manipuler leurs enquêtes ou leurs conclusions. Pour être efficaces et crédibles, elles devront enquêter objectivement sur les partisans de toutes les factions parties au conflit en Sierra Leone.

La TRC connaît une grave pénurie de fonds. Human Rights Watch a pressé les donateurs et la communauté internationale d'assurer la totalité des financements nécessaires, en particulier de garantir que la TRC sera en mesure de traiter les affaires qui ne relèveront pas de la Cour Spéciale. Les commissaires de la TRC devront enquêter et mettre en lumière la collusion entre l'armée nationale et les forces rebelles, ainsi que l'implication d'acteurs régionaux qui ont apporté un soutien logistique, financier et militaire aux groupes rebelles.

L'armée et la police de Sierra Leone ont constitué pendant des années des sources d'instabilité, de corruption et de multiples violations des droits humains. "Les soldats et la police ont bénéficié d'une immunité presque totale pour toutes sortes d'abus. Cette impunité doit prendre fin," a souligné Peter Takirambudde. Les efforts entrepris sous l'égide du Royaume-Uni pour réhabiliter l'armée et la police sierra-léonaises, en pleine débandade, et pour redresser le système judiciaire ont eu un impact significatif ; aussi d'autres donateurs devraient y donner suite.

Le nouveau gouvernement, main dans la main avec la communauté internationale, doit sincèrement et sans délai s'atteler au problème de la corruption endémique qui touche aussi bien le secteur privé que public. Les indicateurs-clé du développement humain en Sierra Leone, dont ceux concernant la mortalité infantile et maternelle, l'illétrisme et l'espérance de vie, sont restés parmi les plus bas au monde depuis des années. S'attaquer frontalement à la corruption sera indispensable à la résolution du problème, donc à la promotion des droits économiques et sociaux. Human Rights Watch a également prévenu qu'une paix durable en Sierra Leone dépendra de la stabilité dans l'ensemble de la région qui comprend la Guinée, la Sierra Leone et le Libéria.

Le récente reprise de la guerre au Libéria a déjà attiré des centaines d'anciens combattants de Sierra Leone qui sont entrés au Libéria comme mercenaires, pour s'y battre dans les rangs de l'armée gouvernementale ou dans ceux des rebelles, les Libériens Unis pour la Réconciliation et la démocratie (Liberians United for Reconciliation and Democracy, LURD). Conséquence du nombre croissant de réfugiés libériens à gagner la Sierra Leone, la zone frontalière est menacée d'instabilité.