(Beyrouth, 6 octobre 2026) – Depuis le 18 août 2026, les autorités houthies de facto au Yémen ont engagé des poursuites judiciaires contre au moins huit personnes travaillant dans les domaines des droits humains et de l’action humanitaire, ont déclaré aujourd’hui Amnesty International et Human Rights Watch ; ces personnes sont visées par des chefs d’accusation liés à l’espionnage et passibles de la peine de mort. Les huit accusés sont deux employés des Nations Unies, un consultant de l’ONU et cinq personnes qui travaillaient avec des organisations internationales et locales de la société civile sur divers sujets, notamment la santé, les droits humains et l’aide humanitaire.
Les Houthis devraient immédiatement mettre fin à ces poursuites et libérer sans condition les huit personnes dont les dossiers ont été transmis au parquet, ainsi que les dizaines d’autres membres du personnel de l’ONU et acteurs de la société civile que les Houthis ont arrêtés arbitrairement au cours des deux dernières années.
Ces poursuites constituent la dernière escalade en date de la répression menée par les autorités houthies contre la société civile dans la partie du Yémen qu’elles contrôlent, avec des vagues successives d’arrestations de Yéménites depuis le 31 mai 2024, visant notamment le personnel de l’ONU et des membres de la société civile. Les Houthis ont arbitrairement détenu plus de 100 employés et autres personnes, les maintenant en détention sans inculpation et leur refusant l’accès à un avocat et à leur famille.
Plusieurs cas de détention ont débuté en tant que disparitions forcées. Une disparition forcée a lieu lorsqu’une personne est privée de liberté et que sa détention est niée ou que sa situation ou le lieu où elle se trouve sont dissimulés, la plaçant ainsi hors de la protection de la loi.
« Alors que les combats s’intensifient à nouveau au Yémen, les Houthis ont de manière malveillante engagé des poursuites contre au moins huit membres du personnel des Nations Unies et de la société civile pour des chefs d’accusation qui pourraient, en cas de condamnation, entraîner la peine de mort », a déclaré Diala Haidar, chercheuse sur le Yémen à Amnesty International. « Les autres gouvernements devrait exiger la libération immédiate des membres du personnel des Nations Unies et de la société civile au Yémen, en tant que haute priorité, et non comme une considération secondaire. »
Human Rights Watch et Amnesty International ont mené des entretiens avec sept personnes ayant une connaissance directe de ces affaires, notamment des proches des personnes détenues.
Les huit personnes transférées en vue de leur jugement sont toujours en détention et leur état de santé se détériore ; parmi elles, au moins deux souffrent de diabète et n’ont pas pu bénéficier de soins médicaux adéquats, et une autre présente un risque de glaucome. L’une d’entre elles est atteinte d’un cancer de l’estomac et suit une chimiothérapie depuis sa mise en détention.
Certains proches ont déclaré que les détenus leur avaient confié avoir été contraints d’avouer des faits d’espionnage sous la torture, ou sous la menace de la torture.
Depuis 2015, Amnesty International a recensé des dizaines de cas dans lesquels les autorités houthies ont utilisé des accusations d’espionnage pour cibler des opposants politiques et faire taire la dissidence pacifique. Human Rights Watch et Amnesty International ont documenté le recours à la torture par les Houthis pour obtenir des aveux.
« Il est aberrant que des détenus risquent la peine de mort simplement pour avoir fourni une aide médicale et alimentaire, ou pour avoir promu les droits humains, la paix et le dialogue », a déclaré Niku Jafarnia, chercheuse sur le Yémen et Bahreïn à Human Rights Watch. « Les autres gouvernements devraient d’urgence intensifier leurs efforts diplomatiques pour obtenir la libération des dizaines de membres de la société civile yéménite et de membres du personnel des Nations Unies détenus arbitrairement, surtout compte tenu des attaques subies par des prisons pendant le conflit. »
Le fait d’imposer la peine de mort à l’issue de procédures inéquitables rend son application arbitraire et contraire aux normes juridiques internationales, ont déclaré les deux organisations. De plus, en vertu du droit international des droits humains, seuls les « crimes les plus graves » peuvent légitimement donner lieu à la peine de mort, celle-ci étant interprétée comme se limitant à l’homicide volontaire. Aucune des personnes faisant l’objet de poursuites n’a été accusée de tels actes. Amnesty International et Human Rights Watch s’opposent sans réserve à la peine de mort, dans tous les cas et en toutes circonstances.
Les huit personnes transférées au Parquet pénal spécialisé de Sanaa, la capitale du Yémen, sont poursuivies pour « espionnage » et « aide à l’ennemi » (selon les articles 127 et 128 du Code pénal yéménite), deux chefs d’accusation passibles de la peine de mort. Le Parquet pénal spécialisé a également formulé des accusations vagues et excessivement générales concernant le travail humanitaire et de défense des droits humains des détenus, alléguant que ceux-ci avaient des « objectifs cachés et malveillants » s’inscrivant dans un plan prémédité visant à « détruire les valeurs de la société ».
Le tribunal pénal spécialisé de Sanaa, créé en 1999, est compétent pour juger divers crimes et délits liés à la sécurité et considérés comme préjudiciables à la sécurité de l’État et à l’intérêt public. À mesure que les Houthis ont consolidé leur contrôle sur les territoires, ils ont également renforcé leur emprise sur le pouvoir judiciaire, et ce tribunal a été utilisé comme un instrument de répression politique.
Les huit détenus se sont vu refuser un accès adéquat à leurs avocats.
Sami Kallabi, 41 ans, qui travaillait pour l’ONU au moment de son arrestation le 6 juin 2024, est atteint d’un cancer et suit une chimiothérapie dans un hôpital militaire. Malgré son état de santé critique, il s’est vu refuser les visites de sa famille et les autorités houthies refusent de révéler où il est détenu.
Labib Shayef, 57 ans, est un consultant également arrêté le 6 juin 2024 dans son bureau à Sanaa. Depuis lors, il n’a été autorisé à recevoir qu’une seule visite de sa famille, en août 2025. Son état de santé s’est gravement détérioré en détention. Il souffre de diabète et a contracté l’hépatite B pendant sa détention, mais n’a pas bénéficié d’un accès adéquat aux soins de santé.
Les procureurs ont interrogé Labib Shayef sur son travail au sein d’organisations locales et internationales, notamment dans le cadre de programmes liés au genre et à la paix.
Au moment de son arrestation, le Dr Ali Al-Mudhwahi était consultant pour le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) et conseiller auprès du ministère de la Santé publique et de la Population des Houthis, a déclaré son épouse, Safiah Mohammed, à Human Rights Watch. Les autorités l’ont soumis à « l’isolement cellulaire, à la torture et à de fortes pressions psychologiques » tout au long de sa détention, lui a-t-il confié par téléphone, a ajouté son épouse.
Les Houthis, qui s’opposent à la vaccination, ont tenté de forcer le Dr Ali Al-Mudhwahi à déclarer que les vaccins ne sont « rien d’autre que des outils d’espionnage » et qu’il est « un espion recruté par l’Organisation mondiale de la santé », a inidiqué son épouse.
À partir du 31 mai 2024, les Houthis ont mené une série de raids dans les zones sous leur contrôle, arrêtant arbitrairement 13 membres du personnel de l’ONU et au moins 50 membres du personnel d’organisations de la société civile yéménites et internationales. Depuis lors, les Houthis ont arbitrairement arrêté des dizaines d’autres membres du personnel de l’ONU et de la société civile. En février 2026, au moins 73 membres du personnel de l’ONU et des dizaines de travailleurs humanitaires et de la société civile, tous de nationalité yéménite, étaient toujours détenus par les Houthis.
Le 11 février 2025, un travailleur humanitaire du Programme alimentaire mondial est décédé alors qu’il était détenu par les Houthis. Son décès renforce les craintes pour la sécurité et le bien-être des autres personnes détenues arbitrairement dans les centres de détention gérés par les Houthis, compte tenu des antécédents de ces derniers en matière de torture et d’autres mauvais traitements infligés aux détenus.
De nombreux détenus ont été arrêtés sans qu’on leur présente de mandat d’arrêt et ont été victimes de disparitions forcées pendant des mois, avant que leur détention ne soit reconnue et que l’on ne sache où ils se trouvaient. Si certains ont reçu des soins médicaux, ce n’est pas le cas de nombreux autres, y compris des personnes souffrant de pathologies graves.
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