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Irak : Sombres perspectives pour les hommes et les garçons suspectés de liens avec l’EI

Alors que les autres pays tardent à rapatrier leurs ressortissants, les détenus en Irak sont exposés aux risques de torture, de maladies mortelles et de procès inéquitables

Des hommes accusés de liens avec l'État islamique attendaient d'être interrogés à la prison d'Al-Karkh, en Irak, le 12 février 2026, après leur transfert vers ce pays ; ils étaient précédemment détenus dans le nord-est de la Syrie.  © 2026 Hadi Mizban/AP Photo
  • Près de 5 700 hommes et garçons, détenus pour leur appartenance présumée à l’État islamique (EI) et transférés en Irak début 2026, risquent d’y subir des exactions, notamment des poursuites judiciaires imminentes pour les adultes dans le cadre de procès inéquitables pouvant aboutir à leur exécution.
  • Des dizaines de pays tardent à rapatrier leurs ressortissants détenus en Irak et à leur apporter une assistance, malgré des allégations de torture, ainsi que des cas de maladies graves et plusieurs décès en détention.
  • Les autres gouvernements devraient cesser de se décharger de leur responsabilité vis-à-vis de leurs ressortissants et veiller à ce que ceux-ci puissent jouir pleinement de leur droit à un traitement humain, que ce soit à l’étranger ou dans leur pays d’origine.

(Beyrouth) - Près de 5 700 hommes et garçons, détenus pour leur appartenance présumée à l’État islamique (EI) et transférés en Irak début 2026, risquent d’y subir des exactions, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui ; les adultes détenus sont notamment exposés au risque imminent de poursuites judiciaires dans le cadre de procès inéquitables, pouvant aboutir à leur exécution. Des dizaines d’autres pays tardent à rapatrier leurs ressortissants détenus en Irak et à leur apporter une assistance, malgré des allégations de torture, ainsi que des cas de maladies graves et de plusieurs décès en détention.

Les détenus, soit environ 3 500 individus originaires de Syrie, et 2 200 individus originaires d’Irak et de 65 d’autres pays, étaient déjà détenus depuis près de sept ans et demi dans le nord-est de la Syrie, dans des conditions mettant leur vie en danger. Aucun de ces ressortissants étrangers n’a fait l’objet de poursuites ou d’inculpations, ce qui rend leur détention prolongée en Syrie arbitraire et illégale. L’armée américaine les a brusquement transférés en Irak entre le 21 janvier et le 12 février 2026. 

« Les milliers de garçons et d’hommes envoyés en Irak méritent un traitement humain et une procédure régulière, tout comme les milliers de survivants des crimes de l’État islamique méritent une véritable justice », a déclaré Letta Tayler, conseillère senior sur les questions de lutte antiterroriste à Human Rights Watch. « La communauté internationale ne devrait pas laisser l’Irak gérer, seul, cette immense responsabilité. »

Human Rights Watch a mené des entretiens avec 56 personnes, parmi lesquelles des proches et des avocats de détenus, des responsables gouvernementaux irakiens et étrangers, des représentants des Nations Unies et des experts indépendants, des défenseurs des droits humains irakiens et internationaux, ainsi que des analystes juridiques et spécialisés dans les questions de sécurité. Bon nombre d’entre elles se sont exprimées sous couvert d’anonymat par crainte de représailles. Human Rights Watch a également consulté des articles de presse, des publications sur les réseaux sociaux, ainsi que des documents, des déclarations et des échanges avec les familles originaires de pays dont les ressortissants ont été transférés.

Les autorités judiciaires irakiennes ont déclaré que les interrogatoires des détenus étaient terminés, et que les procès pour terrorisme devaient débuter dans les prochains jours. Six des 47 ressortissants français transférés séparément de Syrie en 2025 pour des liens présumés avec l’État islamique devraient être jugés à partir du 5 octobre.

Ces détenus font partie des dizaines de milliers de Syriens, d’Irakiens et d’autres hommes, femmes et enfants étrangers arrêtés en masse pendant et après l’effondrement de l’État islamique dans le nord-est de la Syrie en 2019. Ils ont été détenus par les Forces démocratiques syriennes (FDS), un groupe armé soutenu par les États-Unis et dirigé par les Kurdes, jusqu’en janvier 2026, date à laquelle les affrontements entre ces combattants et les troupes du gouvernement de transition syrien, qui avançaient, ont plongé le nord-est de la Syrie dans le chaos. Craignant des évasions, les forces militaires américaines ont évacué par avion et par bus 5 704 personnes vers l’Irak, pays voisin de la Syrie.

L’Irak n’a eu que quelques jours pour se préparer, et les autorités ne s’attendaient pas à accueillir un grand nombre de personnes gravement malades, ont indiqué un responsable du gouvernement irakien, un responsable d’un gouvernement occidental et deux autres sources. Or, plus de 1 100 adultes sont arrivés atteints de maladies graves et contagieuses, notamment la tuberculose, ont-ils précisé. La tuberculose est une maladie très contagieuse qui peut être mortelle si elle n’est pas traitée. Des centaines de personnes en sont décédées pendant leur détention dans le nord-est de la Syrie. 

Un homme est décédé pendant son transfert et 14 autres après leur arrivée, apparemment en raison de problèmes de santé graves, selon des sources, dont une autorité pénitentiaire irakienne. Les cellules des détenus manquaient de ventilation et d’installations sanitaires adéquates. Ces conditions se sont améliorées et des médecins irakiens dispensent désormais des soins médicaux spécialisés et procèdent à des évaluations psychologiques des enfants, ont-ils indiqué. Cependant, les cellules sont occupées à 158 % de leur capacité, a précisé l’autorité pénitentiaire. 

Plus de 440 des détenus transférés sont des enfants, dont un âgé de 12 ans. Parmi eux, 305 seraient syriens et les autres proviendraient d’une quinzaine d’autres pays, selon un responsable judiciaire irakien. Certaines de leurs mères et de leurs frères et sœurs sont toujours détenus dans le camp de Roj, au nord-est de la Syrie, pour des liens présumés avec l’État islamique. Au moins 1 000 autres sont des jeunes hommes qui avaient été capturés par les Forces démocratiques syriennes alors qu’ils étaient encore enfants et qui sont détenus sans inculpation depuis lors. Ces garçons et ces hommes sont détenus dans des quartiers séparés de la prison de haute sécurité d’Al-Karkh, près de l’aéroport international de Bagdad. 

Aucune des personnes transférées n’a eu la possibilité de contester son transfert ni n’a été informée de sa destination, a déclaré une source gouvernementale occidentale informée de l’opération. Le système judiciaire irakien a des antécédents avérés de torture et d’exécutions extrajudiciaires. En l’absence d’une évaluation des risques et de garanties crédibles, le transfert des détenus vers un système judiciaire présentant un tel bilan pourrait constituer une violation du droit international à une échelle massive.

Human Rights Watch a reçu des informations provenant de trois sources selon lesquelles cinq détenus étrangers auraient affirmé avoir été torturés lors d’interrogatoires après leur transfert en Irak en 2026. En janvier, 13 des ressortissants français transférés en 2025 ont affirmé avoir été victimes de tortures et d’autres mauvais traitements dans le but de leur extorquer de faux aveux, a déclaré leur avocat.

Les autorités judiciaires et pénitentiaires irakiennes ont nié tout mauvais traitement. Le responsable judiciaire a déclaré que les détenus avaient peut-être provoqué eux-mêmes ces marques et ces ecchymoses dans le but de « faire croire » qu’ils avaient été maltraités. Il a ajouté que toute plainte pour torture serait transmise aux autorités judiciaires afin qu’elles mènent une enquête. Human Rights Watch n’a pas été en mesure de confirmer ces allégations de torture. 

Ces transferts ont exacerbé les craintes des proches dont les êtres chers avaient déjà passé des années en détention dans des conditions épouvantables dans le nord-est de la Syrie.

« Ça me fait vraiment peur », a déclaré un proche de l’un des hommes transférés, ressortissant d’un pays occidental. « Qu’est-ce qu’ils vont faire ? Quand est-ce que ça va finir ? Ça n’en finit pas, et on ne voit aucune lueur d’espoir à l’horizon. »

L’Irak a besoin d’un soutien international bien plus important compte tenu du nombre de détenus et de l’état de santé critique de ces derniers, ont déclaré des responsables gouvernementaux irakiens et occidentaux. Un responsable irakien a qualifié de « pressante » la nécessité de disposer de davantage de fournitures médicales. 

Les autorités judiciaires irakiennes ont indiqué qu’elles sollicitaient également une aide internationale pour mener leurs enquêtes et vérifier les nationalités, notamment auprès des pays d’origine des détenus, car à leur arrivée, ceux-ci ne disposaient pas de leurs dossiers judiciaires ni même de papiers d’identité.  

« La communauté internationale devrait se mobiliser et assumer ses responsabilités » envers ses ressortissants, a déclaré Ali Diaa, directeur administratif du Centre national irakien pour la coopération judiciaire internationale, qui supervise les enquêtes sur les détenus. « Nous recherchons un soutien concret, pas des ateliers ni des conférences. »

L’État islamique a commis des atrocités en masse en Irak de 2014 à 2017 et en Syrie de 2014 à 2019, notamment à l’encontre de la minorité religieuse yézidie. Parmi les détenus transférés figurent plusieurs « dirigeants de premier rang » de l’État islamique, selon le Conseil judiciaire suprême irakien. Certes, les auteurs de crimes internationaux graves doivent être traduits en justice, mais ces détenus vont être poursuivis en vertu de la loi antiterroriste irakienne de 2005, qui prévoit la peine de mort pour des infractions trop générales et définies de manière trop vague. Cela fait craindre qu’un nombre indéterminé de détenus ne soient arbitrairement condamnés à mort. La compétence juridictionnelle de l’Irak sur la plupart des détenus étrangers est également très contestable.

L’Irak a appelé les autres pays à rapatrier tous les étrangers qu’ils ne condamnent pas pour des crimes liés à l’Irak et à les poursuivre en justice si cela s’avère justifié. Les États-Unis ont également appelé à ces rapatriements. Mais la plupart des gouvernements des pays d’origine de ces ressortissants ont soit rejeté, soit reporté leurs promesses de rapatriement, craignant des risques pour la sécurité et, selon certaines sources, des difficultés judiciaires et des répercussions politiques. Les rapatriements vers certains pays exposeraient davantage les personnes renvoyées à des risques de torture, de procès inéquitables et de disparitions. Seuls deux détenus, mineurs, auraient été rapatriés, tous deux en avril 2026. Les gouvernements qui s’abstiennent de prendre des mesures raisonnables pour protéger leurs ressortissants contre les traitements inhumains et les procès inéquitables, notamment en faisant activement obstacle à leur retour, pourraient se rendre complices des exactions qui en résulteraient.  

« Le transfert de ces garçons et de ces hommes vers l’Irak ne suffit pas pour affirmer “Mission accomplie” », a conclu Letta Tayler. « Les autres gouvernements devraient cesser de se décharger de leur responsabilité vis-à-vis de leurs ressortissants et veiller à ce que ceux-ci puissent jouir pleinement de leur droit à un traitement humain, que ce soit à l’étranger ou dans leur pays d’origine. »

Suite détaillée en ligne en anglais. 
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