Le journaiste Omar Radi à Casablanca, au Maroc, en 2018.

© 2018 Fanny Hedenmo

(Tunis) – Les autorités marocaines devraient libérer et abandonner les poursuites contre un journaliste, en prison à cause d’un tweet vieux de 9 mois dans lequel il critiquait un magistrat, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Omar Radi, 33 ans, devrait être jugé le 2 janvier 2020 pour « outrage » à un juge, lequel avait condamné des manifestants de la région du Rif à de lourdes peines. Radi risque jusqu’à un an de prison.

Le 26 décembre, un juge de Casablanca a rejeté la demande de liberté provisoire déposée par les avocats de Radi, notamment pour raisons médicales – il souffre d’une forme d’asthme sévère, ainsi que d’autres maladies.

« Critiquer pacifiquement des responsables est un droit inaliénable, personne ne devrait aller en prison pour ça », a déclaré Sarah Leah Whitson, directrice Moyen-Orient et Afrique du Nord chez Human Rights Watch. « Les autorités marocaines devraient libérer Omar Radi et abandonner ces poursuites, manifestement des représailles politiques contre le journaliste critique et le militant qu’il est. »

Journaliste d’investigation primé, Radi a publié plusieurs articles sur la corruption d’officiels marocains, et travaillé comme correspondant ou stringer avec divers médias internationaux. Il milite également dans plusieurs associations pour les droits économiques et sociaux, la liberté de la presse et les droits fonciers. Radi a été le vice-président d’Attac Maroc, la branche locale d’une organisation altermondialiste qui promeut l’action civique en réponse aux excès du capitalisme global. Il a récemment décrit au Comité pour la protection des journalistes le « climat de surveillance omniprésente et de harcèlement » auquel sont confrontés les journalistes marocains.

Le 6 avril 2019, Radi avait tweeté : « Lahcen Tolfi, juge de la cour d’appel, bourreau de nos frères, souvenons-nous bien de lui. Dans beaucoup de régimes, les petits bras comme lui sont revenus supplier après en prétendant “avoir exécuté des ordres”. Ni oubli ni pardon avec ces fonctionnaires sans dignité ! » Ce tweet avait été publié quelques minutes à peine après la confirmation en appel – dans une Cour présidée par Tolfi – de lourdes peines prononcées contre les meneurs de manifestations largement pacifiques dans la région du Rif. En juin, 2018, un tribunal de première instance les avait condamnés à jusqu’à 20 ans de prison, se basant largement sur des « aveux » que la police leur aurait arrachés sous la torture.

Le 16 avril, la police de Casablanca a convoqué Radi et l’a interrogé pendant quatre heures sur une série de tweets critiquant un article de magazine, selon lui trop complaisant vis-à-vis du juge Tolfi. La police ne l’a recontacté que le 25 décembre, en lui adressant une nouvelle convocation. Lorsqu’il s’est présenté le lendemain matin à 9 heures, la police l’a conduit au bureau du procureur du tribunal d’Ain Sebaa à Casablanca. À 13 heures, le procureur a commencé à interroger Radi, en présence de ses quatre avocats. L’un d’eux, Omar Bendjelloun, a déclaré à Human Rights Watch que pendant la demi-heure qu’a duré l’audience, il avait été question du seul tweet du 6 avril sur le juge Tolfi. Vers 14 heures, le procureur a accusé Radi d’« outrage à magistrat » ​​en vertu de l’article 263 du code pénal, et ordonné sa détention suivie d’une comparution immédiate. Radi a été placé dans une cellule au sous-sol du palais de justice. Son procès a débuté à 18 heures. Human Rights Watch a assisté à l’audience.

D’emblée, la défense a demandé un report du procès et requis la liberté provisoire. Le procureur a répondu que la détention de Radi était nécessaire en raison de « circonstances exceptionnelles » qu’il n’a pas jugé bon de décrire. Le juge a refusé la liberté provisoire et ordonné le transfert de Radi à la prison d’Oukacha, à Casablanca. La prochaine audience est prévue pour le 2 janvier.

L’article 263 du code pénal marocain punit d’un mois à un an de prison et d’une amende « quiconque, dans l’intention de porter atteinte à [son] honneur, [sa] délicatesse ou au respect dû à [son] autorité, outrage […] un magistrat ».

Le Maroc est partie du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) depuis 1979. Le Comité des droits de l’homme de l’ONU, qui évalue l’état de mise en œuvre du PIDCP par les États parties, a statué, dans son Observation générale sur le droit à la liberté d’expression, que « le simple fait que des formes d’expression soient considérées comme insultantes pour une personnalité publique n’est pas suffisant pour justifier une condamnation pénale ». Ainsi, « toutes les personnalités publiques, y compris celles qui exercent des fonctions au plus haut niveau du pouvoir politique […] sont légitimement exposées à la critique et à l’opposition politique ».

Au cours des deux derniers mois, le Maroc a arrêté, emprisonné ou condamné un rappeur, deux YouTubeurs et un étudiant qui avait publié les paroles d’une chanson de rap contestataire sur Facebook. L’un des YouTubeurs a été condamné à quatre ans de prison, l’étudiant à trois ans.

« La détention et le procès injustifiés de Radi surviennent dans une atmosphère de plus en plus suffocante pour les journalistes, dissidents et artistes marocains qui prennent la parole sur les réseaux sociaux », a conclu Sarah Leah Whitson. « Si vous exprimez votre mécontentement politique sur YouTube, Facebook ou Twitter, vous risquez la prison. On est loin de la réputation régionale d’« ouverture » dont le Maroc continue de se vanter, en dépit de toute évidence. »