(New York) – Les forces de sécurité afghanes utilisent de plus en plus d’écoles comme bases de leurs opérations militaires dans les zones contrôlées par les talibans, mettant en danger des milliers d’enfants et les privant d’éducation, a conclu Human Rights Watch dans un rapport rendu public aujourd'hui. Le gouvernement afghan devrait prendre des mesures immédiates en vue de réduire l’utilisation d’établissements scolaires à des fins militaires.

Un policier cagoulé monte la garde devant l'école Zahir Shahi – partiellement financée par l'Agence japonaise de coopération internationale – à Kandahar, dans le sud-est de l'Afghanistan, le 11 mai 2010.

Le rapport de 45 pages, intitulé « Education on the Front Lines: Military Use of Schools in Afghanistan’s Baghlan Province » (« L’éducation sur les lignes de front : L’utilisation d’écoles à des fins militaires dans la province de Baghlān, en Afghanistan »), documente l'occupation d’écoles et les autres utilisations qui en sont faites à des fins militaire par les forces gouvernementales et les talibans dans la province de Baghlān, située dans le nord de l'Afghanistan. Le rapport s’appuie sur des entretiens avec des chefs d’établissements, enseignants et administrateurs d’une vingtaine d’écoles, ainsi qu’avec des familles touchées par le conflit sur place. Alors que les districts scolaires à travers l'Afghanistan se trouvent de plus en plus aux avant-postes des lignes de front des conflits armés qui secouent le pays, les élèves risquent leur vie dans les écoles occupées par l’armée – susceptibles d’être prises pour cibles –, ou se trouvent privées d’éducation jusqu'à sa réinstallation ailleurs.

« L'éducation des enfants afghans est menacée non seulement par les talibans, mais aussi par les forces gouvernementales qui occupent leurs écoles », a déclaré Patricia Gossman, chercheuse sur l'Afghanistan chez Human Rights Watch. « Les enfants sont en danger à cause des forces afghanes censées les protéger. »

Des décennies de conflit incessant ont réduit à néant le système éducatif afghan, privant des générations entières d’éducation. Depuis la fin 2001, les efforts de reconstruction consentis par de nombreux bailleurs de fonds ont mis l'accent sur la reconstruction des infrastructures éducatives dévastées du pays.

Les bailleurs de fonds étrangers ont massivement investi dans ce domaine – construction d'écoles, formation des enseignants et fournitures scolaires à travers tout le pays. La détérioration de la situation sécuritaire ces dernières années a toutefois progressivement fait peser sur les écoles des menaces liées aux affrontements entre forces rebelles et forces de sécurité afghanes, ces dernières utilisant les locaux pour y lancer leurs opérations militaires.

En 2010, dans un cas documenté par le rapport, les talibans ont attaqué un collège du village de Postak Bazaar, dans la province de Baghlān, occupé par les forces de sécurité afghanes, tuant sept policiers se trouvant dans une salle de classe. « Il était impossible de nettoyer les taches de sang », a confié un responsable de l'école à Human Rights Watch. « Nous avons donc dû utiliser une hache pour les retirer des murs ».

Les enfants sont en danger à cause des forces afghanes censées les protéger.

Patricia Gossman

Chercheuse sur l'Afghanistan

En 2015, les forces gouvernementales ont réoccupé l'école, empilant des sacs de sable au deuxième étage, tandis que les étudiants tentaient de poursuivre leur scolarité au premier. S’alarmant de cette situation, des responsables de l'école ont obtenu des autorités de Kaboul une lettre ordonnant aux forces militaires de se retirer des lieux. Mais le commandant n’en a pas tenu compte. Lorsque la direction de l’établissement lui a de nouveau présenté ce courrier au moment du déroulement des examens, ses hommes ont ouvert le feu en direction des enseignants et des élèves.

Les talibans ont également utilisé les écoles de Baghlān comme bases, a noté Human Rights Watch, notamment celle du village Omar Khail, financée par le gouvernement suédois peu après son ouverture en 2015 et où 350 garçons et filles sont scolarisés. Des demandes adressées aux talibans par les anciens du village pour qu’ils partent ont été rejetées. Début 2016, les forces gouvernementales ont ouvert le feu sur les talibans, également visés par des tirs de mortiers. Les talibans ont certes pris la fuite, mais les locaux de l’établissement ont été détruits.

Une réalisation majeure du gouvernement afghan depuis la montée en puissance des talibans est la hausse du nombre de filles scolarisées. Mais leurs parents sont beaucoup moins enclins à les laisser se rendre à l’école avec une présence militaire sur place ou devant les risques d'attaques, ce qui prive leurs enfants d’éducation, selon Human Rights Watch.

En vertu des lois de la guerre, les écoles sont des biens de caractère civil qui ne peuvent être pris pour cibles à moins de leur utilisation à des fins militaires. Or, l'utilisation inutile d’écoles par des forces militaires est contraire à la Déclaration sur la sécurité dans les écoles, approuvée en 2015 par l'Afghanistan, et qui exhorte les parties à des conflits armés à ne pas utiliser « les écoles et les à des fins militaires ».

« Une décennie de réalisations pour reconstruire le système éducatif de l'Afghanistan et renforcer la scolarisation des filles et leur éducation est en danger, tant que les écoles sont utilisées par les forces militaires et menacées d'attaques », a souligné Patricia Gassman. « Le gouvernement afghan devrait retirer ses troupes des écoles. »

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Metro / Belga 16.08.16