(Bruxelles, le 19 septembre 2014) – L'arrestation par les autorités belges d'une Libérienne pour crimes contre l'humanité et crimes de guerre présumés commis lors de la première guerre civile au Libéria est une avancée majeure pour la justice, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Il s'agit de la première arrestation pour des crimes commis en violation du droit international durant le conflit qui a déchiré le Libéria de 1989 à 1996 et fait des dizaines de milliers de morts.

Le 17 septembre 2014, la police belge a arrêté Martina Johnson, une ancienne commandante du groupe rebelle Front national patriotique du Libéria (National Patriotic Front of Liberia, NPFL). Martine Johnson, qui vit en Belgique, devrait comparaître le 19 septembre devant un juge belge, qui déterminera les conditions de sa détention.

« Les forces rebelles codirigées par Martina Johnson ont commis d'horribles exactions contre les civils pendant la première guerre civile au Libéria, mais pas une seule personne n'a eu à répondre de ces crimes », a déclaré Elise Keppler, directrice adjointe de la division Justice internationale à Human Rights Watch. « La mise en accusation de Martina Johnson en Belgique est une étape importante afin de s’assurer que justice soit faite pour les exactions à l’encontre des civils libériens. »

L'affaire découle d'une plainte déposée en Belgique au nom de trois victimes libériennes en 2012. Deux organisations non gouvernementales, Civitas Maxima ainsi que Global Justice and Research Project (basée à Monrovia), avaient largement documenté les crimes commis pendant le conflit et recherché des moyens d’obtenir justice. Les deux organisations ont déclaré dans un communiqué daté du 18 septembre que Martina Johnson est accusée d'avoir « participé directement à des mutilations et des crimes de masse à la fin de 1992, lors d'une offensive du NPFL connue sous le nom d’Opération Octopus. »

Le groupe rebelle avait cherché à renverser l’ancien président du Libéria, Samuel K. Doe, et à prendre le contrôle du pays. Les affrontements ont pris fin en 1996 suite à un accord de paix négocié par l'organisme régional Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest. Le chef du groupe rebelle, Charles Taylor, est devenu officiellement président après les élections de l997. Toutes les factions belligérantes, notamment le NPFL se sont rendues coupables de nombreuses exactions graves à l’encontre des civils, notamment de massacres, de violences sexuelles, d’actes de torture, ainsi que d'utilisation et de recrutement d'enfants soldats.

Les tribunaux belges sont compétents en ce qui concerne l’affaire Johnson en vertu de la compétence universelle, un principe juridique international établi de longue date. En vertu de ce principe, les juridictions nationales peuvent juger les crimes internationaux les plus graves tels que les crimes de guerre, les crimes contre l'humanité et la torture, même si ces crimes ont été commis à l'étranger par des étrangers et contre des étrangers.

Les affaires impliquant des atrocités commises à l'étranger sont complexes à instruire et à juger, mais la compétence universelle est parfois le seul moyen disponible pour traduire en justice les responsables de graves violations des droits humains. Un  rapport de Human Rights Watch daté du 17 septembre met en lumière l'importance des unités spécialisées en ce qui concerne les crimes de guerre pour enquêter et poursuivre ces affaires efficacement. La Belgique est l'un des quelque 13 pays qui ont créé ces unités de crimes de guerre afin de lutter contre l'impunité pour les crimes les plus graves au regard du droit international.

Deux procès médiatisés de Libériens accusés de crimes graves ont été menés en dehors du Libéria au cours des dernières années. Charles Taylor a été jugé et condamné en 2012 par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone soutenu par les Nations Unies, mais seulement en ce qui concerne les crimes graves commis pendant la guerre civile de la Sierra Leone. Son fils, Charles « Chuckie » Taylor, Jr., a été accusé et reconnu coupable par un tribunal américain pour actes de torture commis au Libéria entre 1997 et 2003, alors qu'il dirigeait la tristement célèbre Unité anti-terroriste du Libéria lors de la présidence de son père.

Le gouvernement libérien n’a fait aucun effort pour enquêter et poursuivre pénalement les auteurs des nombreux crimes graves commis en violation du droit international au cours de ses deux guerres civiles, en dépit d'une recommandation de la Commission Vérité et Réconciliation du Liberia lui demandant de le faire. Dans son rapport final émis en décembre 2009, la commission a mis en évidence des problèmes dans le système judiciaire du Libéria et a appelé à la création d'un tribunal hybride international-national comprenant des juges libériens et étrangers pour juger les crimes passés. Aucun des tribunaux internationaux existants ne possède de mandat pour poursuivre les crimes passés au Libéria.

Un tribunal hybride pour le Libéria comprenant une majorité de juges nommés au niveau international ferait avancer les efforts de la justice, mais certains éléments de la proposition de la commission soulèvent des questions qui devraient être abordées, selon Human Rights Watch.

« En 2009, la Commission vérité et réconciliation du Libéria a recommandé la création d’un tribunal hybride pour les atrocités commises durant les conflits du Liberia, mais cinq ans plus tard, il n'y a eu aucun progrès réalisé dans la poursuite de ces crimes », a conclu Elise Keppler. « L'action de la Belgique est importante, mais les victimes méritent davantage. Les autorités libériennes devraient renforcer les efforts en faveur des procès pour les crimes commis durant les guerres civiles. »