Une copie d'écran tirée d'une vidéo affichée sur YouTube le 11 avril 2014 montre une importante coloration jaune à la base du nuage au-dessus de Keferzita, en Syrie, qui dérive avec le nuage principal, et l'intensité de la couleur semble se dissiper rapidement, en une vingtaine de secondes.

© 2014 YouTube (http://youtu.be/i9x_6tCqQL4)

(New York, le 13 mai 2014) – Des éléments de preuve laissent fortement penser que des hélicoptères de l'armée gouvernementale syrienne ont largué des « bombes-barils » contenant des bonbonnes de chlore sur trois villes du nord de la Syrie à la mi-avril 2014, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Lors de ces attaques, un produit chimique industriel a été utilisé comme arme, ce qui est prohibé par le traité international interdisant les armes chimiques auquel la Syrie a adhéré en octobre 2013. Le gouvernement syrien est la seule partie au conflit disposant d'hélicoptères et d'autres engins aériens. 

Le 29 avril, le directeur général de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) a annoncé l'envoi d'une nouvelle mission en Syrie pour tenter de faire la lumière sur les allégations d'utilisation de chlore. L'organisation a indiqué que le gouvernement syrien avait accepté d'accueillir cette mission sur son territoire et d'assurer sa sécurité dans les zones qu'il contrôle.

« L'utilisation apparente de gaz de chlore comme arme par le gouvernement syrien – sans parler de la prise pour cible de civils – constitue une violation flagrante du droit international », a déclaré Nadim Houry, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. «C'est une raison de plus pour le Conseil de sécurité des Nations Unies de saisir la Cour pénale internationale de la situation en Syrie. »

Des entretiens menés par Human Rights Watch avec 10 témoins, dont cinq membres de professions médicales, ainsi que l’analyse d’images vidéo des attaques et de photos des débris, donnent l'impression très nette que les forces gouvernementales ont largué des bombes-barils contenant des bonbonnes de chlore, lors d'attaques effectuées du 11 au 21 avril contre trois villes du nord-ouest de la Syrie. Des témoins ont affirmé à Human Rights Watch qu'ils avaient vu un hélicoptère larguer une bombe-baril ou entendu un hélicoptère aussitôt avant une explosion, elle-même suivie immédiatement d'une odeur particulière. Les témoins ont décrit de manière cohérente les signes cliniques et les symptômes d'une exposition à un agent asphyxiant (aussi appelé agent pulmonaire) présentés par les victimes.

Selon les médecins qui ont traité les victimes et se sont par la suite entretenus avec Human Rights Watch, ces attaques ont fait au moins 11 morts et ont causé à près de 500 autres personnes des symptômes qui sont cohérents avec une exposition au chlore. Human Rights Watch a documenté les attaques suivantes :

  • À Keferzita, ville située au nord-ouest de Hama dans le gouvernorat de Hama, deux attaques les 11 et 18 avril, qui ont fait 2 morts et ont affecté environ 200 personnes, dont 5 gravement, selon un médecin local;
  • À Al-Teman’a, une bourgade au nord de la ville de Hama dans le gouvernorat d'Idlib, deux attaques les 13 et 18 avril, qui ont tué au moins 6 personnes et en ont affecté environ 150 autres, selon un membre de l'équipe médicale de l'hôpital local et selon un second témoin; et
  • À Telmans, ville située au sud-est de la ville d'Idlib dans le gouvernorat d'Idlib, une attaque le 21 avril, dans laquelle 3 personnes ont été tuées et environ 133 autres ont été affectées, selon un travailleur bénévole de l'hôpital local.

 

 

Telmans est située à 3 kilomètres à l'est de la base militaire de Wadi al-Deif, contrôlée par le gouvernement, et à 11 kilomètres d'al-Hamid, des zones que des témoins ont décrites comme étant les lignes de front les plus proches. Al-Teman’a est située à 7 kilomètres de Khan Sheikhoun, dont des témoins ont affirmé que c'était la ligne de front la plus proch e; Keferzita est située à 10 kilomètres de Khan Sheikhoun. Lors d'une attaque contre Keferzita le 11 avril, un témoin a indiqué que des combattants appartenant à un groupe armé non étatique occupaient une position à 500 mètres de l'entrée de la ville.

Des images vidéo et des informations publiées par des militants locaux laissent aussi penser que des bombes-barils contenant du chlore ont été utilisées à Keferzita le 12 avril. Human Rights Watch n'a pas été en mesure de corroborer ces informations avec des récits de témoins.

Sept des 10 personnes interrogées par Human Rights Watch ont affirmé avoir senti une odeur particulière dans le secteur visé par les bombes-barils. Elles ont noté que cette odeur leur était familière et ressemblait à celle de produits d'entretien ménagers courants. Les témoins faisaient probablement allusion à des produits nettoyants javellisés, c'est-à-dire contenant plusieurs composants chlorés, notamment de l'acide hypochloreux. Quand du gaz de chlore se dissout dans de l'eau, notamment dans la vapeur d'eau en suspension dans l'air ou dans les particules d'humidité qui tapissent la muqueuse du nez, de l'acide hypochloreux se forme en grandes quantités. La détection d'une odeur rappelant celle des produits désinfectants ménagers est cohérente avec la présence de chlore.

Plusieurs des personnes interrogées ont affirmé que l'odeur avait persisté pendant plusieurs heures. Bien que le chlore lui-même ne soit pas persistant, ces témoignages sont cohérents avec la persistance dans l'environnement de composés hypochlorés formés par le gaz de chlore lorsqu'il se mélange avec de la vapeur d'eau dans l'air et sur la muqueuse du nez.

La moitié des personnes interrogées par Human Rights Watch ont indiqué que l'explosion des bombes-barils avait dégagé « de la fumée jaune » ou « de la fumée jaune foncé » en plus de la fumée produite habituellement par la détonation d'une bombe. Une vidéo, filmée dans la banlieue ouest de Keferzita et téléchargée sur YouTube le 11 avril, montre la chute presque verticale et la détonation d'un projectile non identifié dont l'allure est parfaitement cohérente avec une bombe-baril larguée d'un hélicoptère. Plusieurs secondes après l'explosion, une tache jaune distincte se forme à la base d'un grand nuage de poussière et de débris qui dérive vers l'est. À l'état pur, le chlore est un gaz de couleur pâle se situant entre le jaune et le vert. De tels constats d'une « fumée jaune » inhabituelle apparue sur le site de l'attaque sont cohérents avec l'échappement de chlore dû à la rupture de bonbonnes de gaz comprimé industriel.

Tous les membres de professions médicales interrogés ont affirmé avoir constaté des signes cliniques et des symptômes d'exposition au chlore immédiatement après les explosions des bombes-barils. Une exposition modérée cause des rougeurs et des démangeaisons aux yeux et des difficultés de vision. Une exposition plus sévère entraîne des difficultés respiratoires et rend le souffle court. Des niveaux encore plus élevés d'exposition peuvent causer des vomissements, une grave insuffisance respiratoire, une toux incontrôlable et même un étouffement, tandis que les lésions chimiques infligées par l'acide chlorhydrique et l'acide hypochloreux produits par la dissolution du chlore dans les voies pulmonaires causent une grave accumulation de liquides dans les poumons. Les personnes interrogées ont affirmé avoir vu des victimes souffrant de ces trois niveaux d'exposition.

Keith B. Ward, un expert dans la détection et l'analyse des effets des armes chimiques, a examiné les signes cliniques et les symptômes que les témoins ont décrits à Human Rights Watch, ainsi que les vidéos relatives aux attaques. Il a déclaré que les entretiens et les vidéos permettaient d'étayer fortement l'hypothèse selon laquelle les attaques décrites par les témoins ont donné lieu à l'utilisation de chlore, très probablement par la rupture de bonbonnes de gaz de chlore compressé à usage commercial.

Des images vidéos de débris de bombes-barils retrouvés après les attaques contre Keferzita les 11 et 18 avril et après l'attaque de Telmans le 21 avril, montrent des bonbonnes ou des ogives jaunes mêlées aux débris de bombes-barils. Les bonbonnes sont marquées du code « CL2 » – le symbole chimique du chlore – et « NORINCO », ce qui indique qu'elles ont été fabriquées en Chine par la compagnie d'État NORINCO. Le jaune est le code de couleur reconnu internationalement dans l'industrie pour le chlore.

Dans l'un de ces cas, une vidéo qui aurait été filmée à Keferzita le 18 avril et téléchargée le même jour montre des hommes en train de démanteler une bombe-baril apparemment intacte, contenant une bonbonne de gaz rouge et jaune avec ce qui apparait comme un mécanisme de détonation à l'intérieur. Le narrateur affirme que le baril a été utilisé dans une attaque dans laquelle un produit chimique a été utilisé. L'homme dont on entend la voix sur cette vidéo identifie le produit chimique comme étant du chlore. Ces débris sont également apparents sur des photos des débris prises à Keferzeita le 5 mai, plus de deux semaines après l'attaque, par un journaliste international et fournies à Human Rights Watch. Human Rights Watch n'est pas en mesure de confirmer de manière indépendante si la bombe-baril figurant sur ces photos a été utilisée dans l'attaque et si la bonbonne rouge et jaune de gaz contenait du chlore.

Human Rights Watch ne peut pas non plus confirmer de manière indépendante que les bonbonnes de chlore figurant sur les vidéos ont toutes été insérées dans les bombes-barils larguées à partir d'hélicoptères. Mais le fait que des témoins et des médecins aient constaté des symptômes cohérents avec l'exposition au chlore immédiatement après que des hélicoptères eurent largué des bombes-barils à cinq reprises différentes dans trois villes, rend peu probable que les images de ces attaques aient été truquées ou que les bonbonnes de chlore aient été ajoutées après les faits sur les lieux touchés par les bombes-barils.

Les bombes-barils improvisées documentées par Human Rights Watch sont des bombes non guidées hautement explosives, habituellement constituées de gros barils de pétrole, de divers types de bonbonnes de gaz métalliques ou de réservoirs d'eau qui ont été vidés de leur contenu et remplis d'explosifs et de ferraille afin de renforcer l'effet de fragmentation, et qui sont largués par hélicoptères. La chaleur dégagée par l'explosion de la bombe détruit normalement la plupart du chlore et le gaz résiduel est dispersé dans l'air par l'explosion, de sorte que la concentration de chlore diminue rapidement jusqu'à des niveaux non mortels.

Cependant, l'odeur du chlore et de ses réactifs est très particulière et les personnes qui y sont exposées, même à des niveaux modérés, présentent des signes évidents de détresse respiratoire pendant un certain temps. Il semble donc que l'objectif poursuivi en ajoutant du chlore dans une bombe-baril est de susciter la crainte qu'un poison ou un gaz toxique a été utilisé, a déclaré Human Rights Watch.

Le chlore est un produit chimique couramment utilisé dans l'industrie mais son utilisation comme arme est prohibée par la Convention de 1993 sur l’interdiction des armes chimiques, qui interdit l'utilisation des propriétés toxiques de certains produits chimiques pour tuer ou causer des blessures. La Convention définit les armes chimiques comme comprenant les « produits chimiques toxiques » c'est-à-dire: « Tout produit chimique qui, par son action chimique sur des processus biologiques, peut provoquer chez les êtres humains ou les animaux la mort, une incapacité temporaire ou des dommages permanents. Cela comprend tous les produits chimiques de ce type, quels qu'en soient l'origine ou le mode de fabrication, qu'ils soient obtenus dans des installations, dans des munitions ou ailleurs. »

Depuis que la Syrie est devenue le 190ème État partie à la Convention le 14 octobre 2013, celle-ci s'applique à tous les acteurs du conflit en Syrie, quelles que soient les circonstances. En outre, tous les États parties à la Convention, y compris le gouvernement syrien, devraient agir pour empêcher et mettre fin à toute activité interdite par ce traité, y compris l'utilisation de produits chimiques comme armes.

La Syrie a déclaré posséder environ 1 300 tonnes métriques de substances chimiques et de produits précurseurs, dont 86,5 pour cent avaient été sortis de son territoire pour être détruits à la date du 22 avril, selon l'OIAC. Un porte-parole du département d'État américain a déclaré que le chlore ne figurait pas parmi les produits chimiques de priorité un ou deux déclarés par la Syrie à l'OIAC comme faisant partie de son arsenal d'armes chimiques.

Le gouvernement syrien a accusé des terroristes de posséder du gaz de chlore et d'être responsables des attaques contre Keferzita. Même si selon des informations parues dans les médias, le groupe armé Jabhat al-Nusra pourrait avoir accès à du chlore, tous les indices disponibles indiquent que les attaques ont été effectuées par des hélicoptères, dont seul le gouvernement dispose. En avril 2013, le magazine Time a publié une information selon laquelle des combattants de Jabhat al-Nusra s'étaient emparés en août 2012 de la seule usine capable de produire du chlore en Syrie, à 30 kilomètres d'Alep. On estimait alors que 400 conteneurs, renfermant chacun une tonne de chlore, étaient entreposés dans cette usine.

Étant donné les violations constantes par le gouvernement syrien des normes internationales, y compris le fait qu'il a apparemment failli à ses obligations aux termes de la Convention sur l'interdiction des armes chimiques, le Conseil de sécurité de l'ONU devrait imposer un embargo sur les armes au gouvernement syrien, ainsi qu'à tout groupe impliqué dans des violations des droits humains généralisées ou systématiques. Un tel embargo limiterait la capacité du gouvernement syrien à effectuer des attaques aériennes qui violent le droit international, notamment en assurant que la Syrie ne reçoive plus de nouveaux hélicoptères ou ne puisse pas faire réparer à l'étranger ceux qu'elle possède déjà. Le Conseil de sécurité devrait également imposer une interdiction de voyager à l'étranger et un gel des avoirs financiers aux individus qui ont été impliqués de manière crédible dans de graves abus, et saisir la Cour pénale internationale de la situation en Syrie, a affirmé Human Rights Watch.

«Tant que le Conseil de sécurité de l’ONU omettra de sanctionner la Syrie pour ses violations flagrantes de la Convention sur les armes chimiques, ces attaques qui sont par nature aveugles et extrêmes continueront », a conclu Nadim Houry. «La communauté internationale doit prendre d'urgence des mesures collectives fermes si elle veut mettre fin aux violations. »

Pour davantage d'informations sur ces attaques, veuillez consulter la version intégrale de ce communiqué en anglais :
https://www.hrw.org/node/125465