Abdullah Muhammad al-Tisi tient une photo de son fils, Ali Abdallah Mohammed al-Tisi, qui a été tué lors d’une attaque de drone menée par les États-Unis près de la ville Radaa, au Yémen, le 12 décembre 2013.

© 2013 Human Rights Watch

(New York, le 20 février 2014) – Une attaque meurtrière menée par les États-Unis au moyen d’un drone, qui a frappé le cortège d'un mariage au Yémen en décembre 2013, soulève de graves doutes quant au respect par les forces armées américaines des lignes directrices annoncées par le Président Barack Obama en matière d’assassinats ciblés, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui.

Le rapport de 28 pages, intitulé « A Wedding That Became a Funeral: US Drone Attack on Marriage Procession in Yemen » (« Un mariage transformé en funérailles : Une frappe de drone menée par les États-Unis contre un cortège nuptial au Yémen ») appelle le gouvernement américain à enquêter sur cette frappe, à rendre publiques ses conclusions, et à prendre des mesures en cas de torts de sa part. L’attaque du 12 décembre a tué 12 hommes et blessé au moins 15 autres personnes, y compris la mariée. Selon des représentants des gouvernements américain et yéménite,  les personnes tuées auraient été membres du groupe armé Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQAP), mais des témoins et des proches ont affirmé à Human Rights Watch que ces victimes étaient des civils. Lors d’un important discours prononcé en mai dernier, Obama a formulé des lignes directrices s'appliquant aux États-Unis et imposant une « quasi-certitude » qu’aucun civil ne risque d'être blessé lors d’assassinats ciblés.

« Le refus des États-Unis d’expliquer cette attaque meurtrière contre un cortège nuptial soulève des questions essentielles quant au respect par l’administration de ses propres lignes directrices en matière d’assassinats ciblés », a affirmé Letta Tayler, chercheuse senior sur le terrorisme et la lutte antiterroriste chez Human Rights Watch, et auteure du rapport. « Tous les Yéménites, en particulier les familles des personnes tuées ou blessées, méritent de savoir pourquoi ce cortège de mariage s’est transformé en funérailles. »

Quatre missiles Hellfire ont frappé un cortège de 11 véhicules qui se dirigeait vers le village du marié, dans les environs de la ville de Radaa au centre du Yémen. Ils ont détruit un pick-up et endommagé les véhicules à proximité. Des témoins ainsi qu’une source du gouvernement yéménite ont affirmé que trois ou quatre hommes s’étaient échappés du pick-up avant que celui-ci ne soit touché. Des représentants des gouvernements américaine et yéménite, s’exprimant sous couvert d’anonymat, ont déclaré que la cible de l'attaque figurait sur la liste des « terroristes les plus recherchés » du pays, et que cette personne a été blessée mais a réussi à s’enfuir. Un représentant du gouvernement yéménite a affirmé qu’un autre homme ayant pu s’échapper figurait également sur cette liste.

Les États-Unis n’ont pas reconnu officiellement cette frappe. Ni les États-Unis ni le Yémen n’ont fourni d’éléments spécifiques, tels que des images vidéo filmées par le drone, pour appuyer leurs dires sur les circonstances ou les cibles de l’attaque.

Des témoins et des proches des victimes ont dit à Human Rights Watch qu’il n’y avait aucun membre d’AQAP dans le cortège, et ont donné les noms des personnes tuées et blessées ainsi que d’autres informations les concernant. Selon leurs dires, le fils adulte du marié figure au nombre des morts, et la mariée a subi des blessures superficielles au visage. Le gouverneur et le commandant militaire locaux ont qualifié ces pertes humaines d'« erreur », et ont offert de l’argent et des fusils d’assaut aux familles des morts et des blessés en guise d’excuses, selon une pratique traditionnelle au Yémen.

« La réaction des autorités locales, ainsi que les récits des témoins, permettent de supposer qu'au moins certaines victimes tuées ou blessées étaient des civils »,  a affirmé Letta Tayler. « Si des membres d'Al-Qaïda dans la péninsule arabique étaient présents dans ce cortège, les États-Unis doivent expliquer qui ils étaient et pourquoi ils constituaient des cibles légales. »

Dans sa déclaration de mai 2013 sur les assassinats ciblés, Obama a précisé que les lignes directrices américaines exigent une « quasi-certitude » que la cible se trouve bien sur place, qu'elle représente une menace « persistante et imminente » pour les États-Unis, et qu'une arrestation de l’individu ciblé n'est pas réalisable. Selon Human Rights Watch, les États-Unis n'ont pas démontré que l'attaque du 12 décembre répondait à ces critères. 

Cette attaque contre un cortège nuptial pourrait également constituer une violation du droit de la guerre, s’il est avéré qu’elle a été menée sans faire de distinction entre combattants et civils, ou que les pertes civiles provoquées ont été disproportionnées par rapport résultats à l’avantage militaire attendu. Les États-Unis devraient enquêter sur toutes les possibles violations du droit de la guerre commises dans cette affaire, et publier leurs conclusions.

S'il s'avérait que des membres de l'AQAP se sont délibérément joints au cortège du mariage pour échapper à une attaque, ils auraient alors eux-mêmes violé le droit de la guerre en ayant recours à des « boucliers humains ». Cela ne justifierait cependant aucune attaque indiscriminée ou disproportionnée de la part de l'armée américaine.

« Au lieu d’inspirer confiance quant à la légalité des assassinats ciblés et leur conformité aux lignes directrices annoncées, le silence de l'administration Obama ne fait qu'amplifier les inquiétudes à ce sujet » a souligné Letta Tayler. « L'inaction des États-Unis face aux dommages causés aux civils risque en outre de transformer nos alliés yéménites en ennemis. »