© 2011 Human Rights Watch

(Beyrouth) – Au moins 51 personnes ont été tuées dans les villes de Benghazi et de Derna, au cours de ce qui semble être une vague d'assassinats politiques qui va en s'amplifiant dans l'est de la Libye, une région explosive. Selon les éléments qu'a pu établir l'organisation internationale, les autorités n'ont entamé aucunes poursuites suite à ces crimes, et n'ont pas de suspects en garde à vue.

Avec le meurtre d'Abdulasalam Elmessmary le 26 juillet 2013, c'est la première fois qu'un activiste politique est assassiné depuis que Mouammar Kadhafi a été chassé du pouvoir. Ce meurtre semble annoncer un nouveau tournant dans les violences, avec des conséquences potentiellement graves pour la stabilité de la Libye. Parmi les autres victimes figurent deux juges, et au moins 44 membres en activité des forces de sécurité, dont la plupart avaient occupé des fonctions au sein du gouvernement de Kadhafi. Au moins six d'entre eux étaient des cadres  haut-gradés du régime de ce dernier.

« Ce qui a commencé comme des assassinats de membres de la police, de l'appareil de sécurité intérieure et du renseignement militaire, s'est vu aggravé encore davantage avec le meurtre de juges et d'un activiste politique, » a déclaré Joe Stork, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord. « Le fait que personne n'ait pu en être tenu responsable met en lumière l'échec du gouvernement à construire un système judiciaire efficace. »

En se fondant sur les affaires documentées par Human Rights Watch, les assassinats politiques à Benghazi et à Derna ont atteint un pic dans la deuxième moitié de l'année 2012, puis de nouveau en janvier et juillet 2013. Si des meurtres ont été signalés dans d'autres parties du pays, ils ont principalement été concentrés dans l'est. 

Human Rights Watch a interviewé des parents proches, des amis et des témoins pour huit des victimes.  Ces proches ont raconté à Human Rights Watch que, selon ce qu'ils étaient en mesure d'affirmer,  les représentants de la loi libyens n'ont pas mené d'enquêtes approfondies. Selon eux, les agents des forces de l'ordre n'ont ni enquêté sur les lieux des crimes, ni convoqué de potentiels témoins, ni fourni d'informations aux familles au sujet des enquêtes.

Des agents des forces de l'ordre ont admis auprès deHuman Rights Watch n'avoir pu conclure aucune enquête, bien qu'ils aient tenté de faire la lumière sur ces assassinats. Ils ont affirmé manquer de moyens d'un niveau technique suffisant pour enquêter, et être confrontés à de nombreux obstacles en raison de la situation sécuritaire actuelle. Ils ont dit aussi manquer de ressources pour convoquer les témoins sans recourir à la force. 

Aucune personne ni organisation n'a revendiqué la responsabilité de ces assassinats. La seule personne qui ait été arrêtée s'est évadée.

Le 23 juillet, le Ministre de l'Intérieur Mohammad Khalifa al-Sheikh a déclaré lors d'une conférence de presse que « des gens avec un passé criminel » étaient responsables de ces homicides. Il a affirmé que l'identité de certains d'entre eux était connue, mais ne pouvait être dévoilée parce qu'il s'agissait d'informations confidentielles, et que le gouvernement menait l'enquête et rassemblait des informations.

Le Ministre de la Justice Salah al-Marghani a déclaré le 28 juillet que le gouvernement était déterminé à traduire devant la justice « les personnes responsables des assassinats » commis à Benghazi et à Derna. Il a affirmé que le gouvernement allait envisager d'accepter le soutien d'une équipe internationale d'experts médico-légaux. 

« Une infinité de groupes armés et de criminels aux objectifs divers profitent d'un système de maintien de l'ordre faible et dysfonctionnel, grâce auquel ils peuvent aller jusqu'à tuer des policiers et des juges en toute impunité, » a déclaré Joe Stork. « Si le gouvernement ne prend pas des mesures urgentes pour mettre en œuvre ses promesses, et faire du développement de ses unités policières et d'enquête criminelle une priorité, il y a un risque réel de voir bientôt encore plus de violence. »

Le bilan humain
En l'absence de chiffres officiels exhaustifs, Human Rights Watch a enquêté et rassemblé des informations sur les meurtres de 51 victimes qui apparaissent avoir été assassinées pour des raisons politiques, bien que leur nombre réel soit probablement plus élevé. Les cas étudiés ne comprennent pas les assassinats d'officiers et de membres des forces de sécurité commis en 2011 au cours du soulèvement contre Kadhafi. Selon les informations que Human Rights Watch a pu établir, il s'agit de la seul liste compilant les assassinats apparemment politiques commis dans l'est de la Libye depuis le renversement de Kadhafi.

Human Rights Watch a interviewé les familles, les amis et témoins pour 8 victimes, et a examiné les informations fournies par des activistes, des juges, des membres du ministère public ainsi que les éléments publiés par les médias. Une organisation non-gouvernementale locale a fourni une liste de 12 assassinats et de 2 enlèvements de membres des forces de police de Benghazi. Human Rights Watch n'a pas pu vérifier les grades et l'affiliation aux forces de sécurité de l’État d'au moins sept de ces victimes, ni les dates de leur mort.

Selon les informations recueillies par Human Rights Watch, 12 victimes semblent avoir été tuées par des engins explosifs qui visaient leurs voitures. Les autres ont été abattues par balles, la plupart depuis une voiture en marche, devant leur domicile ou leur lieu de travail, ou dans leur propre véhicule.

Voici la liste de certains des assassinats les plus récents, en juin et juillet. Aucun des agresseurs n'a encore été identifié :

  • Le 30 juillet, Ahmed Farraj al-Barnawi, commandant de la Force de protection de Benghazi, a été tué par un engin explosif qui a visé son domicile dans cette ville.
  • Le 26 juillet, le Colonel Khatab Younis al-Zway et le Colonel à la retraite Salam al-Sarrah ont été tués par balle lors de deux attaques distinctes à Benghazi.
  • Le 8 juillet, à Benghazi, un engin explosif a visé la voiture du Colonel Fawzi Mohamed Ali al-Burki, un ancien officier de l'appareil de sécurité intérieure sous Kadhafi, et l'a tué.  
  • Le 4 juillet, des tirs depuis une voiture en marche à Benghazi, qui semblent avoir été une tentative d'assassinat contre le Colonel Hamed al-Hassi, ont provoqué la mort de deux hommes. Hamed al-Hassi a survécu. Il était officier dans l'armée de l'air sous Kadhafi, et commande la branche militaire du Conseil de transition de Cyrénaïque, un mouvement qui cherche à obtenir une plus grande autonomie pour l'est de la Libye.
  • Le 26 juin, un engin explosif attaché à son véhicule a tué Jomaa al-Misrati, commandant d'une brigade d'infanterie dans l'armée libyenne, qui servait comme officier du renseignement militaire sous Kadhafi. La voiture de Jomaa al-Misrati a explosé à 150 mètres de sa maison à Benghazi.

En janvier, Abdelsalam al-Mahdawi, directeur du Département des enquêtes criminelles de la police de Benghazi, a été enlevé par deux hommes armés inconnus, dans cette ville. Sa famille a dit le 3 juin à Human Rights Watch n'avoir aucunes nouvelles concernant son devenir. Abdelsalam al-Mahdawi a été enlevé un mois après que le département ait réalisé sa seule et unique arrestation en lien avec les assassinats politiques à Benghazi.

La police incapable d'agir
Le Département des enquêtes criminellesest chargé de mener les investigations judiciaires, de rassembler des éléments de preuves médico-légaux, d'identifier et d'interroger les témoins, et de renvoyer les dossiers devant le Bureau du Procureur Général ou celui du Procureur Général Militaire afin d'engager des poursuites. Il n'a cependant conclu aucune enquête concernant les assassinats dont il est question. Il n'a pas non plus conclu d'enquêtes sur les dizaines d'enlèvements, de tentatives de meurtre et d'agressions sur les structures policières et militaires commises à Benghazi en 2012 et 2013, qui semblent suivre le même schéma que les assassinats politiques,qui visent principalement les membres des forces de sécurité.

Human Rights Watch a interviewé des témoins de ces crimes, ainsi que des proches et des amis de huit des hommes assassinés à Benghazi. Ces derniers avaient servis dans différentes organes de sécurité sous Kadhafi, avant de rejoindre l'opposition armée lors de la révolte de 2011 pour  chasser ce dernier du pouvoir. Six des familles concernées ont affirmé que la police, le Bureau du Procureur Général, et le Procureur Militaire s'étaient montrés incapables de mener l'enquête, de la conclure, ou d'informer les familles de ce qui se passait.

Parmi les huit victimes figuraient Faraj Mohamed Idriss Drissi, Suleiman Bouzreidah et Mohamed Haddiya al-Fitouri. Ils ont été abattus lors de trois attaques distinctes, par des agresseurs masqués embarqués à bord de voitures, alors qu'ils se trouvaient devant leur domicile ou marchaient dans la rue, selon les récits de leurs proches à Human Rights Watch. Deux des plus récentes victimes, Jomaa al-Misrati et Fawzi al-Burki, ont été tuées par des engins explosifs placés dans leurs voitures.

Izzeddin Abdelhafith al-Ghweili, chef par intérim du Département d'enquêtes criminelles de la police de Benghazi, a déclaré à Human Rights Watch lors d'un entretien en juin :

En l'absence d'institutions de l’État fonctionnelles, alors que les armes et divers groupes armés prolifèrent, nous ne pouvons pas travailler en respectant nos procédures habituelles. Le principal problème que nous rencontrons avec les témoins, est qu'ils ont peur et que souvent ils ne se présentent pas quand ils sont convoqués. Toutes ces affaires de meurtres ne sont toujours pas résolues. Nous ne savons plus qui sont nos ennemis – il y en a beaucoup trop.

Il a ajouté qu'Ali al-Fezzani, la seule personne arrêtée et placée en détention en lien avec les assassinats commis à Benghazi, avait réussi à s'échapper de sa prison à Tripoli.

Ali al-Fezzani a été arrêté le 16 décembre 2012, et a d'abord avoué plusieurs meurtres, dont celui de Drissi, le chef de la Direction de la sécurité de Benghazi, et celui de Jomaa al-Kadiki, qui était officier de l'armée de l'air sous Kadhafi. Suite au placement en détention d'Ali al-Fezzani au Département des enquêtes criminelles de Benghazi, des manifestants armés, en colère suite à des informations selon lesquelles al-Fezzani aurait été torturé par la police, ont attaqué le siège du département le 20 décembre.

Selon al-Ghweili,les attaquants ont brûlé certaines parties du bâtiment, et volé du matériel et des caméras de surveillance. Quatre personnes ont été tuées, parmi lesquelles un agent de police. La police a transféré en hâte al-Fezzani à al-Hadhba, un centre de détention de Tripoli placé sous l'autorité du Ministère de la Justice et situé dans l'enceinte du quartier général de la Garde Nationale. Al-Fezzani s'est échappé d'al-Hadhba en mai, et est toujours en cavale.

Le 21 décembre, al-Marghani, le Ministre de la Justice, a annoncé lors d'une conférence de presse que le Bureau du Procureur Général allait enquêter sur la détention d' al-Fezzani et sur les accusations de torture. Lors de cette conférence de presse, Khalid al-Sharif, chef de l'établissement correctionnel d'al-Hadhba, a affirmé n'avoir vu aucune marque de torture sur al-Fezzani.

Une vidéo publiée en ligne montre l'interrogatoire d' al-Fezzani, qui apparaît avouer être un meurtrier responsable du meurtre de plusieurs personnes, dont celui de Drissi, et avoir des informations sur les assassinats de plusieurs autres officiers. Dans cette vidéo, al-Fezzani déclare que les commandants de milices islamistes opérant dans l'est de la Libye ont donné l'ordre d'assassiner les anciens officiers, considérant ces meurtres acceptables parce qu'il est  « halal » [permis] de tuer des officiers de l'armée et des gens affiliés au gouvernement actuel.

Une deuxième vidéo enregistrée par des personnes non identifiées et publiée en ligne après  son arrivée à Tripoli montre Ali al-Fezzani qui revient sur ses aveux, et  affirme qu'il n'a assassiné personne et s'est accusé sous la torture.

Al-Ghweili a nié les accusations d'al-Fezzani, selon lesquelles il aurait été torturé alors qu'il était en détention au DEC de Benghazi.

Aucun groupe ni personne n'a revendiqué la responsabilité de ces agressions. Le fait que la plupart de celles-ci aient visé des officiers de l'ère Kadhafi dans la région de Benghazi et de Derna, et la façon planifiée et efficace dont les meurtres ont été exécutés suggèrent qu'ils sont liés et font partie d'un plan ou d'une campagne visant des personnes avec un profil politique spécifique, selon Human Rights Watch.

Mohamed al-Hizaji, porte-parole officiel des Opérations de sécurité conjointes de Benghazi, un organe de sécurité qui coordonne les activités de l'armée, de la police et des services de renseignement, a souligné les problèmes rencontrés par les autorités pour enquêter sur les crimes commis depuis la chute de Kadhafi. Il a dit en juillet à Human Rights Watch que les autorités « faisaient face à de nombreux obstacles » quand elles « essayaient de mener des enquêtes », et n'avaient pas reçu les moyens nécessaires pour le faire. Il a affirmé que « le type de criminels et les méthodes utilisées » avaient évolué ces derniers mois, et étaient devenues encore « plus dangereuses ». Ce n'est que tout récemment, selon lui, que les forces de l'ordre ont commencé à recevoir les moyens et les équipements nécessaires pour mener leurs enquêtes.

Un procureur de Benghazi qui n'a pas souhaité être identifié par son nom a déclaré à Human Rights Watch que les affaires non résolues d'homicides illégaux étaient actuellement « bloquées au niveau de l'enquête de police », et que les procureurs ne pouvaient enquêter que s'ils avaient accès « aux preuves, et aux témoins à interroger ». Il a confirmé l'absence d'un « recensement » officiel des cas d'assassinats, et a déclaré que ces derniers remontaient au début du soulèvement de 2011 contre Mouammar Kadhafi, puisque le premier homicide de ce type a été commis en mars 2011.

Il a également déclaré que le bureau du procureur traitait ces affaires individuellement et ne faisait pas de lien entre les crimes, à moins qu'ils aient été commis par la même personne. « Je ne peux pas faire mon travail en me fiant à des tendances – j'ai besoin de faits indiscutables, » a-t-il expliqué. Le bureau du procureur a des moyens d'enquête très limitées, et fait face à des difficultés pour développer les enquêtes et prendre en compte les éléments de preuves médico-légales, en raison du manque d'outils techniques sophistiqués tels que « les tests ADN, qui ne sont disponibles qu'à Tripoli, » a-t-il affirmé.

Au sujet des compétences du ministère public pour convoquer et interroger les témoins, il a ajouté : « La réalité, c'est que si nous pouvons émettre des mandats d'arrêt, il n'y a personne pour les appliquer, et pour aller chercher quelqu'un pour l'interroger. Qui peut faire ça ? Notre travail dépend énormément de la collaboration avec les services de police et de renseignement. »

Des problèmes généraux de sécurité
Ces assassinats doivent être considérés dans le contexte de l'absence générale de sécurité à Benghazi et dans le reste de la région orientale, en particulier à Derna.

Depuis la fin du conflit de 2011, Benghazi a connu des attaques à grande échelle de différentes milices, visant les infrastructures des forces de sécurité de l’État et les positions de l'armée, ainsi que des affrontements armés entre factions des milices, et des attaques sur des missions diplomatiques étrangères. Le 8 juin, les affrontements de grande ampleur les plus récents à Benghazi ont fait 32 morts, pour la plupart des manifestants, des membres de l'unité des Forces Spéciales de l'armée, et des membres des milices. L’événement est désormais connu sous le nom de “Samedi Noir”.

Des missions diplomatiques étrangères ainsi que des organisations internationales ont été la cible de violences, depuis 2012. Tout récemment, en janvier, des hommes armés ont ouvert le feu sur la voiture du Consul italien à Benghazi. En avril 2012, des agresseurs non identifiés ont attaqué un convoi à Benghazi qui transportait l'envoyé spécial des Nations Unis en Libye, Ian Martin, et en juin 2012, des agresseurs ont attaqué un convoi de l'ambassade britannique.  

En mai 2012, les bureaux du Comité International de la Croix Rouge (CICR) ont été attaqués. Une milice, la « Brigade du Sheikh Omar Abdul Rahman » a revendiqué la responsabilité de cette attaque, accusant le CICR de faire du prosélytisme pour le christianisme, et notamment de distribuer des bibles. Personne n'a été poursuivi suite à cet incident.

Enfin, le 11 septembre 2012, des groupes armés ont attaqué le consulat américain à Benghazi, tuant l'ambassadeur Christopher Stevens et trois de ses conseillers. Suite à cela, les missions diplomatiques et les organisations internationales ont mis un terme à leur présence permanente à Benghazi. En mai, le FBI a publié les photos de six personnes présentes lors des attaques contre le complexe américain. Personne n'a cependant été inculpé pour les homicides commis en Libye, selon les informations disponibles, et il reste toujours au Bureau du Procureur Général à conclure ses enquêtes sur ces affaires. Les médias américains ont annoncé le 7 août que le Département de la Justice américain avait intenté des poursuites pour meurtre dans cette affaire, mais aucune arrestation ne semble avoir été effectuée en Libye. 

Certains des assassinats d'officiers commis entre 2012 et 2013 semblent liés au meurtre du Général Abdelfatah Younis, chef d'état-major des brigades anti-Kadhafi, qui opérait sous l'égide du Conseil national de transition, et a été tué le 28 juillet 2011.

Un juge du tribunal militaire de Benghazi qui avait convoyé Younis en juillet 2011, pour obtenir son témoignage direct sur les liens qu'il était présumé conserver avec l'ancien régime, a été trouvé mort le 28 juillet 2012, avec deux de ses assistants. Jomaa Obaidi al-Jazawi, l'un des trois juges qui enquêtaient sur la mort de Younis, a été assassiné en juin 2012 par des agresseurs non identifiés, devant une mosquée de Benghazi.

Des proches de Bouzreidah, chef du renseignement militaire, et d'al-Fitouri, responsable des armes et des munitions de l'armée nationale, ont affirmé que les deux hommes avaient été nommés à leurs postes directement par Younis, peu de temps après le déclenchement du soulèvement de 2011. Bouzreidah a été tué près de son domicile à Benghazi en juillet 2012, et al-Fitouri également à Benghazi en août 2012.

Le tribunal militaire de Benghazi a convoqué l'ancien président du Conseil national de  Transition, Mustafa Abdeljalil, pour l'interroger sur son rôle présumé dans l'autorisation de l' « arrestation » de Younis. Suite à une controverse massive, le tribunal a abandonné les poursuites contre Abdeljalil, et l'a renvoyé devant la Cour Suprême militaire. Il n'y a eu aucun autre progrès annoncé dans les efforts pour identifier les assassins de Younis.

Témoignages des familles et amis
Le Lieutenant Colonel Abdelsalam al-Mahdawi, 45 ans, dirigeait le Département des enquêtes criminelles de la police de Benghazi. Des hommes armés masqués et non identifiés l'ont enlevé le 2 janvier 2013, alors qu'il était en voiture avec des connaissances dans une rue animée de Benghazi, après le travail. Al-Mahdawi a été le seul membre du groupe à avoir été extirpé du véhicule et emmené vers un lieu inconnu. Père de trois enfants, al-Mahdawi travaillait au département depuis 10 ans, et avait été nommé à sa direction seulement quatre jours avant son enlèvement. Personne n'a revendiqué la responsabilité de ce kidnapping, et personne n'a été arrêté.

Son frère, Osama al-Mahdawi, a déclaré à Human Rights Watch:

Depuis six mois, nous n'avons eu aucunes nouvelles. Personne ne nous a appelé. Personne n'a demandé quoi que ce soit … On est allé au DEC, on a déposé une plainte, et ils ont formé une commission d'enquête, mais pourtant, à l'heure actuelle, personne n'a été arrêté en lien avec le cas de mon frère. Les groupes armés sont plus puissants que les tribunaux.

Abdullah Dibus, un ami d'al-Mahdawi qui se trouvait avec lui dans la voiture quand il a été enlevé, a raconté :

Après l’agression, nous [les deux témoins] sommes allés directement au DEC pour la signaler. On nous a posé des questions, et le jour suivant on nous a rappelé au DEC pour un nouvel interrogatoire. Le bureau du procureur n'a jamais cherché à entrer en contact avec nous. Bien que la famille ait demandé que le Ministère de l'Intérieur mette en place une commission pour enquêter sur cet événement, il ne s'est rien passé jusqu'à présent.

Faraj Mohamed Idriss Drissi, 57 ans, était le chef de la Direction de la sécurité de Benghazi, et le père de 11 enfants. Le 20 novembre 2012, des agresseurs non identifiés l'ont abattus devant sa maison, dans le quartier de Sabri à Benghazi. Sa famille, entendant les coups de feu tard dans la nuit alors que Drissi rentrait du travail, s'est précipité vers le portail de la maison, où ils ont trouvé son corps criblé de balles. Il est décédé sur place, devant plusieurs de ses enfants. Sous Kadhafi, Drissi était colonel au sein de la Direction de la sécurité [département de police] de Benghazi. Après le soulèvement, il est devenu chef de la Direction de la sécurité de Benghazi, un poste qu'il a occupé jusqu'à son assassinat. 

La veuve de Drissi, Zainab Abdelkarim Mohamed, a déclaré à Human Rights Watch que son mari avait annoncé plusieurs fois aux médias son intention de débarrasser Benghazi des armes illégales et de la criminalité. « C'est là que les menaces ont commencé, » a-t-elle raconté. « Je l'ai supplié de prendre sa retraite, mais il a refusé. » Bien que des voisins aient appelé la police et les autres autorités compétentes pour signaler le meurtre, la veuve de Drissi affirme qu'elle ne se souvient avoir vu aucun policier ni autre agent des forces de sécurité dans le secteur, pour mener l'enquête ou interroger les témoins.

Le Brigadier Général Mohamed Hadiyya al-Fitouri, 63 ans, était responsable des armes et des munitions pour l'armée libyenne dans l'est du pays, sous Kadhafi. Al-Fitouri a conservé son poste après le conflit de 2011, d'après sa famille selon le souhait explicite du Général Younis. Al-Fitouri a été tué le 10 août 2012, pendant le Ramadan, alors qu'il rentrait chez lui à pied depuis  une mosquée située non loin de là, avec un voisin âgé.

La famille d'Al-Fitouri a déclaré à Human Rights Watch qu'un témoin leur avait dit que les agresseurs avaient d'abord essayé de pousser al-Fitouri dans une voiture qui attendait là, en criant « traître », et « infidèle ». Quand ils n'y sont pas parvenus, ils lui ont tiré plusieurs balles dans la tête, le cœur, la main et la jambe. Il est mort sur le coup. Sa famille affirme que personne n'a été arrêté et que le seul témoin de l'incident – le voisin – n'a pas été interrogé en raison de sa fragilité et de son âge avancé.

« Aucun représentant des autorités n'est venu nous poser des questions sur l'incident qui concerne la mort de mon mari, » a raconté à Human Rights Watch Amal al-Barghatial, la veuve d'al-Fitouri, au domicile familial à Benghazi en juin 2013. « Personne du ministère public ne nous a contacté. Nous n'avons aucunes informations sur une enquête. »

Le Colonel Suleiman Bouzreidah, 60 ans, père de 10 enfants, a été tué le 28 juillet 2012, alors qu'il se rendait à une mosquée située près de chez lui. Il avait été responsable des enquêtes au sein de l'unité du renseignement militaire sous Kadhafi, et plus tard responsable du renseignement militaire pour les rebelles à Benghazi pendant le conflit de 2011, un rôle qu'il a conservé jusqu'à sa démission un mois avant sa mort. Sa famille a déclaré à Human Rights Watch, au cours d'une visite en juin 2013, qu'une voiture à bord de laquelle se trouvaient plusieurs hommes armés, dont certains étaient masqués, a dépassé Bouzreidah et que des tirs l'ont atteint à la joue et au front, provoquant son décès immédiat.

Bouzreidah, de fait, avait repris sous le mandat du Conseil de transition le poste précédemment occupé par Abdullah Senussi, le chef du renseignement de Kadhafi, qui se trouve en détention en Libye et est recherché par la Cour Pénale Internationale pour des accusations de crimes de guerre commis au cours du conflit de 2011. Bouzreidah a pris ses fonctions de chef du renseignement militaire le 23 février 2011, à peine quelques jours après le déclenchement du soulèvement, et la prise de contrôle de Benghazi par les rebelles. Sa famille affirme que trois témoins du meurtre de Bouzreidah ont fait des déclarations à la police au sujet de l'attaque, mais qu'ils n'ont eu vent d'aucune arrestation dans cette affaire.  

La veuve de Bouzreidah a déclaré avoir craint pour la vie de son mari après qu'il ait accepté le poste de chef du renseignement militaire en février 2011, et avoir été déçue par le gouvernement, qui « n'a rien fait » pour la famille, laquelle ne connaît toujours pas l'identité des meurtriers.

Le fils de Bouzreidah, Yazeed, a raconté que le procureur adjoint en charge du dossier a déclaré à la famille qu'il ne pouvait que « rassembler des documents [sur les dossiers] à ce stade » et qu'il ne disposait pas de ressources humaines suffisantes pour conduire une « enquête appropriée. » Il a affirmé qu'un témoin du meurtre qui avait fait une déclaration à la police avait été menacé dans la rue peu de temps après par des hommes non identifiés, qui lui ont dit : « si tu racontes quoi que ce soit [sur l'incident] nous te tuerons » :

Aucun représentant des autorités n'est venu dans la rue où mon père est mort pour poser des questions, mais au lieu de ça c'est nous [la famille] qui avons amené certains des témoins au DEC pour qu'ils fassent leurs déclarations. Le troisième jour de condoléances après l'enterrement, un des témoins a été menacé et on lui a dit que s'il osait raconter quoi que ce soit sur l'incident, il serait tué. Nous soupçonnons bien sûr certaines personnes affiliées aux réseaux terroristes islamistes ici à Benghazi d'être derrière ce crime, mais nous n'avons pas de preuves.

Anis Ali al-Gehani, 22 ans, était étudiant et le beau-frère de Naji Hammad, un policier qui a initié le « Vendredi pour Sauver Benghazi », une manifestation contre les milices qui a eu lieu dans cette ville peu de temps après les attaques contre le consulat américain. Al-Gehani a été tué le 3 décembre 2012. Il vivait avec sa sœur à Benghazi tandis que Naji Hammad était à Tripoli.

Naji Hammad a raconté à Human Rights Watch en juin qu'au matin du 3 décembre 2012, al-Gehani faisait chauffer le moteur de sa voiture pour aller déposer sa sœur au travail, quand il a été pris pour cible par des hommes armés non identifiés. Il est décédé suite à de multiples blessures par balle aux extrémités, à la poitrine et à la tête. Un témoin a raconté à la famille avoir vu quatre hommes masqués et barbus dans la voiture, selon les membres de la famille. Ils ont déclaré que la police enquêtait mais que personne n'a été arrêté.

Naji Hammad a affirmé qu'il pense que son beau-frère a été tué par erreur, et que les meurtriers essayaient de l'abattre lui, en raison de son activisme et de ses prises de position publiques contre les milices et les islamistes.

Recommandations
Au gouvernement de la Libye:

  • Ouvrir des enquêtes impartiales, transparentes et indépendantes sur tous les assassinats commis en Libye après la fin du conflit de 2011 qui a chassé Mouammar Kadhafi du pouvoir, pour aboutir à l'identification et à la traduction en justice des responsables ;
  • Garantir que toute personne détenue en lien avec ces assassinats ait accès à une représentation légale et soit traitée en accord avec les normes internationales en matière d'équité des procès, y compris un contrôle judiciaire et une inculpation rapides. Rendre publique la liste des personnes placées en détention en lien avec les homicides ;
  • Garantir la protection des agents des forces de l'ordre au cours du processus de collecte des preuves et de l'ensemble des procédures d'enquête ;
  • Fournir une protection adaptée aux témoins, avocats, juges, fonctionnaires des tribunaux et procureurs. Fournir à la police judiciaire et à la police militaire une formation et un équipement adéquats pour garantir la sécurité de toutes les personnes impliquées dans les procédures judiciaires, au sein des tribunaux civils comme militaires ; 
  • Fournir aux départements d'enquête criminelle des moyens suffisants pour mener des enquêtes d'un niveau de technicité approprié, y compris les équipements nécessaires et la formation adaptée ;
  • Fournir aux agents d'enquête criminelle une formation adaptée pour aligner leurs résultats sur les normes internationales ; et
  • Solliciter une aide financière et technique auprès des Nations Unis et des gouvernements bailleurs pour renforcer les enquêtes criminelles sur ces crimes et sur les autres.

À la Mission d'Appui des Nations Unies en Libye (MANUL):

  • Presser publiquement le gouvernement libyen d'enquêter et de poursuivre les responsables de ces assassinats.

À la communauté internationale – et en particulier les gouvernements des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France et de l'Italie :

  • Fournir une aide technique aux départements d'enquête criminelle pour enquêter sur les assassinats commis depuis le soulèvement de 2011 contre Kadhafi, afin de garantir une procédure crédible et transparente ; et
  • Assurer un soutien financier aux programmes pour l'état de Droit et la justice afin de garantir que les tribunaux soient en mesure d'agir équitablement et en accord avec les normes juridiques internationales.