Des travailleurs entrant dans le Village des travailleurs de l'île de Saadiyat, une installation qui, une fois achevée, aura une capacité d'hébergement de 40 000 personnes. Les travailleurs sont logés à six par chambre au maximum et le village est doté de commodités inexistantes dans la plupart des camps de travail aux Émirats arabes unis, notamment un cybercafé, des installations de loisirs et de sports, des programmes de divertissement et des services de blanchisserie.

© 2011 Samer Muscati/Human Rights Watch

(Beyrouth, le 20 mars 2012) – Les partenaires dans le développement des Émirats arabes unis et les institutions culturelles et éducatives occidentales ont pris d'importants engagements pour faire face à l'exploitation et aux abus auxquels sont confrontés les travailleurs migrants originaires d'Asie du Sud, mais les lacunes en matière de protection de leurs droits persistent, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui. Ces travailleurs participent aux chantiers d'aménagement (s'élevant à 22 milliards d'USD) sur l’île de Saadiyat aux Émirats arabes unis.

Le rapport de 85 pages, intitulé The Island of Happiness Revisited: A progress report on institutional commitments to address abuses of migrant workers on Abu Dhabi’s Saadiyat Island (« Retour à l'île du Bonheur : Rapport intérimaire sur les engagements institutionnels concernant les abus subis par les travailleurs migrants sur l'île de Saadiyat à Abou Dabi »), signale que les failles concernent notamment le remboursement aux travailleurs des frais de recrutement qui les endettent pendant plusieurs mois ou plusieurs années et qui constituent le principal facteur créant des conditions de travail forcé. Human Rights Watch a également constaté des manquements dans la mise en application des sanctions à l'encontre des entrepreneurs ayant commis des abus et dans le respect des promesses de rendre publics les rapports de surveillance. L'île accueillera les succursales locales de la New York University (NYU) et des musées du Louvre et Guggenheim, entre autres projets de premier plan.

« Depuis trop longtemps, les travailleurs migrants aux Émirats arabes unis travaillent dur dans des conditions abusives, et les promoteurs publics et privés s'en soucient peu » a expliqué Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient à Human Rights Watch. « Maintenant, les promoteurs des Émirats et leurs partenaires internationaux ont enfin pris leur part de responsabilités concernant l'île de Saadiyat et ont commencé à protéger les travailleurs, mais ils doivent aller encore plus loin pour limiter les abus. »

Human Rights Watch a observé des améliorations notables depuis la publication de son premier rapport sur le sujet en 2009. Human Rights Watch a mentionné en particulier les engagement des principaux organismes culturels et éducatifs et des partenaires dans le développement des EAU visant à garantir le paiement régulier des salaires, le respect des temps de repos et des jours de congé et la prise en charge d'une assurance médicale par l'employeur, ainsi que leurs promesses d'embaucher des observateurs indépendants chargés de détecter les violations des droits des travailleurs sur l'île et d'en rendre compte publiquement. Cependant, le rapport d'avancement a également indiqué que de nombreux travailleurs paient toujours des frais de recrutement pour obtenir des emplois et se retrouvent fréquemment piégés dans une situation d'endettement.

De plus, Human Rights Watch a constaté que les entrepreneurs confisquent régulièrement les passeports des travailleurs et remplacent leurs contrats par des contrats moins avantageux dès leur arrivée aux EAU. Alors que les promoteurs et les institutions sur l'île de Saadiyat se sont engagés à mettre fin à ces pratiques et que l'ampleur des problèmes documentés par Human Rights Watch est moins importante qu'en 2009, la poursuite des mauvaises pratiques dans un certain nombre de cas reflète la persistance des lacunes en matière de protection des droits. Les parties qui ont un intérêt dans ces projets doivent prendre l'engagement sans équivoque de rembourser les travailleurs qui se sont vus obligés de payer des frais de recrutement au mépris des politiques existantes. Les institutions culturelles et éducatives et les promoteurs locaux doivent aussi enquêter et faire appliquer efficacement les dispositions de sanctions à l'encontre des entrepreneurs qui ne respectent pas les politiques visant à protéger les travailleurs d'abus.

Malgré les promesses de ces institutions de s'attaquer à la question des frais de recrutement et malgré les lois des EAU qui interdisent aux agences d'appliquer de tels frais, presque tous les travailleurs interrogés par Human Rights Watch ont déclaré avoir payé entre 900 USD et 3 350 USD aux agents dans leur pays d'origine alors qu'ils cherchaient un emploi aux EAU, y compris certains travailleurs arrivés récemment pour participer uniquement aux projets de l'île de Saadiyat. Disposant de maigres revenus et de peu de biens, les travailleurs ont souvent contracté des emprunts à des taux d'intérêt mensuels élevés pour payer ces frais de recrutement, et ils devront travailler pendant des mois ou des années pour rembourser ces prêts.

Étant donné que la pratique d'exiger des travailleurs le paiement de frais de recrutement est toujours courante, le rapport appelle toutes les parties à s'engager à ce que les travailleurs se voient rembourser tout frais de recrutement qu'ils auront dû payer pour s'assurer un emploi sur l'île.

L'île de Saadiyat, peu élevée au-dessus du niveau du golfe Persique, comptera un campus de la NYU, des musées et un centre des arts du spectacle, chacun conçu par des cabinets d'architecture de renommée mondiale, ainsi que des terrains de golf, des hôtels et des résidences de luxe. Des travailleurs venus d'Inde, du Pakistan, du Bangladesh et d'autres pays sud-asiatiques sont employés aux travaux des infrastructures de l'île depuis qu'en 2005 Abou Dabi a fondé la Société d'investissement et de développement touristique (« Tourism Development and Investment Company », TDIC) pour superviser certaines parties du projet. Le Louvre Abou Dabi et le Guggenheim doivent ouvrir en 2015 et 2017, respectivement. L'Autorité des affaires exécutives d’Abou Dabi (Abu Dhabi’s Executive Affairs Authority, EAA) est responsable du développement et de la construction du campus de la NYU, dont l'ouverture est prévue pour 2014.

Le rapport a noté que les travailleurs ont aussi signalé un manque d'information ou des informations trompeuses quant à leurs conditions de travail avant leur arrivée aux EAU et certains travailleurs qui ne vivaient pas dans le Village des travailleurs de l'île de Saadiyat ont dénoncé des installations de logement surpeuplées et non hygiéniques. Contrairement aux engagements pris par les promoteurs afin de veiller à ce que les travailleurs conservent leur passeport, seul un travailleur interrogé sur 47, travaillant sur l'île elle-même, a déclaré avoir conservé son passeport.

La nomination au début de l'année 2011 d'observateurs indépendants chargés de détecter les violations des droits des travailleurs sur l'île et d'en rendre compte publiquement a été un développement important et positif, a indiqué le rapport. Toutefois, les promoteurs et leurs partenaires étrangers doivent aller plus loin pour garantir que des mesures de responsabilisation adéquates soient mises en place, a déclaré Human Rights Watch.

Pour l'instant, la TDIC et l'EAA n'ont rendu publique aucune conclusion des nouveaux observateurs nommés par leurs soins, ni aucune mesure prise en réponse à ces conclusions, a fait savoir Human Rights Watch. De plus, jusqu'à présent, elles n'ont pas divulgué les composantes essentielles de leurs programmes de surveillance (par exemple, attributions, portée de la surveillance et méthodologie des enquêtes), susceptibles de démontrer la crédibilité et l'indépendance de cette surveillance. On ignore si elles prévoient de le faire.

 « En reconnaissant la nécessité d'une surveillance indépendante, les promoteurs de Saadiyat ont placé la barre plus haut pour les autres projets de développement dans la région » a indiqué Sarah Leah Whitson.« Mais la surveillance ne suffit pas à elle seule ; la TDIC et l'EAA doivent rester vigilantes en sanctionnant les entrepreneurs en infraction et en faisant connaître ces sanctions. »