Abed Mahsan, un chiite irakien qui vivait dans un quartier sunnite au nord de Bagdad, a fui son domicile en 2006, au lendemain du meurtre de l'un de ses voisins chiites et après avoir été lui-même menacé de mort. Plus de quatre ans après ce déplacement forcé, aucun de ses six enfants n'est en mesure de fréquenter l'école.

© 2010 Samer Muscati/Human Rights Watch

(Beyrouth, le 21 février 2011) - Les droits des citoyens irakiens les plus vulnérables, en particulier ceux des femmes et des détenus, sont régulièrement violés en toute impunité, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui. Human Rights Watch a mené des recherches dans sept villes d'Irak en 2010 et constaté qu'au-delà des violences et des crimes qui persistent dans le pays, les atteintes aux droits humains sont monnaie courante.

Le rapport de 102 pages, intitulé « At a Crossroads: Human Rights in Iraq Eight Years After the US-led Invasion » (« À la croisée des chemins : Les droits humains en Irak huit ans après l'invasion menée par les États-Unis »), appelle le gouvernement à protéger les droits des communautés les plus vulnérables et à réviser son code pénal ainsi que toutes autres lois qui font de la discrimination envers les femmes et violent la liberté d'expression. Le rapport insiste également pour que Bagdad ouvre des enquêtes indépendantes et impartiales sur toutes les allégations d'exactions commises à l'encontre de détenus, de minorités et de journalistes.

« Huit ans après l'invasion américaine, les conditions de vie en Irak s'empirent pour les femmes et les minorités, tandis que les journalistes et les détenus subissent de graves violations de leurs droits », a déclaré Joe Stork, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Aujourd'hui l'Irak se trouve à la croisée des chemins : soit le pays réussit sa transition vers un État de droit qui respecte les droits humains, soit il risque de redevenir un État policier. »

L'invasion de l'Irak en 2003 et le chaos qui s'en est suivi ont fait payer un énorme tribut aux citoyens irakiens. La détérioration de la situation sécuritaire a encouragé le retour à certaines pratiques de justice traditionnelle et à un extrémisme politique à caractère religieux, qui ont eu un effet délétère sur les droits des femmes, tant au sein du foyer qu'à l'extérieur, selon les constatations de Human Rights Watch.

Diverses milices qui font la promotion d'idéologies misogynes ont pris les femmes et les filles irakiennes pour cible, recourant à des assassinats et à des actes d'intimidation afin de les empêcher de prendre part à la vie publique. De plus en plus, les femmes et les filles sont persécutées dans leurs propres foyers pour une diversité de transgressions supposées contre l'honneur de leur famille ou de leur communauté. La traite des femmes et des filles à des fins d'exploitation sexuelle tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays est par ailleurs répandue.

« Les femmes et les filles irakiennes ont payé le plus lourd tribut à ce conflit et à l'insécurité qui en est résulté », a fait observer Joe Stork. « Pour les femmes irakiennes, qui bénéficiaient avant 1991 des degrés les plus élevés de la région en matière de protection de droits et de participation sociale, cela a représenté une pilule extrêmement amère à avaler. »

Bien que des améliorations de la sécurité depuis 2008 aient permis de réduire le nombre de meurtres de professionnels des médias, le journalisme reste un métier dangereux en Irak, a indiqué Human Rights Watch. Des extrémistes et des agresseurs non identifiés continuent de tuer des journalistes et de commettre des attentats à la bombe visant leurs bureaux. De plus en plus, des journalistes se retrouvent harcelés, intimidés, menacés, détenus et agressés physiquement par des agents de forces de sécurité travaillant pour des institutions gouvernementales ou des partis politiques. De nombreux hauts responsables politiques s'empressent d'attaquer en justice des journalistes et leurs publications pour des articles qui ne leur sont pas favorables.

« Surtout après les récents événements dans les rues d'Égypte et de Tunisie, le gouvernement irakien devrait prendre des mesures concrètes pour protéger la liberté d'expression en Irak », a commenté Joe Stork.

Human Rights Watch a également constaté que les interrogateurs irakiens soumettent régulièrement les détenus  - quelle que soit leur appartenance religieuse - à des exactions, en général pour leur extorquer des aveux. Bien que sachant qu'il y avait un risque manifeste de torture, les autorités des États-Unis ont transféré des milliers de détenus irakiens à des geôliers irakiens. Ces derniers perpétuent une tradition de torture qui sévissait déjà sous le régime de Saddam Hussein et en partie sous les forces de la coalition.

Si le gouvernement a adopté des lois pour protéger certaines communautés marginalisées et mis en place dans certains cas d'importants programmes d'assistance, il ne fournit toutefois pas  aux citoyens les plus vulnérables l'aide dont ils ont tant besoin, selon Human Rights Watch. Parmi ces populations particulièrement menacées figurent les personnes déplacées internes, les minorités et les personnes handicapées. Nombre de programmes gouvernementaux d'assistance ou de protection ne sont pas complètement opérationnels ou restent inaccessibles pour les personnes qui en ont le plus besoin.

Plus d'un million et demi d'Irakiens ont dû fuir leurs quartiers lorsque des violences sectaires ont déchiré leurs communautés en 2006 et 2007. Des milliers de personnes déplacées internes vivent désormais dans des bidonvilles sans accès à des besoins essentiels tels que l'eau potable, l'électricité et les installations sanitaires, a expliqué Human Rights Watch.

Des groupes armés proclamant des idéologies intolérantes perpètrent des attaques contre des communautés minoritaires, causant de graves dommages aux populations indigènes d'Irak et contraignant des milliers de personnes à fuir à l'étranger sans espoir de retour. Le gouvernement s'est abstenu de mettre fin aux attaques ayant pour cible des mandéens sabéens, des chrétiens et des yézidis, entre autres groupes.

Quant aux milliers de personnes amputées blessées au cours des années de conflit armé, elles se trouvent reléguées en marge de la société, dans l'incapacité de trouver du travail, d'accéder à des soins médicaux convenables ou même d'obtenir de nouvelles prothèses et des fauteuils roulants, a pu constater Human Rights Watch.

« L'avenir de l'Irak en tant que société démocratique fondée sur le respect des droits humains fondamentaux dépendra en grande partie de la capacité des autorités irakiennes à défendre vigoureusement ces droits », a conclu Joe Stork. « Pour ce faire, les autorités irakiennes doivent instaurer un système de justice pénale crédible répondant aux normes internationales concernant la torture, la libre expression, ainsi que les violences contre les femmes et autres personnes vulnérables au sein de la société irakienne. »