(New York, 25 mai 2004) Le gouvernement malaisien se livre à des abus sur les détenus emprisonnés sans chef d’inculpation ni procès, dans le cadre de sa très sévère loi sur la sécurité intérieure, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui. Les autorités malaisiennes devraient autoriser des observateurs indépendants à se rendre auprès de la centaine d’hommes environ détenus dans le cadre de l’Acte sur la sécurité intérieure – certains depuis presque trois ans – sous le chef d’inculpation de liens avec des groupes terroristes.

Le rapport de 60 pages, «Au nom de la sécurité: contre-terrorisme et abus contre les droits humains dans le cadre de l’Acte sur la sécurité intérieure en Malaisie» apporte des informations sur un ensemble d’abus graves commis contre des détenus, incluant notamment des coups, des brûlures par cigarette et des abus d’ordre psychologique.

Certains détenus ont été soumis à des interrogatoires sexuellement humiliants et ont été contraints de se tenir debout, à moitié dévêtus pendant une longue durée. Un détenu a dû se masturber devant des officiels de la prison et un autre a été forcé d’uriner sous le regard des personnes qui l’interrogeaient. Un autre encore a reçu des coups dans les parties génitales.

«Les abus commis par les Etats Unis sur des détenus en Irak, en Afghanistan et à Guantanamo sont la preuve de ce qui peut se produire dans le secret d’une prison,» a déclaré Sam Zarifi, directeur adjoint pour l’Asie à Human Rights Watch. «La Malaisie doit laisser des observateurs indépendants se rendre dans ses centres de détention afin de prévenir d’autres abus contre les prisonniers.»

En plus des souffrances causées par différentes formes d’abus physiques et psychologiques, les détenus emprisonnés dans le cadre de l’Acte sur la sécurité intérieure(ISA) se sont vus refuser le droit à une démarche en justice selon les normes légalement admises. Pendant les premières semaines qui ont suivi leur arrestation, les détenus n’ont pu rencontrer un avocat et nombre d’entre eux ont été menacés de représailles s’ils tentaient simplement de contester légalement leur détention.

Après avoir détenu certains de ces hommes pendant presque trois ans, le gouvernement affirme qu’il a besoin de davantage de temps pour mener ses enquêtes. Human Rights Watch a appelé le gouvernement malaisien à inculper tous les détenus ou à les libérer.

Le gouvernement américain a bénéficié des abus pratiqués par le gouvernement malaisien et par d’autres gouvernements dans la région. Le rapport de Human Rights Watch met en lumière le cas du groupe dénommé «Karachi 13». En octobre 2003, les officiels du contre-terrorisme américain ont interrogé de façon très complète des étudiants malaisiens et indonésiens arbitrairement détenus à Karachi, au Pakistan. Treize étudiants malaisiens, certains âgés de moins de 18 ans, ont été détenus à Karachi sans chef d’inculpation pendant presque deux mois. Ils ont été maltraités par les autorités pakistanaises pendant leur détention avant d’être renvoyés à Kuala Lumpur. Cinq sont encore détenus en Malaisie dans le cadre de l’Acte sur la sécurité intérieure.

Human Rights Watch a également donné des détails concernant l’influence qu’ont exercée les pratiques américaines à Guantanamo sur le traitement des détenus emprisonnés dans le cadre de l’ISA en Malaisie. Les officiels malaisiens ont régulièrement affirmé que les abus commis à Guantanamo leur donnaient toute liberté pour se livrer à des pratiques similaires. Dans le même temps, les personnes en charge des interrogatoires ont utilisé Guantanamo comme une menace: les détenus qui refusaient de «coopérer» avec les officiels malaisiens en charge de la sécurité ont été prévenus d’un possible transfert vers le centre de détention américain de Guantanamo.

«Le gouvernement malaisien utilise Guantanamo comme une épée et un bouclier,» a déclaré Zarifi. «Les abus commis par les autorités américaines dans la «guerre contre la terreur» offrent une couverture aux gouvernements qui se livrent à des abus sur leurs propres concitoyens.»

Le soutien actuel de l’administration Bush à l’utilisation que fait la Malaisie de l’Acte sur la sécurité intérieure pour détenir des personnes soupçonnées d’activités terroristes sans chef d’inculpation ni procès marque un tournant radical dans la politique américaine. Initialement, les Etats Unis étaient très critiques quant aux détentions opérées dans le cadre de l’ISA. Depuis les attaques du 11 septembre contre les Etats Unis, des officiels américains de haut rang ont salué ces détentions et ont fait référence à la Malaisie comme étant un «un rempart de stabilité».

Human Rights Watch a appelé le gouvernement américain à reprendre son ancienne position critique concernant l’Acte sur la sécurité intérieure. Les gouvernements de l’Union européenne, le gouvernement japonais et les voisins de la Malaisie de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) devraient exprimer leurs critiques quant à la poursuite de l’utilisation de l’acte sur la sécurité par le gouvernement malaisien.

Le Premier ministre malaisien, Abdullah Badawi a condamné les Etats Unis pour les abus commis dans la prison d’Abu Ghraib en Irak en affirmant: «Rien ne peut excuser ce qui s’est produit. Nous ne pouvons l’accepter et absolument rien ne peut justifier des traitements aussi inhumains infligés à des prisonniers irakiens.»

Le Premier ministre Abdullah devait abroger l’Acte sur la sécurité intérieure ou l’amender de façon substantielle afin de le rendre cohérent avec les normes internationales en matière de droits humains, a déclaré Human Rights Watch. Le gouvernement malaisien devrait également lancer une investigation complète sur des rapports dignes de foi faisant état d’abus commis contre les personnes détenues dans le cadre de l’ISA.

«Le Premier ministre Abdullah s’est engagé à procéder à des changements en Malaisie,» a déclaré Zarifi. «Il devrait commencer par se débarrasser de l’ISA. Ces hommes ont droit à passer devant un tribunal.»

Human Rights Watch reconnaît les obligations du gouvernement malaisien en matière de protection de sa population contre des attaques terroristes et de traduction en justice des personnes responsables de telles attaques. Cependant, le gouvernement malaisien n’a pas encore démontré qu’une seule des personnes détenues s’était livrée à une quelconque activité illégale. Le gouvernement malaisien devrait gérer l’investigation, les arrestations et les détentions de militants présumés selon des procédures pénales comportant des garanties appropriées de protection des droits des accusés.

Contexte
Adopté en 1960 en réponse à une insurrection communiste, l’Acte sur la sécurité intérieure a été utilisé pendant des décennies contre des opposants politiques au parti longtemps au pouvoir en Malaisie, l’Organisation nationale des Malais unis (UMNO). L’ISA s’est révélé être un outil efficace dans la répression politique en Malaisie parce qu’il a permis des détentions pratiquement illimitées, sans aucune chance de révision significative en justice. Anwar Ibrahim, un ancien Vice-premier ministre, a été initialement détenu dans le cadre de l’ISA en 1998. En avril 2001, 10 activistes de premier plan appartenant à l’opposition malaisienne ont été détenus dans le cadre de l’ISA et six ont été détenus pendant plus de deux ans pour avoir organisé des manifestations pacifiques contre le gouvernement.

L’Acte sur la sécurité intérieure a bénéficié d’une seconde jeunesse en devenant une mesure de lutte contre la terreur en août 2001, lorsque le gouvernement a détenu 10 hommes dans le cadre de la loi sur la sécurité. Au cours des trois dernières années, le gouvernement malaisien a détenu plus de 100 personnes soupçonnées d’implication dans des activités terroristes. Une poignée d’entre elles seulement a été libérée. La plupart des détenus sont accusés d’appartenir au groupe militant, Jemaah Islamiyah qui serait responsable du meurtre de plus de 200 civils dans les attentats à la bombe de Bali en 2002 et de Jakarta en 2003.