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Cela a pris 25 ans, mais Souleymane Guengueng a enfin témoigné hier et aujourd’hui au procès de Hissène Habré.

Souleymane Guengueng, un fonctionnaire très religieux, a vu ses codétenus mourir de tortures et de maladies pendant ses 2 années et demie passées dans les prisons de Habré. Lorsque Habré fut renversé en 1990 et fuit au Sénégal, Guengueng utilisa son charisme pour persuader les victimes encore effrayées de poursuivre en justice leur ancien dictateur. Comme le New York Times l’avait écrit il y a déjà 14 ans dans un touchant portrait de Guengueng : « dans un continent où les hommes ordinaires sont torturés, tués et oubliés sans aucune autre pensée, M. Guengueng a fait quelque chose d’extraordinaire : il s’est défendu. Après avoir été injustement emprisonné et torturé pendant deux ans à la fin des années 1980, il a passé la décennie suivante à rassembler les témoignages d’autres victimes et de leur familles ».

Souleymane Guengueng in 2001 with the hundreds of files he had collected on victims of Hissène Habré’s government.

En 2000, avec Souleymane et d’autres partenaires, nous sommes allés au Sénégal pour déposer la première plainte contre Hissène Habré. De retour au Tchad, Souleymane et son avocate Jacqueline Moudeina, déposèrent d’autres plaintes, plus risquées encore, contre les hommes de main de Habré qui occupaient toujours des postes importants là-bas. Leurs menaces ont forcé Guengueng à s’exiler aux Etats-Unis en 2004, mais il y continua son travail, faisant du lobbying à travers le monde.

Souleymane Guengueng files first case against Hissène Habré in Dakar in January 2000.  L to R – Sidiki Kaba, Reed Brody, Boucounta Diallo, Sabadet Totodet, Guengueng, Pascal Kambalé, Alioune Tine, Delphine Djiraibe, Dobian Assingar.

Le procès pour lequel Guengueng s’est battu, pendant tellement longtemps, a enfin commencé en juillet. Hier, c’était à son tour de s’exprimer, et il était prêt.

D’une voix assurée, Guengueng a commencé par s’adresser à la Cour : « En 1988 j’ai été accusé faussement, arrêté et enfermé dans des conditions inhumaines. Pendant deux ans et demi en prison, j’ai vu mes camarades codétenus mourir de faim, mourir de soucis, mourir de tortures et mourir de maladie. Du fond de ma cellule, compte tenu de cette folie, j’ai juré devant Dieu de lutter pour la justice si je m’en sortais vivant. Je suis convaincu que si Dieu a préservé ma vie, c’est pour accomplir cette mission et obtenir justice pour ceux qui sont morts et disparus et pour qu’on ne connaisse plus jamais ça. ».

« Avec mes camarades et avec l’aide des organisations tchadiennes et internationales, nous avons combattu pendant 25 ans en faveur de la justice. A cause de cet acharnement, j’ai été renvoyé de mon travail de fonctionnaire international. J’ai été menacé par les sbires de Hissène Habré, et j’ai dû m’exiler aux Etats-Unis où j’ai reçu le statut de réfugié politique. Cet acharnement a porté les fruits, c’est pourquoi je suis devant vous aujourd’hui ».

Ensuite, comme beaucoup d’autres avant lui, Guengueng a décrit ses années dans les prisons du régime – il a été détenu dans 4 d’entre elles – où il a attrapé l’hépatite, la dengue et le paludisme. Des cellules étaient si petites qu’il ne pouvait même pas étendre ses jambes. Une cellule était éclairée par une ampoule puissante, allumée en continu pendant plusieurs jours, une autre plongeait les détenus dans une obscurité permanente. En audience, il a décrit ceux qui étaient torturés, ceux qui étaient enlevés au milieu de la nuit et ceux qui mourraient de maladies et de mauvais traitements.

Quand Habré s’est enfui en 1990 et que les portes des prisons se sont ouvertes, Souleymane a eu la présence d’esprit de prendre avec lui ses ustensiles bruts, qu’il avait sculptés lui-même en détention, sa tapette à mouche qu’il avait fabriquée grâce à la queue d’un bœuf et le sable des repas donnés aux détenus. Les juges le regardaient avec des yeux ébahis lorsqu’il déballait ces objets pour les présenter à la Cour. « J’ai attendu 25 ans pour montrer ces objets », a-t-il déclaré.

Pendant que Guengueng parlait, Hissène Habré écoutait silencieusement, son visage toujours recouvert d’un turban et de lunettes de soleil. Ses avocats commis d’office l’ont questionné pendant plusieurs plus de deux heures, le poussant aux sanglots quand il dû expliquer comment il avait soulagé avec sa main un de ses codétenus constipé des suites de tortures.

Avec son témoignage, Guengueng vient de réaliser la promesse qu’il s’était donnée depuis le fonds sa cellule : « Je suis soulagé, j’ai dit tout ce que j’attendais de pouvoir dire ». 

Souleymane Guengueng testifies at the trial of Hissène Habré as the former dictator listens. November 2015.

 

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