1. Bichara Djibrine Ahmat : « Je suis le seul rescapé »
  2. Le neveu du marabout et l’ancien président
  3. « Sénégalais, viens » : Un rescapé sénégalais témoigne
  4. Souleymane Guengueng réalise enfin sa promesse
  5. Clément Abaifouta : L’ancien détenu contraint d’enterrer les morts, aujourd’hui activiste, témoigne
  6. 19 - 22 octobre : La parole aux femmes
  7. Audience du jeudi 29 octobre, Robert Hissein Gambier : les stigmates des tortures personnalisés
  8. Audience des 16 et 19 octobre : « On me traite comme un animal »
  9. Audiences des 15 et 16 octobre : Deux anciens infirmiers des prisons du régime témoignent
  10. L’audition technique des experts ayant exhumé des fosses communes
  11. Les victimes se succèdent face à l’ancien Président qui reste impassible
  12. Audience des 28 et 29 septembre : Les premières victimes appelées à témoigner
  13. L’agent face à l’ancien président
  14. Audience du 21 septembre 2015 : Human Rights Watch au prétoire !
  15. Le « statisticien des droits de l’Homme » à la barre
  16. Le long cheminement de la justice
  17. Fosses communes et cartes postales
  18. Jeudi 10 et vendredi 11 septembre : le procès de Hissène Habré a pris son rythme de croisière
  19. Jeudi 10 et vendredi 11 septembre : le procès de Hissène Habré a pris son rythme de croisière
  20. Une audience pour l’histoire pour un procès historique
  21. Procès Hissène Habré : Quatrième journée d’audience, la lecture de l’horreur
  22. Reprise du procès de Hissène Habré, troisième jour
  23. Procès Habré : Toujours horrifié par les récits des survivants, mais leur jour à la barre est proche
  24. Procès Habré, 2ème journée d’audience : procès suspendu jusqu’au 7 septembre
  25. Procès Habré : 1ère journée d’audience à Dakar

Le procès de Hissène Habré

Des victimes de l'ex-dictateur du Tchad, Hissène Habré. ©2007 Klaartje Quirijns

Bichara Djibrine Ahmat : « Je suis le seul rescapé »

Bichara Djibrine Ahmat témoigne au procès de Hissène Habré.

Radiodiffusion Télévision Sénégalaise

Son témoignage était très attendu par les juges et les avocats commis d’office. Plusieurs anciens prisonniers entendus par les Chambres avaient déjà évoqué ce jour d’août 1983 où 150 de leurs codétenus avaient été sélectionnés par les forces du régime pour être exécutés non loin de N’Djaména. Le récit du massacre leur avait été rapporté après leur libération par l’unique survivant : Bichara Djibrine Ahmat.

Grand, large d’épaules, mais un peu confus et déstabilisé, l’ancien combattant aujourd’hui cultivateur, s’est efforcé d’expliquer au mieux ce qui lui était arrivé il y a plus de trente ans.

Officier au sein du Conseil démocratique révolutionnaire (CDR), faction du gouvernement tchadien opposé à Habré, le GUNT, Bichara fut arrêté lors de la bataille de Faya-Largeau le 30 juillet 1983. D’abord détenu à l’aéroport de cette ville du désert avec des centaines d’autres prisonniers, il affirme y avoir vu Hissène Habré, avec des soldats blancs, « venu se réjouir de sa victoire ».

Transféré ensuite jusqu’à N’Djaména avec ses compagnons d’infortune, il fut détenu à la Maison d’arrêt avant d’être sélectionné avec 149 autres prisonniers pour être placé dans un camion qui les aurait emmené jusqu’au village d’Ambing. « Nous étions tous ligotés des pieds et des mains à l’aide de chaines », déclare-t-il à la barre.

Les militaires auraient rassemblé les prisonniers puis les auraient fusillés. Selon le témoin, le massacre aurait duré plus de deux heures : « c’était un massacre lent ». Les derniers survivants auraient été  achevés par des coups de grâce. Les balles n’auraient qu’effleurer Bichara qui, faisant le mort, aurait quitté le lieu peu après le départ des militaires et aurait marché de village en village jusqu’à pouvoir traverser le fleuve du Chari et se rendre au Cameroun voisin. La personne qui l’aurait aidé à traverser aurait ensuite été exécutée par la DDS, la police politique.

Son témoignage a permis à la Commission tchadienne d’enquête en 1991 d’exhumer ce charnier et confirmer son témoignage.

Les avocats commis d’office ont questionné l’aspect réaliste de son témoignage, et l’ont longuement interrogé sur le fait qu’il était le seul à avoir survécu à des rafales de balles et des coups de grâce. Comment a-t-il pu se libérer de ses chaines de fer alors qu’il était blessé ont-ils demandé ? « J’avais reçu un entrainement de commando. Cette endurance, je l’ai au nom de mon pays, parce que j’aime mon pays » leur a-t-il répondu.

Sur question d’un des avocats des parties civiles qui voulait savoir s’il pensait que survivre à un tel massacre laissait des séquelles dans l’âme, Bichara a répondu que son esprit était encore tourmenté, même si le temps avait apaisé les douleurs. 

Le neveu du marabout et l’ancien président

Izadine Mahamat Haroun témoigne au procès de Hissène Habré

Radiodiffusion Télévision Sénégalaise

audiences du procès de Hissène Habré arrivent bientôt à leur terme, mais les témoignages des survivants ne sont pas de moins en moins pertinents. 

Ainsi, Izadine Mahamat Haroun, ne s’exprimant qu’en arabe tchadien, explique comment il fut arrêté en 1987 et questionné sur les clients de son oncle, un marabout réputé du nom de Zakaria Faki. Cette autorité traditionnelle et musulmane aurait été le conseiller mystique de dignitaires du régime, notamment le chef d’Etat-major Hassan Djamouss qui en 1989 se rebella contre le régime Habré.

Izadine Mahamat Haroun déclare avoir été arrêté, torturé et interrogé à maintes reprises sur le contenu des consultations maraboutiques de son oncle.

En prison, les agents de la police politique, la DDS, lui auraient dit : « puisque tu ne veux pas parler, on va te torturer ». Face aux juges, à quelques mètres de l’ancien président tchadien, il décrit comment, un jour, il fut cagoulé et conduit devant un homme vêtu d’un habit traditionnel blanc qui lui aurait demandé : « Qui est la personne devant toi, quel est ton pays, qui est le président du Tchad ? ». « Le président est Hissène Habré » affirme avoir répondu le neveu du marabout. « Je suis devant toi et tu ne me reconnais pas, tu es un ennemi » aurait répondu Hissène Habré. Devant la Chambre, le témoin explique : « Je ne pensais même pas qu’on puisse m’amener devant Hissène Habré ». Après ce bref entretien, Habré aurait griffonné quelque chose sur une fiche qu’il aurait ensuite donnée au directeur de la DDS, lui aussi présent. Izadine aurait ensuite été à nouveau torturé.

Son oncle, le marabout Zakaria Faki, fut également arrêté et fait prisonnier. Il mourut peu après sa libération des suites des tortures subies.

Sur question du Procureur général, le témoin précise que d’autres marabouts avaient été détenus dans les prisons du régime, ce que semblent confirmer des archives de la DDS présentées par le Parquet.

Sur question d’un avocat des parties civiles, il décrit que lors de son interrogatoire, Habré était assis près d’une table sur laquelle étaient posés un pistolet et deux talkies-walkies.

Le témoin a ensuite été soumis aux questions des avocats commis d’office par la Cour pour défendre Hissène Habré.

« Sénégalais, viens » : Un rescapé sénégalais témoigne

C’était une journée attendue par l’opinion sénégalaise. Après plusieurs années à se battre pour la justice dans son pays, le seul survivant sénégalais des prisons tchadiennes du régime de Hissène Habré était enfin invité à livrer son témoignage devant les Chambres africaines extraordinaires. De nombreux Sénégalais, frères, amis et voisins d’Abourahmane Guèye sont venus l’écouter au Palais de justice de Dakar.

Abdourahmane Gueye, septembre 2015

HRW / Henri Thulliez

Abdourahmane Guèye, que tout le monde appelle « Abdou », affirme avoir été arrêté en mars 1987 avec son compatriote Demba Gaye à la descente d’un avion Transall de l’armée française. Ils se rendaient au Tchad depuis Bangui pour vendre de l’or et des bijoux à des soldats français basés au Tchad.

Séparé de son ami Demba, accusé d’être un espion à la solde de la Libye, Abdou est envoyé, après un bref interrogatoire, dans une cellule de la prison du Camp des martyrs à N’Djaména : « Je n’ai rien compris. Ces gens m’arrêtent, sans me dire quoi que ce soit ». Dans un pays étranger, dans une cellule surpeuplée, Abdou était perdu : « La cellule est remplie. Les personnes me parlent en arabe. Je ne comprends pas l’arabe ».

« Sénégalais, viens », lui aurait dit un détenu avec lequel Abdou resta plusieurs mois car il était le seul à parler aussi français. Après lui avoir demandé à rencontrer un avocat, le détenu, ricanant, lui expliqua : « Ici mon frère, c’est Dieu seul qui peut nous faire sortir. C’est si tu meurs, que tu peux sortir. Ou si le régime est renversé ».

« Dans la cellule, des personnes meurent. J’ai dormi avec des personnes décédées » confie Abdou. Il explique qu’une nuit, les gardiens sont venus chercher le codétenu qui lui aurait dit « Sénégalais, je m’en vais, je ne sais pas ma destination ».

Après sa dispariton, l’Etat du Sénégal enquêta sur son sort. Abdou fut libéré en présence de l’Ambassadeur sénégalais du Tchad en poste à Yaoundé et du ministre de l’Intérieur du Tchad, Ibrahim Itno. C’est à ce moment qu’Abdou apprit que son ami Demba était mort dans les prisons du régime.

Human Rights Watch connaissait l’histoire d’Abdou et Demba grâce aux nombreux témoignages recueillis et aux archives de la DDS récupérées en 2001. Mais c’est seulement en 2005 qu’Abdou fut retrouvé alors que des activistes sénégalais, tchadiens et Human Rights Watch organisaient une conférence de presse à Dakar sur l’affaire Hissène Habré. Depuis, Abdou est devenu le visage des victimes du régime au Sénégal.

« Depuis, je me bat pour la justice, pour faire comprendre aux sénégalais, parce que les sénégalais ne croyaient pas, certains protégeaient Habré. Il fallait faire comprendre aux sénégalais qu’on était des vraies victimes, il fallait leur dire ce qu’on avait vécu », a déclaré Abdourahmane Guèye à la Chambre.

Pendant tout son témoignage, l’ancien président du Tchad est resté silencieux, malgré les interpellations du Parquet qui voulaient que l’accusé réponde sur la possible existence d’autres Sénégalais dans les prisons tchadiennes. Après les questions du Procureur, Abdou a été soumis aux habituelles questions des avocats des parties civiles et des avocats commis d’office pour défendre Habré.

A la sortie de l’audience, Abdou est venu me voir, tout souriant :

« Je suis très content. Je me sens à l’aise maintenant car personne n’a pu démentir ce que j’ai allégué. C’est ce que j’attendais depuis des années : mon moment de justice ». 

Souleymane Guengueng réalise enfin sa promesse

Cela a pris 25 ans, mais Souleymane Guengueng a enfin témoigné hier et aujourd’hui au procès de Hissène Habré.

Souleymane Guengueng, un fonctionnaire très religieux, a vu ses codétenus mourir de tortures et de maladies pendant ses 2 années et demie passées dans les prisons de Habré. Lorsque Habré fut renversé en 1990 et fuit au Sénégal, Guengueng utilisa son charisme pour persuader les victimes encore effrayées de poursuivre en justice leur ancien dictateur. Comme le New York Times l’avait écrit il y a déjà 14 ans dans un touchant portrait de Guengueng : « dans un continent où les hommes ordinaires sont torturés, tués et oubliés sans aucune autre pensée, M. Guengueng a fait quelque chose d’extraordinaire : il s’est défendu. Après avoir été injustement emprisonné et torturé pendant deux ans à la fin des années 1980, il a passé la décennie suivante à rassembler les témoignages d’autres victimes et de leur familles ».

Souleymane Guengueng in 2001 with the hundreds of files he had collected on victims of Hissène Habré’s government.

En 2000, avec Souleymane et d’autres partenaires, nous sommes allés au Sénégal pour déposer la première plainte contre Hissène Habré. De retour au Tchad, Souleymane et son avocate Jacqueline Moudeina, déposèrent d’autres plaintes, plus risquées encore, contre les hommes de main de Habré qui occupaient toujours des postes importants là-bas. Leurs menaces ont forcé Guengueng à s’exiler aux Etats-Unis en 2004, mais il y continua son travail, faisant du lobbying à travers le monde.

Souleymane Guengueng files first case against Hissène Habré in Dakar in January 2000.  L to R – Sidiki Kaba, Reed Brody, Boucounta Diallo, Sabadet Totodet, Guengueng, Pascal Kambalé, Alioune Tine, Delphine Djiraibe, Dobian Assingar.

Le procès pour lequel Guengueng s’est battu, pendant tellement longtemps, a enfin commencé en juillet. Hier, c’était à son tour de s’exprimer, et il était prêt.

D’une voix assurée, Guengueng a commencé par s’adresser à la Cour : « En 1988 j’ai été accusé faussement, arrêté et enfermé dans des conditions inhumaines. Pendant deux ans et demi en prison, j’ai vu mes camarades codétenus mourir de faim, mourir de soucis, mourir de tortures et mourir de maladie. Du fond de ma cellule, compte tenu de cette folie, j’ai juré devant Dieu de lutter pour la justice si je m’en sortais vivant. Je suis convaincu que si Dieu a préservé ma vie, c’est pour accomplir cette mission et obtenir justice pour ceux qui sont morts et disparus et pour qu’on ne connaisse plus jamais ça. ».

« Avec mes camarades et avec l’aide des organisations tchadiennes et internationales, nous avons combattu pendant 25 ans en faveur de la justice. A cause de cet acharnement, j’ai été renvoyé de mon travail de fonctionnaire international. J’ai été menacé par les sbires de Hissène Habré, et j’ai dû m’exiler aux Etats-Unis où j’ai reçu le statut de réfugié politique. Cet acharnement a porté les fruits, c’est pourquoi je suis devant vous aujourd’hui ».

Ensuite, comme beaucoup d’autres avant lui, Guengueng a décrit ses années dans les prisons du régime – il a été détenu dans 4 d’entre elles – où il a attrapé l’hépatite, la dengue et le paludisme. Des cellules étaient si petites qu’il ne pouvait même pas étendre ses jambes. Une cellule était éclairée par une ampoule puissante, allumée en continu pendant plusieurs jours, une autre plongeait les détenus dans une obscurité permanente. En audience, il a décrit ceux qui étaient torturés, ceux qui étaient enlevés au milieu de la nuit et ceux qui mourraient de maladies et de mauvais traitements.

Quand Habré s’est enfui en 1990 et que les portes des prisons se sont ouvertes, Souleymane a eu la présence d’esprit de prendre avec lui ses ustensiles bruts, qu’il avait sculptés lui-même en détention, sa tapette à mouche qu’il avait fabriquée grâce à la queue d’un bœuf et le sable des repas donnés aux détenus. Les juges le regardaient avec des yeux ébahis lorsqu’il déballait ces objets pour les présenter à la Cour. « J’ai attendu 25 ans pour montrer ces objets », a-t-il déclaré.

The utensils Souleymane Guengueng fashioned in prison and displayed in court.

Pendant que Guengueng parlait, Hissène Habré écoutait silencieusement, son visage toujours recouvert d’un turban et de lunettes de soleil. Ses avocats commis d’office l’ont questionné pendant plusieurs plus de deux heures, le poussant aux sanglots quand il dû expliquer comment il avait soulagé avec sa main un de ses codétenus constipé des suites de tortures.

Avec son témoignage, Guengueng vient de réaliser la promesse qu’il s’était donnée depuis le fonds sa cellule : « Je suis soulagé, j’ai dit tout ce que j’attendais de pouvoir dire ». 

Souleymane Guengueng testifies at the trial of Hissène Habré as the former dictator listens. November 2015.

 

Clément Abaifouta : L’ancien détenu contraint d’enterrer les morts, aujourd’hui activiste, témoigne

Clément Abaifouta lors de son témoignage devant les Chambres africaines extraordinaires, 9 novembre 2015.

2015 Radiodiffusion Télévision Sénégalaise

Le procès reprend ce lundi avec l’audition d’un témoin, qui, depuis plus de 10 ans, porte la voix de nombreuses victimes de l’époque pendant laquelle Hissène Habré était au pouvoir.

Etudiant en lettres devenu prisonnier, prisonnier devenu fossoyeur, Clément Abaifouta est venu témoigner des 4 années qu’il a passées dans les geôles de la DDS. La salle est silencieuse, attentive aux paroles prononcées par celui qui est, depuis 2008, président de l’Association des Victimes des Crimes du Régime de Hissène Habré (AVCRHH).

Alors qu’il s’apprêtait à quitter le Tchad pour se rendre en Allemagne où il avait obtenu une bourse d’étude, Clément Abaifouta déclare avoir été arrêté en juillet 1985. A cette période, qu’il qualifie de « règne de l’inquiétude », la police politique est connue et crainte. « C’était la terreur, si je devais résumer la DDS en un mot, c’est la terreur rouge. Si quelqu’un est arrêté, les parents organisent le deuil » confie-t-il.

Vingt-cinq ans après les faits, Clément Abaifouta reste figé dans l’incompréhension d’une arrestation qu’il considère arbitraire. A plusieurs reprises, il s’adresse à l’ancien président : « Je voudrais qu’Hissène Habré parle, qu’il me dise en quoi une bourse peut gêner un pays ».

Conduit à la DDS, il est enfermé dans une petite cellule, surpeuplée, où l’on servait un riz noir et sale : « Mon fils mange, car demain tu mangeras la même chose » lui aurait indiqué un détenu. Il fut ensuite transféré à la prison des Locaux.

Désigné pour faire la cuisine aux militaires, il fut intégré à l’équipe de fossoyeurs chargée d’enterrer les cadavres des détenus. Abba Moussa, gardien de la prison, venait aux Locaux en demandant « Kam Maatu ? » signifiant « Combien sont morts ? » explique le témoin. Les corps étaient emmenés à Hamral-Goz surnommé la Plaine des morts. « Lorsque vous prenez les corps déjà en décomposition, la peau reste sur les mains », l’ancien fossoyeur marque un silence avant de continuer : « Un jour on a entendu le cri d’un détenu qu’on allait enterrer ‘Je ne suis pas encore mort’». Le témoin explique avoir dû l’enterrer le lendemain.

Au Locaux, Clément Abaifouta a assisté au cycle des violences internes à la prison : « Lorsqu’on venait vous chercher à 17heures, c’est pour vous torturer ». Selon lui, la DDS « a chosifié les personnes ». Devant la Cour, le témoin précise que des femmes ont été violées par des agents du régime, comme la détenue nommée Kaltouma « violée par trois militaires la nuit, elle est morte quelques jours plus tard ». Il confirma également la déportation de prisonnières dans les camps militaires du désert tchadien : « On a jeté ces femmes en pâture » déclare-t-il à la barre.

Durant la déposition du témoin, Hissène Habré reste enturbanné dans son silence, mais pour Clément Abaifouta, le fait qu’Hissène Habré entende son témoignage est déjà une victoire. Si la prison a brisé les rêves d’étude du jeune homme qu’il était, elle a fait naitre en lui un profond espoir : « J’ai passé 4 ans en détention, j’ai vu le pire. Il faut transformer la douleur en quête de justice ».

19 - 22 octobre : La parole aux femmes

Article publié dans Libération le 8 novembre 2015

Certaines l’admettent expressément, d’autres de façon détournée. Les crimes allégués se sont passés il y a plus de vingt-cinq ans, mais les séquelles de ces femmes demeurent. Toutes ont expliqué à la barre avoir été détenues arbitrairement, déportées, violées ou torturées. Humiliées, rabaissées, stigmatisées, elles ont tout de même eu le courage de venir témoigner au procès à Dakar de Hissène Habré, l’ancien président du Tchad (1982-1990). Habré est jugé pour crimes contre l’humanité, torture et crimes de guerre par les Chambres africaines extraordinaires, tribunal spécial créé par le Sénégal et l’Union africaine.

L’une de ces femmes, Khadidja, m’avait toujours dit qu’elle avait été torturée à plusieurs reprises et détenue au palais présidentiel de Habré à N’Djamena. Elle m’avait aussi promis que le jour où elle serait face à l’ancien président, elle dirait ce qu’elle avait réellement vécu. Khadidja a tenu sa promesse.

Khadidja Hassan Zidane témoigne lors du procès à Dakar de l’ex-dictateur du Tchad, Hissène Habré, les 19-20 octobre 2015, au sujet des souffrances qu’elle a endurées avec huit autre femmes et filles en 1988, dans le camp militaire d’Oudi-Doum.

© 2015 Radiodiffusion Télévision Sénégalaise

Chaque victime appelée à la barre suit le même parcours. L’attente d’abord dans un hôtel de Dakar, puis l’attente dans une petite salle du palais de justice de la capitale sénégalaise. Un huissier vient vous chercher. Vous entrez dans la salle d’audience. Les lumières sont fortes, agressives. La salle est pleine de caméras : le procès est retransmis en direct sur internet et à la télévision tchadienne. A gauche, un public, parfois de plusieurs centaines de personnes, dont certaines qui sont là pour soutenir l’accusé. A droite, les magistrats : deux greffiers, trois juges, quatre procureurs, tous vêtus de longues robes rouges. Tous vous surplombent. Tous sont des hommes, à l’exception d’une procureure. L’huissier vous fait marcher en direction d’une personne habillée d’un grand boubou blanc, enturbannée d’un foulard blanc, lunettes de soleils vissées sur le nez. Assis sur un fauteuil en cuir, c’est l’accusé, Hissène Habré.

La scène est impressionnante, intimidante. Tout le monde a les yeux rivés sur vous. A cet instant, tout le monde prête attention à chacun de vos mots. On vous place au milieu de la salle, à environ cinq mètres de l’ancien «homme fort» de N’Djamena, au même niveau que lui, face au président de la Cour. A sa demande, vous entamez votre déposition.

Beaucoup commencent avec une voix faible, tremblante, hachée. Certains pleurent. Plus vous avez souffert, plus cet exercice semble difficile et douloureux. Jusque-là, les crimes sexuels n’avaient pas encore été évoqués.

Dans une lettre ouverte adressée le 16 octobre au président et au procureur général du tribunal, les représentants de dix-sept organisations, dont le lauréat du prix Sakharov 2014, le docteur Denis Mukwege, «l’homme qui répare les femmes», regrettaient l’insuffisante attention portée aux violences sexuelles dans le procès Habré. C’était sans compter sur quatre femmes impressionnantes de courage.

Toutes déclarent avoir été arrêtées par des agents du régime et détenues plusieurs mois dans les prisons de la DDS, la redoutable police politique, à N’Djamena. Certaines y ont été violées. Merami a témoigné avoir été électrocutée et torturée à son arrestation : «Quand on m’a mise en prison, j’étais presque mourante. Je n’ai reçu aucun soin, si ce n’est quelques comprimés.»

D’un ton assuré, dans un arabe tchadien mélodieux, Khadidja explique ses multiples arrestations, ses terribles conditions de détention, ses tortures. Elle n’a pas l’air intimidée. A peine commence-t-elle à évoquer des violences sexuelles que le président de la Chambre lui propose un huis-clos. Refus du témoin : «Non, je ne vais rien cacher, ils ont couché avec moi. Je peux même me déshabiller.» Plusieurs fois elle affirme être prête à montrer les endroits où elle aurait été poignardée, notamment aux jambes et au sexe avec un stylo. Aux questions du parquet, elle répond sans hésiter : «Hissène Habré m’a violée quatre fois.» Face aux avocats commis d’office pour défendre Habré, qui remettent en cause la véracité de ses allégations, Khadidja rétorque : «C’est une honte pour moi de le dire, une honte pour ma famille, même ici c’est une honte de le dire. Je dis la vérité et Allah le sait. […] Hissène Habré m’a demandé de m’asseoir et une fois assise il m’a pris les cheveux, sur le sol» déclare-t-elle tout en mimant les gestes.

Comme Khaltouma, Haoua et Merami qui témoignent après elle, Khadidja a été déportée à Ouadi-Doum, aux confins du désert tchadien.«C’était une base militaire. Il n’y avait pas de civils. On vivait dans un hangar et on mangeait du gombo séché et du riz pas cuit», déclare Haoua, arrêtée à l’âge de 14 ans, alors que la DDS essayait de mettre la main sur sa mère qui résidait au Nigeria. «Les femmes des militaires n’étaient pas là. On lavait les uniformes, on préparait à manger.»

Khaltouma, ancienne hôtesse de l’air pour Air Afrique arrêtée alors que son avion faisait escale à N’Djamena, donne plus de détails sur leur vie dans ce camp militaire : «A Ouadi Doum, le soir, deux femmes sur six étaient utilisées à tour de rôle comme les esclaves sexuelles des soldats. C’est honteux. C’était prémédité, on nous administrait des médicaments pour ne pas avoir de bébé.» Merami, déportée avec sa fille, explique à la barre : «Elle a été violée plusieurs fois alors qu’elle n’avait que 12 ans.»

Le calvaire dans le désert décrit par ces femmes aurait duré un an. A leur libération, elles ont été emmenées au bureau du chef pénitencier à N’Djamena. Sur le mur, une image : «Il y avait un singe avec ses mains sur ses yeux, un singe avec les mains sur sa bouche et un autre avec les mains sur les oreilles. On nous a fait prêter serment devant cette image, et sur le Coran, de ne jamais raconter tout cela», indique Khadidja. Toutes ces femmes, comme d’autres détenus du régime avant elles, ont déclaré avoir eu à prêter un serment identique. Elles, en s’engageant dans la voie de la justice, ont décidé de briser ce serment.

La peur du regard que pourrait porter sur ces femmes la société tchadienne, pour laquelle ce sujet reste un tabou, n’a pas eu raison de leur détermination. Elles sont venues à Dakar pour expliquer à la justice et au monde l’horreur qu’elles ont vécue. «Maintenant que j’ai pu le voir silencieux alors qu’il était si fort, si puissant, je n’ai plus de haine», déclare Khaltouma à la Cour en parlant de l’ancien président tchadien. Alors que la défense de Habré, qui boycotte le procès, a qualifié Khadidja dans un communiqué de «prostituée nymphomane», cette dernière, après sa déposition, a simplement déclaré : «J’avais très peur au début et puis j’ai senti une force en moi qui m’a poussée à continuer mon témoignage. Je me sens plus légère.»

Audience du jeudi 29 octobre, Robert Hissein Gambier : les stigmates des tortures personnalisés

Ce jeudi, c’est un homme abimé par les souffrances de la torture qui s’est présenté à la barre à Dakar. Les traits sont marqués mais c’est d’une voix forte que Robert Hissein Gambier décrit ce qu’il a vécu, usant de grands gestes, comme s’il s’était fait le devoir de raconter son passé dans les moindres détails. Arrêté en décembre 1985 à N’Djamena par des agents de la DDS alors qu’il aurait été, selon lui, confondu avec un mercenaire libyen, il témoigne avoir été amené à la Présidence et conduit devant Hissène Habré qui aurait donné des instructions à ses agents. Ses geôliers le surnommèrent « Sabagalmoute », « celui qui court plus vite que la mort ».

Détenu à la DDS, à la Gendarmerie et au Camp des Martyrs, il affirme avoir subi de nombreuses formes de torture dont il garde des séquelles jusqu’à aujourd’hui. Aspergé d’insecticide dans les yeux et de gaz dans les oreilles, il est pratiquement sourd et aveugle. Tiré par les testicules, fouetté au câble électrique et ligoté arbatachar, Robert Hissein Gambier est un véritable survivant. Rare rescapé du « supplice des baguettes », il en fait la démonstration à la barre : deux morceaux de bois sont attachés à leurs extrémités et placés sur la tête de la victime au niveau des tempes. « Je voyais le monde à l’envers », explique-t-il à la barre.

A sa libération en 1990, tous ses proches le croyaient mort depuis longtemps. Vingt-cinq ans après les faits, le souvenir de la prison le hante toujours la nuit, l’empêchant de dormir. La torture des baguettes lui a également laissé d’incessantes séquelles : « ma tête est pleine de bourdonnements ».

Interpellant Hissène Habré, il s’écrit « Il a créé l’enfer, qu’il me dise pourquoi il a créé l’enfer ».  

Robert Hissein Gambier, qui capte l’attention du public venu en nombre, quitte finalement la salle d’audience en gros sanglots.

 

 

 

 

Audience des 16 et 19 octobre : « On me traite comme un animal »

Jeudi dernier et aujourd’hui sont l’occasion pour l’instituteur Abakar Adoum d’expliquer comment il a été arrêté en 1989 près d’Iriba dans l’Est du Tchad, puis transféré à N’Djaména par avion avec d’autres détenus. Il décrit les conditions de détention, notamment à la Piscine : « on nous donne du riz sec. Le soir, quand vous allez passer la nuit, on vous donne 1 litre pour 24 heures. Dans la cellule, y’a l’entassement, la faim, la soif et la mort ».

De l’ethnie Zaghawa, cible d’une répression acharnée, Abakar Adoum confirme qu’à cette époque « il y avait des représailles dans tout le pays ». Après plus de 10 mois en détention dans des conditions tragiques, Abakar Adoum a été libéré suite à la chute du régime de Hissène Habré. Particulièrement faible et amaigri, il confie « ce n’est qu’après 3 mois que j’ai pu tenir debout en me tenant sur le mur ». Le Parquet projette alors à l’audience le film de la Commission tchadienne d’Enquête où l’on voit une personne affaiblie au visage émacié, portée par d’autres individus : « C’est moi ! C’est moi ! » s’écrit Abakar Adoum provoquant de vives émotions de la salle, comme l’écrit l’un des blogger sénégalais présents : « Pour la première fois, une image ou un témoignage me touche dans ce procès. Jusqu’ici j’arrivais à rester hors de ça. Ceux qui passaient racontaient leurs expériences, mais il n’y avait pas d’images de cela. Mais lui voilà… quand on a montré la vidéo tout à l’heure, il a sursauté en disant c’est moi ! C’est moi ! ». 

@HenriThulliez's tweet on Abakar Adoum

 

Audiences des 15 et 16 octobre : Deux anciens infirmiers des prisons du régime témoignent

Deux anciens infirmiers de la Brigade Spéciale d’Intervention Rapide, le bras armé de la DDS, la police politique du régime Habré, sont venus exposer ce qu’ils ont vu dans les geôles des prisons de Hissène Habré.

« Pourquoi nos militaires mangeaient bien et pas nos détenus ? »

Alifa Gaston

Alifa Gaston a été infirmier du 6 mars 1984 au 1er décembre 1990. Tout au long de son mandat, il déclare avoir vu des morts, des hommes paralysés, des blessés ... « J'en ai assez vu ». Il décrit les conditions de détention terribles et le manque de médicaments à sa disposition. « Des détenus perdaient leurs dents rien qu'en les lavant avec leurs doigts. Il étaient trop malades ». Alifa Gaston a vu de nombreux détenus mourir en détention et il avoue que, concernant les certificats de décès, « Abakar Torbo, le chef du service pénitencier, me dictait les causes de la mort et je transcrivais ». A la question du Procureur général qui lui demande pourquoi il acceptait de retranscrire, il répond simplement que « c’était sous la contrainte (...) Pour vivre il faut le faire ». Il évoque également la prison des Locaux, avec sa terrible cellule C, C pour cadavres. « Ils sont nombreux, et la chaleur étouffe ». Aux Locaux, Alifa Gaston a déclaré qu’il pouvait y avoir « 3-4 morts par jour » et que « ça pouvait aller jusqu’à 8 ». Il confirme également que les détenus qui venaient de la DDS étaient torturés et explique que « les tortures se passaient dans une partie spéciale mais quand je consultais un prisonnier, je savais s'il avait été torturée ou pas ». Alifa Gaston confirme avoir vu Hissène Habré se rendre dans la cour de la prison la « Piscine »  pour voir un prisonnier.

« Les prisonniers appartenaient au président ! Personne d'autre que Hissène Habré ne pouvait ordonner toutes ces arrestations. »

Saria Asnègue Donoh

Saria Asnègue Donoh a été recruté en tant qu’infirmier major en 1982 à la BSIR. Il intervenait à la BSIR, à la prison du Camp des Martyrs et à la DDS. « Durant plusieurs années, je suis constamment avec les prisonniers. La souffrance de ces prisonniers, je l’ai vécu avec eux ». Saria Asnègue Donoh explique qu’aux vues des conditions de détention, même les détenus qui étaient arrêtés en bonne santé dépérissaient : « Les prisonniers venaient bien bâtis, bien formés mais c’est la souffrance de 1 mois, 2 mois, 3 mois, 6 mois, 1 an, 2 ans, 6 ans de prison qui les rend malade ». Il témoigne que la malnutrition était la cause première de maladie en détention et qu’après peu de temps « les prisonniers n’arrivent pas à marcher, ils rampent ». Il confirme l’utilisation de la torture sur certains détenus et les tragiques conséquences. « C’est suite aux tortures que certains sont morts quelques jours plus tard ». Il précise qu’à la DDS, même les femmes faisaient l’objet de tortures.  Parfois confus, la voix fragile, il explique comment le régisseur adjoint, « Abba Moussa, vient le matin et avant d’ouvrir la cellule il demande « combien sont morts » en arabe. Et s’il n’y a pas de morts, il n’est pas content. S’il y a que un ou deux morts, il attend le lendemain pour qu’il y ait en 3 ou 4 ». Il déclare également ne pas avoir eu accès à toutes les prisons, dont la Présidence et la Maison d’arrêt où étaient détenus les prisonniers de guerre, et que dans les prisons où il avait le droit d’aller, on lui refusait la visite de certains détenus. A la question de savoir quel était le pouvoir de l’ancien chef de l’Etat sur les prisonniers, la voix de l’infirmier est tranchante : « Les prisonniers appartenaient au président ! Personne d'autre que Hissène Habré ne pouvait ordonner toutes ces arrestations ».

Les deux infirmiers confirment avoir vu en détention le journaliste Saleh Gaba, très affaibli et qui avait fait l’objet de tortures. Ils confirment également avoir rencontré les sénégalais Abdourhamane Guèye et Demba Gaye, décédé en détention.

 

L’audition technique des experts ayant exhumé des fosses communes

Pour les audiences du mercredi 7 et jeudi 8 octobre, les experts de l'équipe argentine d'anthropologie médico-légale (Equipo Argentino de Antropología Forense, EAAF) se sont présentés à la barre pour donner un témoignage très technique sur les fosses communes exhumées au Tchad pendant l’instruction des Chambres africaines extraordinaires.  

L'EAAF est une organisation scientifique non gouvernementale qui applique les sciences médico-légales - essentiellement l'anthropologie et l'archéologie médico-légales - à l'investigation des violations des droits de l'homme dans le monde entier. Cette l'équipe travaille en Amérique Latine, en Afrique, en Asie et en Europe.

Les experts utilisent diverses techniques pour exhumer et identifier les victimes de disparitions et de meurtres extrajudiciaires, rendre les restes aux parents, présenter des preuves de violations et des modèles d’abus aux organismes judiciaires et non judiciaires appropriés, et former des professionnels nationaux pour poursuivre ce travail au niveau local.    

Le premier expert à prendre la parole a été le Dr. Anahi Ginarte, archéologue légiste, qui a expliqué, à l’aide de nombreuses photographies, les procédés et les fouilles que son équipe a eu à effectuer sur le territoire tchadien.

Les docteurs Claudia Bisso et Mercedes Salado Puerto ont expliqué les résultats de l'analyse génétique des ossements retrouvés sur les sites de Déli et de Koumra, au sud du Tchad. 

Le lendemain, l’expert Pierre Perich, médecin légiste, a présenté les résultats de ses analyses. A la ferme de Déli et à Koumra, au sud du Tchad, il a constaté que des ossements présentaient les preuves d’une mort violente par arme à feu.

A Gadjira, au centre du Tchad, bien que l’état de dégradation des corps rendait les analyses difficiles, les vêtements retrouvés portaient clairement les stigmates de balles reçues ayant provoqué la mort. Ainsi, sur la plupart des ossements, les traumatismes et les fractures sont dus à l’impact de projectiles d’armes à feu.

Ces résultats ont été confirmés par l’expert en balistique Pachon Mora qui a identifié des projectiles et morceaux de projectiles sur les sites des massacres.

A la ferme de Déli, lieu d’un supposé massacre de rebelles non armés en septembre 1984, les experts ont localisé 21 corps, majoritairement tués par balle. A l’exception de trois corps dont le sexe n’a pas pu être déterminé avec précision, tous ont été identifiés comme étant de sexe masculin et âgés en moyenne de 30 à 50 ans. Ces résultats corroboreraient la version des témoins qui soutiennent que ce sont, pour l’essentiel, des hommes (combattants rebelles et dirigeants de la ferme), qui ont été tués le 17 septembre 1984.

A une question du Parquet sur l’ampleur de la tuerie de la ferme de Déli, l’un des experts s’est contenté de lister les cas de certains corps : « Corps C 1 : 6 impacts, corps C2 : 6 impacts, corps C3 : au moins 8, corps C4 : au moins 8, etc. C’est scientifiquement, tout ce que je peux vous dire ».

A Mongo, au centre du Tchad, les experts ont découvert 14 corps qu’ils croient être liés à un autre massacre survenu la même année. La plupart des vêtements que portaient les victimes présentaient des traces d’impact de balle et au moins un individu aurait eu les mains attachées dans le dos.

Pendant la description technique et scrupuleuse de ces macabres découvertes, l’ancien président Hissène Habré est resté stoïque.   

 

Les victimes se succèdent face à l’ancien Président qui reste impassible

Semaine du 29 septembre au 6 octobre

Depuis plus d’une semaine maintenant, les victimes se succèdent pour témoigner devant la Cour, les avocats et le public, des sévices qu’elles ont subis pendant le régime de Hissène Habré.

Voici quelques échantillons d’audience.

Mariam Hassan Bagueri se présente pour témoigner au nom de son mari, Hissein Seïd Nanga dit Michelin, enlevé de son foyer en 1987 : « Les militaires sont entrés dans ma maison et ont pris mon mari. J’étais enceinte. Depuis son arrestation, personne ne l’a vu ». Ses biens ont ensuite été pillés par les militaires. Elle affirme que selon des rumeurs, l’ancien président aurait tué son mari de ses propres mains.  

 

 

 

Abgoudja Khamis

Abgoudja Khamis aurait  été contraint de creuser un charnier pour une douzaine de personnes fusillées la veille par « les militaires d’Hissène Habré » près de Mongo, dans le centre du pays. « Certains avaient les intestins hors du ventre et d'autres le crane ouvert », déclare-t-il à la barre.  

 

 

Daboubou Gagolmo

Daboubou Gagolmo, membre de l’ethnie hadjaraï, s’exprime à voix basse. Il est presque inaudible pour l’audience, mais son témoignage capte l’attention : arrêté et détenu à Bitkine dans le centre du pays pendant 9 mois, Daboubou déclare « J’ai passé 9 mois en cellule et on ne m’a rien dit » et explique avoir assisté à l’exécution de 16 prisonniers.

 

 

 

Mahamat Nour Dadji

Si un récit a profondément marqué les esprits, c’est bien celui de Mahamat Nour Dadji, ingénieur dans le pétrole issu d’une famille très influente de la communauté hadjarai. Très ému, interrompu par ses propres larmes, il explique  qu’un soir de 1987, des agents de la DDS sont arrivés au domicile familial pour voir son père, ancien conseiller diplomatique de Habré : « Le Président nous envoie vous chercher », auraient-ils déclaré avant de l’embarquer dans « une voiture de la présidence immatriculée PR 02 ». Depuis ce soir-là, Mahamat Nour Dadji affirme n’avoir jamais revu son père.  Peu après, ses frères et toute sa famille furent également arrêtés. Il annonce avoir été interrogé par des agents de la DDS qui le forçaient à regarder des tortures infligées à d’autres détenus : « Avant tout interrogatoire, il y avait toujours quelqu’un à torturer. J’en ai vu un à qui on a arraché les 10 ongles. Et il n’a pas bronché ».

Emu d’avoir à décrire ses souffrances, il interpelle régulièrement la Cour : « Imaginez la scène ». Il rend également hommage à sa mère, et à toutes les femmes qui ont souffert de la disparition de leur mari, laissées sans ressources avec leurs enfants. Sa mère a ainsi dû s’occuper de ses 10 enfants toute seule. Pour ne rien épargner à sa famille, ils auraient tous été expulsés successivement de leurs deux maisons. Il marque une courte pause, la gorge nouée par l’émotion.

Interrogé sur l’étude de personnalité de Hissène Habré, le décrivant comme un homme loyal en amitié, Mahamat Nour Dadji déclare: « C’est non seulement l’arrestation en tant que telle, mais c’était la façon dont a traité ma famille. (...) Qu’est-ce que nous, les enfants, avions fait ? Rien du tout. » Durant tout son témoignage, un silence pesant a recouvert l’auditoire, chacun était attentif aux paroles douloureuses prononcées par cet orphelin paternel. Enfant, le témoin déclare avoir joué avec les enfants du Président Habré,

Hissene Habre

Mahamat Nour Dadji interpelle directement l’accusé Hissène Habré : « Qu’il me dise ce que mon père lui a fait et pourquoi cet acharnement sur nous. Qu’il me dise comment il est mort. C’était son compagnon pourtant. Pourquoi ? Il pouvait très bien l’enfermer, le temps de faire des enquêtes pour savoir s’il était impliqué dans quelque chose. ».

Du mercredi 30 septembre au mardi 6 octobre, les témoignages se poursuivent à un rythme soutenu, même s’il n’y a plus d’audience le vendredi.

 

Zakaria Fadoul Kittir

Ainsi Zakaria Fadoul Khittir, professeur à l’Université de N’Djaména, a été arrêté en avril 1989, pendant la vague de répression qui touchait la communauté zaghawa. Un agent de la DDS serait venu à son bureau de l’Université pour l’arrêter : « Il m’a dit: ‘Je suis venu pour vous, je suis un agent de sécurité’. Là je me suis effrayé, c’était l’ambiance du moment. Je lui ai demandé s’il avait un mandat d’arrêt, il s’est mis à rire ».

Il a été emprisonné à la prison la « Piscine » qu’il décrit comme un « mouroir » dans lequel les prisonniers étaient « destinés à disparaitre ». Lorsqu’il demanda à un commissaire de la DDS pourquoi il avait été arrêté, l’agent lui aurait répondu « Monsieur le professeur, la responsabilité est collective ». Zakaria Fadoul Kittir indique que de nombreux membres de sa famille sont morts, victimes de la répression. Aujourd’hui, toutes ses sœurs sont veuves.

Détenu durant 15 jours, il décrit dans un français parfait les conditions de détention : la malnutrition, le manque d’hygiène, la surpopulation carcérale, etc.  Il rappelle que pour avoir un peu d’air, ses codétenus et lui-même devaient se coller à tour de rôle contre le sol, près du pas de la porte de leur cellule. A sa libération, Zakaria Fadoul Khidir ne pouvait plus tenir debout à cause de la fatigue. Il se souvient de la mort d’un de ses codétenus, un marabout arrêté peu de temps avant lui.

Président de l’une des associations tchadiennes des victimes, l’Association des victimes des crimes et répression politique (AVCRP),  Zakaria Fadoul Khidir indique rechercher le pardon et non la vengeance : « Hissène Habré a pratiquement décimé ma famille. Le pardon s’adresse à quelqu’un qui reconnait ses erreurs. Les hommes se comprennent par la parole, la meilleure façon pour Hissène Habré est de dire j’ai fait ça je le reconnais, je n’ai pas fait ça je ne le reconnais pas. « Je demande à Hissène Habré : où sont mes frères ? »

Fatime Toumle

Fatimé Toumlé est la première victime à s’exprimer pendant la semaine du 5 octobre. Son mari, Haroun Godi, Hadjerai, était secrétaire d’Etat dans le régime Habré avant d’être limogé suites à des critiques qu’il aurait formulé à l’égard de l’impunité d’un membre de la garde présidentielle auteur d’un meurtre. Se sentant menacé par le pouvoir, il décida de quitter le domicile pour rejoindre la rébellion au début de l’année 1987. Peu de temps après, la DDS se rendit à leur maison avec des militaires pour interroger la famille et recenser les biens. Elle fut expulsée de sa maison avec ses enfants deux semaines plus tard et tous ses biens furent spoliés par les militaires. Lors de la fouille de sa maison par la BSIR, le « bras armé » de la DDS, une lettre rédigée par son mari à son attention fut retrouvée lui demandant de prendre soin de leurs enfants et de sa mère au village. Elle indique avoir appris l’exécution de son mari par un communiqué officiel à la radio nationale l’année suivante.

En parlant des agents de la DDS, elle souffle : « Ils sont au-dessus de tout, ils sont au-dessus de la loi ».

Audience des 28 et 29 septembre : Les premières victimes appelées à témoigner

Cette semaine, c’est le défilé des victimes et parties civiles qui commence à Dakar, au procès de Hissène Habré. Invitées par les avocats des parties civiles ou par le Parquet général, elles viennent pour témoigner des sévices endurés.

Pour les premiers jours, ces hommes et femmes venus directement du Tchad, parfois du fin fond de leur village, ont été sélectionnés pour la pertinence de leurs témoignages sur l’expérience des membres de la communauté hadjarai. Rapidement, le public et la Cour font face aux stigmates des tortures. La première victime à parler, Ahmat Maki Outman tient à soulever sa chemise pour montrer les marques de coups qu’il au dos. Garba Akhaye mime les tortures dont il aurait fait l’objet : ligotage arbatatchar, ingurgitation d’eau, décharges électriques, etc.

Ahmat Maki Outman décrit les arrestations dans le centre du Tchad en 1987 des membres de deux familles Hadjerais, celles de Maldoum Bada et Haroun Godi. Outman a ensuite rapporté qu’il avait appris par trois rescapés, que les membres des deux familles avaient été horriblement torturés lors de leur détention. Il affirme que le pouvoir de N’Djaména avait dépêché un avion Transall sur place pour transporter des prisonniers.

Garba Akhaye, un cultivateur tchadien illettré, a été détenu pendant plus de deux ans dans les centres de détention de la police politique du régime, la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS). Chargé de basses besognes, il affirme avoir été contraint de cuisiner pour les prisonniers et d’enterrer ses codétenus morts en détention. Les parties ont passé l’après-midi à le questionner. Pour Akhaye, « Hissène Habré était un dieu sur terre, ses agents des anges qui enlevaient les hommes ».

Pendant cette journée d’audience, l’ancien président Hissène Habré est resté impassible, toujours enturbanné en blanc de la tête aux pieds, sans jeter un coup d’œil à ces personnes fraichement arrivées du Tchad pour le poursuivre.

La semaine continue avec l’audition d’autres victimes.

 

L’agent face à l’ancien président

Pour les audiences des mardi 22 et mercredi 23 septembre, c’était au tour de Bandjim Bandoum de déposer. Son témoignage était particulièrement attendu par la presse et toute personne intéressée par le dossier Habré. Pourquoi ?

Parce que c’est l’un des seuls, si c’est ne le seul témoin venant de l’intérieur du système : Bandoum est un ancien membre de la Direction de la documentation et de la sécurité, la DDS, la police politique du gouvernement de Habré.  Bandoum, lui, vit à Paris et était déterminé à venir témoigner.

Bandoum a expliqué avec une voix tremblante les raisons qui l’ont poussé à témoigner devant les Chambres :

« Ce que j’ai vu et assisté a troublé ma conscience. J’ai promis à mon fils il y a plusieurs années que si Hissène Habré serait un jour jugé, j’irai livrer mon témoignage pour participer à la vérité sur le régime Habré ».

Interrogé par le Parquet et les parties civiles, l’ancien responsable de la police politique est revenu dans les détails sur le fonctionnement de l’Etat tchadien à l’époque du régime : le rassemblement de l’information, les ordres donnés, la hiérarchie. Il a aussi évoqué la répression : les motifs d’arrestation, la torture systématique, les viols en prison, etc. « Je voyais la mort dans les yeux des prisonniers » a-t-il notamment affirmé.

Devant les questions des avocats des parties civiles, il a expliqué « l’obligation de résultat » qui pesait sur les agents de la DDS, parfois contraints d’ajouter des choses sur les rapports d’audition « alors qu’ils savaient que les personnes interrogées étaient innocentes ». Lui-même emprisonné après avoir refusé un nouveau poste à la DDS, il a décrit longuement un climat de peur et de suspicion difficile à supporter qui régnait au sein de la police politique.

Dans un message adressé aux victimes, il a dit :

«  A tous ceux  qui, par mon travail, par ma mission, j’ai couvert d’atrocités, je leur demande pardon. Ce pardon n’est pas suffisant mais je leur demande pardon publiquement ».

Devant les questions des avocats de Habré qui ont insisté sur la culpabilité de Bandoum et les poursuites en cours contre lui au Tchad, Bandoum a conclu :

« Je ne fuis pas la justice, aujourd’hui je suis devant la justice. Je ne fuis pas la justice du Tchad. Je suis prêt à comparaitre s'il y a une justice équitable. »

Pendant tout le témoignage de son ancien agent, l’ancien président Hissène Habré est resté de marbre, derrière son turban et ses lunettes de soleil, sans jeté un seul regard vers celui qui fut, un temps, à l’intérieur du système.

L’audience reprendra le lundi 28 septembre à 9h avec les premières auditions de parties civiles.

 

 

Audience du 21 septembre 2015 : Human Rights Watch au prétoire !

Audience du 21 septembre 2015 : Human Rights Watch au prétoire !

L’audience de ce lundi 21 septembre s’est ouverte avec un témoignage hautement technique sur les résultats d’une comparaison en écritures manuscrites. L’expertise du graphologue canadien Tobin Tanaka a permis de montrer que des annotations sur des documents auraient pu avoir été écrites par l’accusé. C’est notamment le cas d’une lettre envoyée par le ministre chargé de la Défense nationale, des anciens combattants et victimes de guerre à Hissène Habré en date du 29 octobre 1984 relayant une demande du Comité international de la Croix rouge de faire hospitaliser un certain nombre de prisonniers de guerre. Une note manuscrite en haut à gauche du document énonce :

« - Contrôler l’existence de ces prisonniers de guerre à l’hôpital

  - Désormais aucun prisonnier de guerre ne doit quitter la Maison d’Arrêt, sauf cas de décès. Car, le CICR a fait fuir de nombreux prisonniers de guerre ».

« Et Olivier c’est comment ? »

Mais le témoignage qui a retenu l’attention du public, et qui a continué aujourd’hui, est bien celui d’Olivier Bercault. Actuellement professeur en droit à l’Université de San Francisco, il a été pendant des années chercheur à Human Rights Watch dans la division « urgence » où il a couvert des conflits au Darfour, en Centrafrique, au Sri Lanka, en Irak, etc. mais il a surtout longuement enquêté au Tchad sur les exactions commises durant le gouvernement de Hissène Habré.

Olivier Bercault et Reed Brody découvrent les archives de la DDS en 2001 

©Pierre Hazan

Il a notamment participé avec Reed Brody à la découverte des archives de la police politique du régime, la DDS, en 2001, lorsqu’ils visitaient les anciens locaux de la DDS : des procès-verbaux d’enquête, des listes de prisonniers, des certificats de décès, des rapports de situation qui deviennent une véritable mine d’or de preuves pour comprendre le fonctionnement du système. Olivier a aussi été interviewé des centaines de personnes au Tchad.

Je dois admettre que j’ai eu la chance de travailler avec Olivier au Tchad et qui’il participé à ma formation sur le terrain. Quand je me rends à l’association des victimes à N’Djaména, nombreuses sont les personnes qui me demandent des nouvelles d’Olivier : « et Olivier c’est comment ? » Plusieurs survivants interrogés par Olivier dans ses recherches m’ont affirmé qu’il avait joué un rôle psychologique incontestable, et qu’il avait permis à de nombreuses victimes de se renforcer, de reprendre confiance et de se mobiliser.

Lors de son témoignage, Olivier met l’accent sur les séquelles des traumas psychologiques des victimes qu’il a côtoyées pendant des années. Il rappelle la difficulté qu’il a eue à recueillir des témoignages de femmes sur les crimes sexuels, mais a pu affirmer avoir recueilli des témoignages de femmes qui auraient été violées, notamment en détention.

Vidéo RTS :

Olivier Bercault a indiqué à la Cour avoir co-écrit un livre, « La Plaine des morts », qui énonce en détails les exactions commises pendant le gouvernement de Habré : arrestations arbitraires, exécutions extra-judiciaires, tortures, répressions contre des groupes ethniques, etc. Ce livre est décrit par le témoin qui cite notamment des expressions figurant sur des fiches de la DDS comme « interrogatoires serrés » ou « contraints de dire la vérité ». Le livre est la source de questions de la part du parquet et des avocats des parties civiles. Il est ensuite passé au crible par les avocats commis d’office chargés de défendre Hissène Habré. Cette fois c’est Olivier, en chercheur méthodique et passionné du Tchad, qui doit répondre aux questions. Il le fait avec calme. 

Le « statisticien des droits de l’Homme » à la barre

Aujourd’hui, dernier jour d’une semaine riche, c’est un expert atypique mais reconnu des droits de l’Homme qui était invité à livrer son témoignage : Patrick Ball, directeur du Human Rights Data Analysis Group.

Le mathématicien américain surnommé le « statisticien des droits de l’Homme » a détaillé les conclusions de son expertise sur la « mortalité dans les prisons de la DDS au Tchad, 1985-1988 ». Mandaté par les Chambres africaines extraordinaires, il s’était rendu au Tchad en juin 2014 pour obtenir des copies des archives de la DDS, la police politique du régime de Hissène Habré, s’intéressant particulièrement aux listes journalières des prisonniers en détention.

Patrick Ball est bien quelqu’un de prisé dans son domaine. Depuis 20 ans il produit des analyses statistiques quantitatives de violations des droits humains. Tout aussi bien un habitué des commissions de vérité ou de missions des Nations unies comme en El Slavador, en Ethiopie, au Guatemala, en République démocratique du Congo, au Libéria, en Syrie, etc. il a été témoin expert au procès Milosevic devant le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie et a prêté main forte aux ONG désireuses de mettre des chiffres sur des exactions.

Son expertise uniquement basée sur les documents de la DDS, il rapporte que le taux brut de mortalité maximum dans les prisons de la DDS pour la période étudiée était de 2,37 décès pour 100 prisonniers le 23 mai 1988. «Un taux extraordinaire » a-t-il insisté.

Soumis aux questions contradictoires des différentes parties, la défense a surtout insisté sur ses travaux précédents avec Human Rights Watch, notamment dans l’affaire Habré. Il a toutefois affirmé qu’il n’existait aucun lien juridique ou financier avec l’ONG de défense des droits de l’Homme.

Au terme de cette deuxième semaine d’audience chargée en témoignages d’experts, Souleymane Guengueng, un des représentants des associations de victimes a indiqué :

« Après les dépositions de Mahamat Hassan Abakar, du juge Fransen et aujourd’hui de Patrick Ball, ... oui tout est fait pour témoigner de notre histoire ».

 

 

 

Le long cheminement de la justice

L’audience d’aujourd’hui a été rythmée par la voix sobre d’un technicien du droit pénal international, celle de Daniel Fransen, actuellement juge au Tribunal spécial pour le Liban qui en 2005, alors qu’il était juge d’instruction au sein des juridictions belges, avait émis un mandat d’arrêt international contre Hissène Habré.

A la barre, le juge Fransen a rappelé « l’histoire de l’instruction » qui a commencé il y a près de quinze ans, le 30 novembre 2000, quand trois victimes belges d’origine tchadienne déposèrent plainte contre Habré auprès du Tribunal de première instance de Bruxelles, en application de la loi de compétence universelle, pour crimes contre l’humanité, torture, arrestations arbitraires et enlèvements. Après avoir vérifié la compétence des juridictions belges pour mener de telles enquêtes, le juge Fransen s’empara du dossier. Il commença son travail de juge d’instruction : mener une enquête à charge et à décharge sur les présumés crimes contre l’humanité commis au Tchad de 1982 à 1990.

Il alla au Tchad du 26 février au 7 mars 2002 avec le Procureur du Roi, quatre officiers de police judiciaire et une greffière dans le cadre d’une commission rogatoire internationale. Cette visite des enquêteurs belges créa une véritable lueur d’espoir pour les victimes qui se bousculaient pour être auditionnées. Ils auditionnèrent aussi des témoins, notamment des personnes ayant travaillé au sein des rouages de l’administration, visitèrent des lieux de détention du régime, se rendirent sur des lieux censés abrités des charniers et obtinrent des copies certifiées des archives de la DDS.

Le juge Fransen a insisté sur la bonne coopération des autorités tchadiennes qui, le 7 octobre 2002, lui adressèrent une lettre levant un obstacle de poids aux poursuites contre l’ancien président tchadien : « Monsieur Hissène Habré ne peut prétendre à une quelconque immunité de la part des autorités tchadiennes ».

Après avoir « étudié minutieusement le dossier pendant trois ans », le juge Fransen décida de délivrer le 19 septembre 2005 un mandat d’arrêt international à l’encontre de Hissène Habré pour crimes contre l’humanité, génocide, crimes de guerre et actes de torture. Le même jour, la Belgique adressa une demande d’extradition au Sénégal.

Mais les autorités sénégalaises refusèrent d’extrader Habré en Belgique ouvrant la voie à des années sans négociation entre les deux Etats. La Belgique alla jusqu’au bout en portant plainte contre le Sénégal devant la Cour internationale de Justice qui, le 20 juillet 2012, ordonna au Sénégal de soumettre « sans autre délai » Hissène Habré « à ses autorités compétentes pour l’exercice de l’action pénale ».

Répondant aux questions des différentes parties, le juge Fransen a confirmé que selon lui, il existe des éléments suffisants permettant de croire que Hissène Habré contrôlait personnellement la DDS et était responsable des crimes commis par celle-ci ; ce qui l’amena à délivrer le mandat d’arrêt international. Le juge belge a aussi tenu à rappeler que, déjà en 2000, lors du premier dépôt de plainte de victimes à Dakar, le juge d’instruction sénégalais Demba Kandji avait inculpé Habré pour actes de torture et de barbarie.

A la sortie de l’audience le président de l’association des victimes, Clément Abaïfouta, se souvient  avec soulagement des années de lutte des victimes :

« Fransen et la Belgique ont beaucoup joué pour l’avancement de ce dossier. Sans la Belgique, nous ne serions pas ici et c’est formidable de savoir que les juges d’instruction belges et sénégalais ont finalement pu coopérer pour un bon partage d’informations ».

 

 

 

Fosses communes et cartes postales

Après les incertitudes et les préliminaires d’une telle procédure, le procès de Hissène Habré pour les crimes de masse commis sous son régime a finalement repris. Deux témoins clés, Mike Dottridge, ancien chercheur à Amnesty International, et Mahamat Hassan Abakar, ancien président de la Commission nationale d’enquête, ont été entendus durant les trois derniers jours d’audience.

Dottridge a exposé l’histoire des 23 « mini-rapports » d’Amnesty International publiés pendant le régime qui relatent les exécutions sommaires, l’utilisation de la torture et les disparitions. Amnesty a véritablement mis  un coup de projecteur sur les exactions commises pendant le régime de Hissène Habré : après la chute du dictateur, plus de 50.000 lettres et cartes postales de membres d’Amnesty ont été retrouvées dans les dossiers de la police politique de Habré, la DDS. Dottridge a également décrit la visite d’une délégation d’Amnesty au Tchad en 1985 qui a rencontré le directeur de la DDS, Saleh Younouss. La Cour a également diffusé un enregistrement de Radio France Internationale dans lequel Habré répond aux allégations d’Amnesty que des massacres auraient été commis dans le Sud du Tchad en 1984-1985.

Mahamat Hassan Abakar, certainement un des juristes tchadiens les plus distingués, a ensuite été appelé à la barre. Il a témoigné des méthodes de tortures de la DDS et de ses lieux de détention ainsi que des différents épisodes de la répression qui ont eu lieu sous le règne de Habré. Le film de la Commission d’enquête, malheureusement gâché par des problèmes techniques qui ont d’ailleurs marqué l’ensemble des audiences, a montré des images dures de prisonniers émaciés et de fosses communes, forçant beaucoup de personnes présentes dans la salle d’audience à fermer les yeux.

La nomination par la Cour de trois avocats commis d’office pour représenter Habré a permis , comme il se doit, de garantir une procédure contradictoire. Les avocats de la défense ont passé des heures à contre-interroger les deux témoins. Dottridge a dû faire preuve de tout son sang-froid britannique pour rester   calme, tandis qu’Abakar utilisait les questions pour creuser davantage sur le rapport de la Commission d’Enquête et ses conclusions.

Les partisans de Habré continuent de qualifier les avocats commis d’office par la Cour  de « mercenaires », alors même que le fils de Habré prenait des selfies avec Mounir Ballal, le doyen des avocats commis d’office, à l’extérieur de la salle d’audience.

Un des neveux de Habré, après avoir perturbé les audiences pour la seconde fois, a été immédiatement présenté à la Cour, jugé avec l’assistance d’un avocat et reconnu coupable de trouble à l’audience. La Cour l’a condamné à 5 mois de prison.

Les prochains témoins sont le juge d’instruction belge, Daniel Fransen, qui a passé 4 ans à enquêter sur l’affaire, le statisticien Patrick Ball et le consultant de Human Rights Watch Olivier Bercault, auteur du livre « La Plaine des morts ». 

Jeudi 10 et vendredi 11 septembre : le procès de Hissène Habré a pris son rythme de croisière

Le procès de l’ancien président du Tchad est entré dans ses septième et huitième jours d’audience et a adopté son rythme de croisière.

Désormais le public ne peut entrer dans la salle d’audience qu’une fois Hissène Habré amené à son son fauteuil par les forces de l’ordre. Toujours drapé de blanc, enturbanné de la tête aux pieds avec ses lunettes de soleil, il écoute, impassible et silencieux, les dépositions des témoins et les premières joutes entre avocats.

Plusieurs témoins sont invités devant la Cour. Chaque témoin est soumis aux questions du parquet, des avocats des parties civiles et des avocats de la défense qui remplissent leurs rôles en relevant des incohérences dans les dépositions des témoins.

Les conclusions d’une experte psychologue ayant eu la tâche de dresser un portrait de la personnalité de Hissène Habré sont contestées par le Parquet et les avocats des parties civiles.  Ils regrettent un rapport incomplet, du fait notamment qu’elle n’a pas été en mesure de rencontrer l’accusé.

Deux anciens hommes politiques tchadiens sont ensuite appelés à la barre pour participer à l’enquête de personnalité de l’ancien président.

Faustin Ballam Facho, ancien leader d’un parti d’opposition membre du Gouvernement d’Union nationale de transition (GUNT) de l’ancien président tchadien Goukouni Oueddei, s’est réconcilié avec le régime de Habré en 1988 lorsqu’il a été nommé  secrétaire d’Etat, selon lui, pour permettre la libération de certains de ses sympathisants emprisonnés. Le témoin indique qu’il y avait un climat de répression qui s’abattait contre les opposants politiques et un clivage ethnique renforcé au Tchad sous le régime de l’ancien président.

Jean Alingué Bawoyeu, a été nommé président de la Cour constitutionnelle en 1988 après avoir été membre de l’opposition au régime Habré. Il explique en détail comment la nuit de la chute du régime Habré, le 30 novembre 1990, alors qu’il était président de l’Assemblée nationale, l’ancien président a demandé les pleins pouvoirs, mais a dû fuir en emportant avec lui trois milliards de francs CFA puisé dans le Trésor national tchadien.

Mais l’un des témoignages les plus intéressants a sans nul doute été celui de Mike Dottridge, un ancien chercheur à Amnesty international. Il explique en longueur comment son organisation et ses membres s’étaient massivement mobilisés pour faire connaître au monde les exactions commises au Tchad. Quel moment fort pour tout militant des droits de l’Homme que de voir un ancien président accusé de crimes contre l’humanité faire face à un membre d’une grande organisation humanitaire exposer ses méthodes de recherche et de plaidoyer !

Des milliers de lettres ont été envoyées au gouvernement tchadien pour l’appeler à respecter les droits de l’Homme. Des membres d’Amnesty sensibilisaient les pays alliés du Tchad et l’Organisation des Nations unies qui envoyait au gouvernement tchadien des questions sur la situation des droits de l’Homme, sans jamais recevoir de réponse. Une délégation conduite par le Secrétaire-général adjoint  d’Amnesty avait même rencontré en 1985 Saleh Younouss, l’ancien directeur de la DDS, la police politique du régime, pour s’enquérir de la situation de plusieurs dizaines de personnes disparues.

Dans un français parfait, l’activiste britannique maintient le public en haleine lorsqu’il explique en détails les exactions documentées par Amnesty international : massacres de civils, disparitions de personnes, arrestations d’enfants, méthodes de torture, répressions au sud du Tchad et contre les membres des ethnies hadjarai et zaghawas, etc. Il a conclu sa présentation en déclarant :

« A partir de juin 1982, on a compté les noms d’environ 400 personnes arrêtés sur des motifs politiques et que beaucoup ont été portés disparues. La grande tragédie c’est qu’en décembre 1990, on a confirmé que pour ces disparitions il s‘agissait de personnes mortes ».

Reprise de l’audience lundi 14 septembre avec les questions des parties au chercheur d’Amnesty. 

Jeudi 10 et vendredi 11 septembre : le procès de Hissène Habré a pris son rythme de croisière

Le procès de l’ancien président du Tchad est entré dans ses septième et huitième jours d’audience et a adopté son rythme de croisière.

Désormais le public ne peut entrer dans la salle d’audience qu’une fois Hissène Habré amené à son son fauteuil par les forces de l’ordre. Toujours drapé de blanc, enturbanné de la tête aux pieds avec ses lunettes de soleil, il écoute, impassible et silencieux, les dépositions des témoins et les premières joutes entre avocats.

Plusieurs témoins sont invités devant la Cour. Chaque témoin est soumis aux questions du parquet, des avocats des parties civiles et des avocats de la défense qui remplissent leurs rôles en relevant des incohérences dans les dépositions des témoins.

Les conclusions d’une experte psychologue ayant eu la tâche de dresser un portrait de la personnalité de Hissène Habré sont contestées par le Parquet et les avocats des parties civiles.  Ils regrettent un rapport incomplet, du fait notamment qu’elle n’a pas été en mesure de rencontrer l’accusé.

Deux anciens hommes politiques tchadiens sont ensuite appelés à la barre pour participer à l’enquête de personnalité de l’ancien président.

Faustin Ballam Facho, ancien leader d’un parti d’opposition membre du Gouvernement d’Union nationale de transition (GUNT) de l’ancien président tchadien Goukouni Oueddei, s’est réconcilié avec le régime de Habré en 1988 lorsqu’il a été nommé  secrétaire d’Etat, selon lui, pour permettre la libération de certains de ses sympathisants emprisonnés. Le témoin indique qu’il y avait un climat de répression qui s’abattait contre les opposants politiques et un clivage ethnique renforcé au Tchad sous le régime de l’ancien président.

Jean Alingué Bawoyeu, a été nommé président de la Cour constitutionnelle en 1988 après avoir été membre de l’opposition au régime Habré. Il explique en détail comment la nuit de la chute du régime Habré, le 30 novembre 1990, alors qu’il était président de l’Assemblée nationale, l’ancien président a demandé les pleins pouvoirs, mais a dû fuir en emportant avec lui trois milliards de francs CFA puisé dans le Trésor national tchadien.

Mais l’un des témoignages les plus intéressants a sans nul doute été celui de Mike Dottridge, un ancien chercheur à Amnesty international. Il explique en longueur comment son organisation et ses membres s’étaient massivement mobilisés pour faire connaître au monde les exactions commises au Tchad. Quel moment fort pour tout militant des droits de l’Homme que de voir un ancien président accusé de crimes contre l’humanité faire face à un membre d’une grande organisation humanitaire exposer ses méthodes de recherche et de plaidoyer !

Des milliers de lettres ont été envoyées au gouvernement tchadien pour l’appeler à respecter les droits de l’Homme. Des membres d’Amnesty sensibilisaient les pays alliés du Tchad et l’Organisation des Nations unies qui envoyait au gouvernement tchadien des questions sur la situation des droits de l’Homme, sans jamais recevoir de réponse. Une délégation conduite par le Secrétaire-général adjoint  d’Amnesty avait même rencontré en 1985 Saleh Younouss, l’ancien directeur de la DDS, la police politique du régime, pour s’enquérir de la situation de plusieurs dizaines de personnes disparues.

Dans un français parfait, l’activiste britannique maintient le public en haleine lorsqu’il explique en détails les exactions documentées par Amnesty international : massacres de civils, disparitions de personnes, arrestations d’enfants, méthodes de torture, répressions au sud du Tchad et contre les membres des ethnies hadjarai et zaghawas, etc. Il a conclu sa présentation en déclarant :

« A partir de juin 1982, on a compté les noms d’environ 400 personnes arrêtés sur des motifs politiques et que beaucoup ont été portés disparues. La grande tragédie c’est qu’en décembre 1990, on a confirmé que pour ces disparitions il s‘agissait de personnes mortes ».

Reprise de l’audience lundi 14 septembre avec les questions des parties au chercheur d’Amnesty. 

Une audience pour l’histoire pour un procès historique

Ce mercredi 9 septembre, j’accompagne Ousman Abakar Taher sur le chemin du tribunal. Ensemble, nous commentons la presse sénégalaise qui reprend largement les horreurs décrites la veille par la lecture de l’ordonnance de renvoi.  

Dans la salle d’audience, l’ancien président est déjà présent, enturbanné et silencieux. La Cour invite l’accusé à se présenter à la barre, décliner son identité, et recevoir les questions de la Chambre. L’ancien président du Tchad reste stoïque et refuse de se lever. Fin de l’interrogatoire d’identité.

Former POW Ousmane Abakar speaks to media 

HRW/Reed Brody

Quelques minutes plus tard, ce sont les voix de l’histoire du Tchad qui s’élèvent dans le Palais de Justice.

Dans un pays où l’histoire contemporaine est très peu étudiée, où le Tchad après la décolonisation n’est que rarement au programme du baccalauréat, le procès de Hissène Habré donne un éclairage sans précédent sur l’histoire du Tchad, à travers le parcours de l’ex- président.

Grâce à des archives sonores, le public entend la voix fragile de Goukouni Oueddei, l’ancien président tchadien, compagnon de route puis meilleur ennemi de Hissène Habré. Le public est aussi invité à écouter une voix tremblante et lointaine issue des transistors des années 1970, celle de Françoise Claustre, l’ethnologue française enlevée par les rebelles de Hissène Habré en 1974 et maintenue en otage dans les grottes du Tibesti, au nord du Tchad. Ce rapt historique rappelle l’insolence des rebelles qui firent tuer en 1975 le commandant français Galopin venu négocier la libération de l’otage. Cet épisode clef dans l’ascension de Habré rappelle comment ce dernier est devenu célèbre dans le monde entier.

Puis l’historien tchadien Arnaud Dingammadji, mandaté par les Chambres africaines extraordinaires pour proposer une expertise historique sur le parcours de l’ancien président, donne un véritable cour magistral sur les différents épisodes qui marquèrent la vie de  l’accusé. Pour conclure la première partie de sa présentation, l’historien retient trois traits qu’ étaient dans son avis dominants de l’ascension au pouvoir de Habré :

  • Il apparaît comme l’homme politique le plus opposé aux ambitions de la Libye sur le Tchad,
  • Il est un homme politique dévoré par l’ambition d’arriver au pouvoir,
  • Il se e caractérise au Tchad par le recours permanent à la violence comme arme de conquête du pouvoir.

Après la présentation de quelques photos de l’ancien président tchadien, notamment en compagnie de Francois Mitterrand, Mobutu, Reagan, Kadhafi, etc. l’audience est suspendue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Procès Hissène Habré : Quatrième journée d’audience, la lecture de l’horreur

En ce mardi 8 septembre, la ville de Dakar est menacée par un nuage lourd. L’ambiance est humide et chaude.

À notre arrivée dans la salle d’audience, Hissène Habré est déjà là, assis sur son fauteuil, entouré d’imposants gendarmes sénégalais qui scrutent les va-et-vient dans la salle. Toujours drapé dans son boubou blanc, caché derrière ses lunettes noires et son turban immaculé, l’ancien dictateur du Tchad reste impassible et silencieux. Nous sommes bien loin de ses gesticulations de la veille.

Abdourahmane Guèye

© HRW/Henri Thulliez

Pourtant, dans sa lecture de l’ordonnance de renvoi, document de 187 pages résumant les charges pesant contre lui, fruit d’un travail de 19 mois des juges d’instruction, le greffier déclare que, hier, le régime de l’homme assis aujourd’hui face à ses juges, est accusé d’avoir commis des crimes odieux.

La voix du greffier, résonnant dans les haut-parleurs de la salle, explique ainsi que Habré a créé sa police politique, la DDS, donné des ordres aux agents de cette dernière, établi un réseau de prisons secrètes, participé à des séances de torture, gardé la main sur l’Armée, la Garde présidentielle, etc.

A la lecture de la conclusion de l’ordonnance de renvoi, le public nombreux semble indigné : « La Chambre d'Instruction estime que la responsabilité de Hissène Habré est susceptible d'être engagée au titre de l'entreprise criminelle commune pour le crime contre l'humanité et le crime de torture et en qualité de supérieur hiérarchique pour le crime de guerre ».

Abdourahmane Guèye, commerçant sénégalais arrêté en 1987 à N’Djaména par la DDS alors qu’il transportait de l’or, n’a pas pu cacher sa satisfaction d’avoir entendu son nom dans le document à plusieurs reprises :

« J’ai toujours su qu’un jour on connaitrait la vérité sur ce régime. Aujourd’hui, mon vœu s’est concrétisé. Maintenant, j’attends d’être appelé à la barre pour le regarder dans les yeux et lui demander pourquoi j’ai été arrêté. Je veux qu’il sache quelle a été ma vie de père de famille après ma libération ».

Reprise de l’audience le mercredi 8 septembre à 9h avec le début des auditions des témoins et experts. À la sortie de l’audience, le ciel s’est dégagé.  

 

 

 

Reprise du procès de Hissène Habré, troisième jour

La reprise du procès est enfin arrivée, après 45 jours, le temps pour les avocats commis d’office d’étudier le dossier et préparer la défense de Hissène Habré. Arrivé au Palais de Justice avec huit des parties civiles, la plupart venue du Tchad, je pouvais sentir leur impatience de voir l’ancien dictateur à la barre.

L’audience commence : les procureurs, les juges, les avocats des victimes, les avocats commis d’office sont présents. Mais l’accusé, lui, n’est pas là. Il refuse de comparaître.  Le président lui ordonne de se présenter, pas de réponse.

La Cour suspend finalement l’audience le temps pour un huissier de présenter une injonction de comparaitre.

Une heure plus tard, l’audience reprend. La Cour ordonne que Habré soit présenté de force.

Les gesticulations commencent alors. Porté par des agents de force de l’ordre, Habré se débat, crie, tente de fuir. Ses partisans crient des slogans, certains sont évacués de la salle.

Tant bien que mal Habré prend place sur une chaise, devant le juge. Dès que ce dernier prend la parole, l’ancien homme fort du Tchad crie : « taisez-vous, à bas le néo-colonialisme ».

Le Président rétorque à l’accusé qu’il sera présent qu’il le veuille ou non. Cette Cour a compétence pour le juger, même s’il ne la reconnaît pas et la considère illégitime.

Débute dès lors la procédure habituelle : lecture des 187 pages de l’ordonnance de renvoi qui décrit le fonctionnement  de l’administration répressive et les crimes.

Le public écoute, attentivement. Les victimes, elles, restent dignes.

L’audience est à nouveau suspendue, pause déjeuner oblige.

 

Procès Habré : Toujours horrifié par les récits des survivants, mais leur jour à la barre est proche

J’ai beau travailler avec les survivants d’exactions commises pendant le régime de Hissène Habré depuis 4 ans, c’est avec beaucoup d’émoi que j’ai suivi aujourd’hui la conférence de presse à Dakar de parties civiles venues tout droit de N’Djaména. Pour sensibiliser une opinion sénégalaise divisée, elles expliquaient pourquoi elles poursuivent en justice l’ancien dictateur du Tchad.

Comme les dizaines de journalistes sénégalais venus écouter ces récits de l’horreur pour la première fois, je ne pouvais qu’être indigné en entendant une Rachel Mouaba en sanglots décrire ce jour où son père fut arrêté devant elle, ligoté, torturé puis fusillé. Alors qu’elle n’avait que 21 ans, elle fut ensuite violée par des agents du régime.

Press conference held by the victims of former Chad dictator Hissène Habré in Dakar, Senegal, September 3, 2015

© Human Rights Watch 2015

Comment ne pas être terrifié par l’histoire d’Haoua Brahim, arrêtée à l’âge de 13 ans puis déportée avec d’autres femmes dans le désert tchadien « pour servir les besoins domestiques des militaires » ? Pour ajouter à l’horreur, Haoua a décrit comment : « les militaires venaient nous chercher par deux, la nuit, et nous violaient ».

Hissène Habré, le dictateur en procès depuis le 20 juillet pour crimes contre l’humanité, torture et crimes de guerre se languit dans un silence obstiné après avoir adopté une stratégie malvenue de victimisation.

« Qu’importe », insiste Clément Abaifouta, président de l’association des victimes, « le procès aura lieu, les preuves de la cruauté de son régime seront présentées et les juges statueront sur sa culpabilité ». « Nous sommes prêts à le regarder dans les yeux et lui demander pourquoi il nous a laissé pourrir en prison » a expliqué Fatimé Sakine, torturée dans les geôles de Habré. « Nous n’avons plus peur ». 

Procès Habré, 2ème journée d’audience : procès suspendu jusqu’au 7 septembre

Après l’agitation déclenchée hier par Hissène Habré, le deuxième jour d’audience a repris dans une atmosphère plus calme. L’ancien dictateur était déjà dans la salle, drapé de son boubou blanc, foulard devant la bouche, entouré d’agents de police. 

Hissène Habré lors de l'ouverture de son procès à Dakar, le 20 juillet 2015.

© 2015 Human Rights Watch

Une grande partie du public, principalement des étudiants et des membres de la diaspora tchadienne, avait dans leur main les journaux du jour. Ils titrent « Habré, dindon de la force », « Habré assure le show », « Hissène Habré torture la Cour », etc.

9h26. La Cour entre, l’audience est ouverte. Le Président prend la parole, appelle Habré au prétoire qui refuse et demandent si ses avocats sont présents pour assurer sa défense. Pas de réponse. Le Président Kam indique qu’en vertu des dispositions du Code de Procédure pénale il nomme trois avocats d’office afin d’assurer la défense de Habré. A la suite d’une discussion à huis clos entre les membres de la Chambre et les trois avocats sénégalais désignés, le Président annonce un report d’audience de 45 jours afin de permettre aux avocats de prendre connaissance du dossier.

Maître Georges-Henri Beauthier, puis Maître William Bourdon, avocats des parties civiles, prennent alors la parole pour s’exprimer, avec gravité, sur cette décision. Dans une plaidoirie remarquable qui a capté l’attention de tout le public, Me Bourdon a regretté que les avocats des parties civiles n’aient été consultés au préalable de la décision craignant que Hissène Habré poursuive sa stratégie de prise en otage de la justice en révoquant une fois encore ses avocats après avoir gagné un délai de 45 jours :

« Une décision qui, comme cela avait été dit, pourrait, malgré vous, contre vous, et contre les victimes, faire le jeu des tentatives d’Hissène Habré, annoncées depuis plusieurs mois dans des paroles de corridors, de saboter, paralyser, asphyxier, une justice dont il ne veut pas tant il redoute le verdict et que sa cellule devienne sa prison éternelle ».

Le Procureur général et le Président de la Chambre ont enfin souligné l’importance de tout mettre en œuvre afin que le procès soit juste et équitable.

Les victimes, bien que déçues de ce délai accordé à l’ancien dictateur, sortent néanmoins dignement de la salle d’audience en reconnaissant avoir toujours cherché un procès juste et équitable. Comme l’a dit Madame Fatimé Toumlé, dont le mari a été assassiné  « 45 jours, ce n’est rien »

Reprise du procès le 7 septembre.  

Procès Habré : 1ère journée d’audience à Dakar

Procès Habré : 1ère journée d’audience à Dakar

Le Palais de justice de Dakar a connu une rare effervescence ce lundi matin 20 juillet, date de l’ouverture du procès de l’ancien président tchadien Hissène Habré devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE).

8 heures 30. Sept avocats tchadiens, sénégalais, français, suisses et belges arrivent au Palais de justice les bras chargés des 4445 procurations de victimes. Ils sont accompagnés de survivants et d’activistes des droits de l’Homme. Ils rejoignent devant le Palais de justice une manifestation de soutien aux victimes menée par Abdourahmane Guèye, le survivant sénégalais.

Plus de 1000 personnes sont présentes dans la grande salle du Palais de justice. Une centaine de journalistes sénégalais et étrangers se bousculent pour interviewer les avocats, victimes et personnalités présentes. Beaucoup de personnalités se sont déplacées : un représentant de l’Union africaine, les ministres tchadiens de la Justice et de la Communication, les ambassadeurs belge et américain ainsi que l’ambassadeur itinérant américain pour les droits de l’Homme, Stephen Rapp, et le bâtonnier du Sénégal.

Hissène Habré, dont la présence était plus qu’incertaine eu égard à sa stratégie de rupture face aux CAE, est finalement présent, mené dans la salle une heure avant le début de la cérémonie. Alors que son avocat était interviewé assis à ses côtés, Habré s’est soudainement levé en criant « A bas l’impérialisme ! ». Au même instant, plusieurs personnes parmi ses soutiens dans la salle commencent à hurler et fustiger le traitement réservé à Habré, se rapprochant et encerclant leur idole d’un peu trop près au goût du service de sécurité. Face aux éclats de Habré et de ses soutiens, le service pénitencier décide rapidement d’expulser Habré et ses ses partisans .

10 heures. Le Parquet puis les trois juges de la Chambre d’assises font leur apparition. Le Président de la formation de jugement, le burkinabé Gberdao Gustave Kam, déclare ouvert le procès et donne la parole au Procureur général des CAE, Mbacké Fall.

Ce-dernier a fait un exposé exhaustif de la procédure judiciaire de l’affaire Habré de l’an 2000 à 2015. Des plaintes déposées au Sénégal, en Belgique et au Tchad, en passant par les arrêts de tribunaux nationaux et internationaux tels ceux de la Cour internationale de Justice ou de la Cour de justice de la CEDEAO, et des actes d’enquête du Procureur et des juges instructions, il a su résumer de manière claire la complexité du combat judiciaire qui aboutit avec ce procès. Il a ensuite souligné que les CAE étaient tributaires de l’entraide du Tchad et a regretté le silence dans lequel l’accusé s’est drapé tout au long de la procédure.

La présidente du collectif des avocats de la principale association de victimes, Me Jacqueline Moudeïna, a ensuite eu la parole. Elle a exprimé sa vive émotion et l’honneur qu’elle ressentait de porter la voix des victimes dans ce procès historique pour l’Afrique et pour l’humanité.

Silence du côté de la défense, les avocats de Habré ayant décidé de ne pas être présents selon la volonté de leur client.

Lorsque l’accusé est appelé à comparaître après ces déclarations, celui-ci refuse; le juge demande alors à l’huissier de sommer Habré à comparaître l’après-midi et suspend l’audience.

A la reprise de l’audience à quinze heures, le Président de la Chambre d’assises informe l’audience que Habré refuse de se présenter devant la Cour. Il aurait déclaré au greffier :

« Ces chambres que j’appelle, moi, comité administratif extraordinaire sont illégitimes et illégales. Ceux qui y siègent ne sont pas des juges mais de simples fonctionnaires remplissant une mission commandée, d’ordre politique. J’ai été illégalement emprisonné à la suite d’un acte de kidnapping et ensuite illégalement détenu. Je n’ai dès lors à répondre à aucune démarche de ce comité dont l’existence et les activités sont illégales ».

Le Président décide donc de suspendre à nouveau l’audience, après avoir ordonné que Habré soit conduit de force devant les juges mardi matin en application du code de procédure pénal sénégalais. Cette décision est ressentie comme un soulagement pour les victimes présentes au procès qui auront enfin l’opportunité de regarder dans les yeux celui qu’elles considèrent comme responsable des atrocités qu’elles ont endurées.

Reprise de l’audience le mardi 21 juillet à 9h.

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Henri Thulliez est chargé de mission pour Human Rights Watch sur l’affaire Hissène Habré.