Un détenu jette un regard à travers une grille du "Centre de réhabilitation de la jeunesse" géré par le département des Affaires sociales à Choam Chao, près de la capitale cambodgienne Phnom Penh, en 2001.

©2001 Roberta Valerio
(New York) – Des centaines de milliers de personnes identifiées comme étant des toxicomanes en Chine et à travers l'Asie du Sud-est sont détenues sans procédure en bonne et due forme dans des centres où elles peuvent être soumises à la torture, ainsi qu’à la violence physique et sexuelle en guise de « traitement », a déclaré Human Rights Watch dans un document d'information publié aujourd'hui. Les bailleurs de fonds internationaux et les organismes des Nations Unies ont soutenu et financé des centres de détention pour toxicomanes qui privent systématiquement les personnes de leurs droits à un traitement efficace contre le VIH et la dépendance aux drogues, et ont fermé les yeux sur le travail forcé et les exactions.

Le document de 23 pages, « Torture in the Name of Treatment: Human Rights Abuses in Vietnam, China, Cambodia, and Lao PDR » (« La torture en guise de traitement : Violations des droits humains au Vietnam, en Chine, au Cambodge et en RDP du Laos »), récapitule les recherches auprès de personnes qui ont été détenues au Vietnam, en Chine, au Cambodge et en RDP du Laos. Plus de 350.000 personnes identifiées comme toxicomanes sont détenues en guise de « traitement » dans ces pays pour des périodes pouvant aller jusqu'à cinq ans. Dans de nombreux centres, les toxicomanes sont détenus aux côtés de personnes sans-abri, de personnes présentant des handicaps psychosociaux et d’enfants des rues, et sont contraints d'effectuer des exercices militaires, de scander des slogans et de travailler en guise de « thérapie ».

« Il existe des moyens éprouvés pour traiter la dépendance à la drogue compatibles avec les droits humains, mais les passages à tabac, le travail forcé et l'humiliation ne figurent pas parmi ces méthodes », a déclaré Joe Amon, directeur de la division Santé et droits humains à Human Rights Watch. « Ces centres doivent être fermés et un traitement de désintoxication volontaire et efficace fourni à leur place. »

Les personnes se trouvant dans les centres de détention pour toxicomanes dans les quatre pays sont généralement détenues contre leur volonté. Elles sont appréhendées par la police, ou « portées volontaires » par les autorités locales ou des membres de leur famille qui succombent à la pression sociale pour « libérer leur village de la drogue ». Une fois à l'intérieur, ces personnes ne peuvent pas partir. Aucune évaluation clinique de la dépendance aux drogues n’est effectuée, ce qui aboutit à la détention de toxicomanes occasionnels ainsi que d'autres simplement soupçonnés de consommer de la drogue.

Les agences internationales de santé et de lutte contre la drogue, notamment le Bureau des Nations Unies contre la drogue et le crime, le Programme commun des Nations Unies sur le VIH / SIDA (ONUSIDA) et l'Organisation mondiale de la santé, recommandent des services communautaires complets de réduction des risques, notamment des traitements pour la dépendance fondés sur des preuves et l'accès à des seringues stériles comme éléments essentiels pour protéger les droits à la santé et les droits humains des toxicomanes. Les centres de détention pour toxicomanes qui détiennent les consommateurs de drogue pendant de longues périodes sans fournir un traitement fondé sur des preuves violent ces normes et sont largement considérés comme étant inefficaces. Des recherches en Chine et au Vietnam ont révélé des taux élevés de rechute chez les personnes détenues dans les centres de détention pour toxicomanes, ainsi qu'un risque accru d'infection par le VIH en détention.
 
Selon le pays concerné, le soi-disant traitement consiste en un régime d'exercices militaires, de travail forcé, de rééducation psychologique et morale, ainsi que d’enchaînement, de flagellation et de passage à tabac. Human Rights Watch a documenté le travail forcé dans les centres de détention en Chine, au Vietnam et au Cambodge, bien que la nature et l'étendue du travail forcé varient au sein de ces pays et entre eux.

Au Vietnam, le « travail thérapeutique » est stipulé par la loi comme faisant partie du traitement de désintoxication et les centres de détention pour toxicomanes ne sont guère que des camps de travail forcé où des dizaines de milliers de détenus travaillent six jours par semaine dans le traitement de noix de cajou, cousent des vêtements ou fabriquent d'autres articles. Le refus de travailler ou la violation des règles du centre entraînent des punitions qui dans certains cas équivalent à la torture. Quynh Luu, un ancien détenu qui a été capturé alors qu’il tentait de s'échapper d’un centre, a décrit sa punition : « D'abord ils m’ont frappé aux jambes pour que je ne puisse pas repartir en courant ... [Puis], ils m’ont électrocuté avec une matraque électrique [et] m’ont maintenu dans la salle de punition pendant un mois. »

L'accès au traitement de la toxicomanie dans les centres était soit limité à un petit nombre de personnes parmi la population du centre, qui étaient également tenues d'adhérer à un régime punitif strict de travail forcé, soit inexistant. Huong Son, qui a été détenu pendant quatre ans dans un centre de détention pour toxicomanes au Vietnam, a déclaré : « Aucun traitement pour la maladie de la dépendance n’y était disponible. Environ une fois par mois, nous marchions pendant deux heures en scandant des slogans. »

Human Rights Watch a également constaté que des enfants étaient détenus dans des centres de détention pour toxicomanes au Cambodge, au Vietnam et au Laos, et soumis aux mêmes « traitements », notamment le travail forcé, des exercices militaires, ainsi que des abus physiques et sexuels.

« Les centres de détention pour toxicomanes compromettent la santé et les droits humains des détenus », a ajouté Joe Amon. « Ils sont inefficaces, abusifs et détiennent des personnes en violation du droit international. »

 
Le dépistage obligatoire du VIH était courant dans les centres de traitement de la toxicomanie de la Chine, mais les résultats des tests n'ont pas toujours été divulgués aux patients. Un ancien détenu dans la province du Guangxi, en Chine, a déclaré : « J'ai fait deux fois un dépistage pour le VIH en cure de désintoxication, mais n'ai jamais été informé du résultat. Puis, quand je suis sorti, j'étais tellement malade que je suis allé à la clinique. J'avais peur de me faire arrêter, mais j'ai un fils et je ne voulais pas mourir. Ils ont fait le dépistage et m'ont dit que j'avais le SIDA. » Les rapports sexuels non protégés et l'utilisation non sécurisée de drogue se produisent dans les centres de traitement, mais les préservatifs et le matériel d'injection stérilisé ne sont pas disponibles. 
 
En mars 2012, 12 organismes des Nations Unies, notamment le Bureau des Nations Unies contre la drogue et le crime, l'Organisation mondiale de la Santé, le Fonds de l’ONU pour l'enfance (UNICEF) et l'ONUSIDA, ont publié une déclaration commune appelant à la fermeture des centres de détention pour toxicomanes et à la libération des personnes détenues « de toute urgence ». Mais les bailleurs de fonds internationaux continuent à fournir des fonds et autres formes de soutien à de nombreux centres, malgré les conséquences en matière de droits humains. Par exemple, en juin le gouvernement des États-Unis a promis 400 000 dollars US pour aider la Commission nationale du Laos pour le contrôle et la supervision des drogues à « améliorer » les installations dans un centre de détention qui avait fait l'objet d'un rapport de Human Rights Watch. Les recherches menées dans les centres de détention pour toxicomanes – comme une étude publiée récemment financée en partie par l'Institut national des États-Unis sur l'abus des drogues (NIDA) dans deux centres de détention pour toxicomanes chinois – omettent souvent de reconnaître le contexte juridique des individus et les conditions auxquelles ils sont confrontés à l'intérieur de ces centres.

« Les bailleurs de fonds devraient reconnaître qu'ils ne peuvent pas appeler à la libération immédiate de tous les individus dans les centres de détention pour toxicomanes de façon crédible tout en continuant à mener des recherches et à apporter soutien et assistance, comme si ceux-ci étaient des centres de traitement légitimes », a conclu Joe Amon. « Les personnes dans ces centres sont détenues illégalement, sont victimes d’abus, et sont privées de soins. »


Récits tirés de « Torture in the Name of Treatment: Human Rights Abuses in Vietnam, China, Cambodia, and Lao PDR » (« La torture en guise de traitement : Violations des droits humains au Vietnam, en Chine, au Cambodge et en RDP du Laos »)

« Si nous nous opposions au personnel, ils nous battaient avec une matraque en bois à six faces d'un mètre de long. Les détenus ont eu les os des bras et des jambes cassés. C’était une situation normale à l'intérieur. »

–Ancien détenu, Ho Chi Minh ville, 2010

« Ils essaient d'enseigner à ne pas consommer de drogue, que ce n'est pas bon d’en prendre [de la drogue], tout en montrant que les gens normaux ont un bel avenir. Je ne pense pas que les cours m'aient aidé à arrêter de me droguer ... Certaines personnes prennent plus de drogue quand elles sortent de Somsanga. »
–Ancien détenu, Vientiane, fin 2010

« Il y a beaucoup de gens et pas assez de nourriture. Il était difficile d'y dormir, car il y avait 60 personnes dans ma chambre. Il n'y avait pas assez d'eau pour les douches, seulement quelques minutes pour se doucher tous les jours. »
–Ancien détenu, Vientiane, fin 2010

« J'ai essayé de m'enfuir, et dans la foulée, je me suis cassé les deux pieds. Quand je suis allé à l'hôpital pour un traitement, j'ai été arrêté et renvoyé au centre pour toxicomanes ... Là-bas on m'a donné très peu de nourriture, et ils ne m'ont donné aucun médicament pour soigner mes pieds. J'ai été enfermé pendant environ une demi-année et mes pieds sont devenus estropiés. »
–Récit écrit par un ancien détenu, Yunnan, 2009

« La détention pour toxicomanes, ce n'est rien que du travail. Nous nous levons à cinq heures du matin pour fabriquer des chaussures. Nous travaillons toute la journée et tard dans la nuit. C'est tout. »
–Ancien détenu, Yunnan, 2009

« Il y avait environ sept enfants dans ma chambre, mais peut-être une centaine d’enfants au total. Le plus jeune avait environ sept ans. Les enfants ne sont pas des consommateurs de drogue, mais des sans-abri, comme des mendiants dans la rue. »
–Ancien détenu, Vientiane, fin 2010
 
----------------
Décembre 2017 / AFP :