Des participants aux manifestations des «Chemises Rouges», les yeux bandés et les mains liées derrière le dos, peu après leur arrestation par des soldats le 19 mai 2010 à Bangkok.

© 2010 Jan Grarup/NOOR

(Bangkok, le 3 mai 2011) - Aucun fonctionnaire du gouvernement n'a été accusé de crime en lien avec les violences politiques qui ont déchiré la Thaïlande en avril et mai 2010, a déclaré Human Rights Watch dans un nouveau rapport publié aujourd'hui. Le gouvernement devrait ouvrir une enquête impartiale et transparente, et faire en sorte que les auteurs de crimes parmi les forces de sécurité gouvernementales et les manifestants répondent de leurs actes, a ajouté l'organisation.

« Les forces gouvernementales ont tiré sur des manifestants, et des militants armés ont tiré sur des soldats au vu et au su de tous, sans qu'aucun d'eux ne soit poursuivi », a expliqué Brad Adams, directeur de la division Asie de Human Rights Watch. « Ceux qui ont été tués et blessés méritent mieux que ça. Le gouvernement devrait faire en sorte que tous ceux qui ont commis des violences et des abus, des deux côtés, fassent l'objet d'enquêtes et de poursuites judiciaires. »

Le rapport de 139 pages, intitulé « Descent into Chaos: Thailand's 2010 Red Shirt Protests and the Government Crackdown » (« La Thaïlande plongée dans le chaos : Manifestations des Chemises rouges et répression gouvernementale en 2010 ») retrace en détails les violences et abus de droits humains commis par les deux camps pendant et après les grandes manifestations qui se sont déroulées à Bangkok et dans d'autres régions de la Thaïlande en 2010. Le rapport s'appuie sur les récits de 94 victimes, témoins, manifestants, universitaires, journalistes, juristes, défenseurs des droits humains, parlementaires, fonctionnaires du gouvernement, membres du personnel de sécurité, policiers et autres personnes ayant directement pris part aux violences aussi bien du côté du gouvernement que de celui des manifestants. Le rapport fait état d'agressions mortelles perpétrées par les forces de sécurité du gouvernement contre des manifestants lors d'incidents majeurs. Il donne par ailleurs des détails sur des abus commis par des éléments armés, appelés les « Chemises noires », associés au Front uni pour la démocratie et contre la dictature (UDD), mouvement également connu sous le nom de « Chemises rouges ». Enfin, le rapport explique le contexte de la crise politique qui a conduit aux manifestations et qui se poursuit jusqu'à aujourd'hui.

Le nombre très élevé de morts et de blessés est en partie dû au recours excessif et inutile à la force létale par les forces de sécurité, a expliqué Human Rights Watch. Sur le pont Phan Fa, des soldats armés de fusils d'assaut de type M16 et Tavor ont tiré à balles réelles sur la foule. D'autres ont tiré des balles en caoutchouc, blessant gravement certains manifestants. À Ratchaprasong, pour disperser le cortège principal, des tireurs d'élite ont été envoyés avec pour ordre de tirer sur ceux qui se trouvaient dans la zone de sécurité entre les manifestants de l'UDD et les barricades de l'armée, ou sur ceux qui lançaient des pierres et autres objets sur les soldats. Des soldats ont également tiré sur la foule des manifestants.

« Les soldats tiraient frénétiquement sur tout ce qui bougeait », a confié un manifestant blessé à Human Rights Watch. « J'ai vu deux hommes se faire tirer dessus par des soldats alors qu'ils essayaient de sortir de leur cachette pour courir se mettre en sécurité. Je crois que beaucoup de gens sont morts parce que les secouristes n'ont pas eu le droit d'entrer dans Wat Pathum avant presque minuit. »

Les autorités thaïlandaises n'ont communiqué aucun résultat suite aux analyses scientifiques conduites sur les blessures des personnes tuées entre le 14 et le 19 mai, mais les recherches menées par Human Rights Watch indiquent que plusieurs manifestants non armés, membres bénévoles du personnel de secours et simples passants ont été tué d'une seule balle dans la tête, ce qui laisse penser qu'il s'agit d'actes de tireurs équipés d'un viseur très puissant. Le soir du 13 mai, le major-général Khattiya Sawasdipol, partisan des Chemises rouges qui, dit-on, agissait au nom de l'ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra, a été tué d'une balle dans la tête lors d'un entretien avec des journalistes.

Le 19 mai, le gouvernement thaïlandais a mobilisé des soldats des unités de forces spéciales et régulières ainsi que des véhicules militaires blindés afin de faire tomber les barricades de l'UDD autour du camp de Ratchaprasong. Certains soldats ont tiré à balles réelles sur des manifestants non armés, des membres bénévoles du personnel de secours et des journalistes qui se trouvaient derrière ces barricades. Human Rights Watch a appris que des soldats auraient tué au moins quatre personnes, parmi lesquelles un médecin bénévole qui portait secours aux blessés, à l'intérieur ou à proximité du temple Pathum Wanaram, à Bangkok, où des milliers de manifestants avaient trouvé refuge après que leurs chefs se soient rendus aux autorités.

Plusieurs meneurs de la manifestation et membres de l'UDD ont été accusés de crimes graves et sont en attente de jugement, mais les forces de sécurité du gouvernement impliquées dans des abus continuent de jouir de l'impunité. Il faut remédier de manière significative à l'absence de poursuites contre certains individus influents de la sphère politique ayant commis des abus et ainsi envoyer un message fort à ceux qui pensent que les forces gouvernementales sont au-dessus des lois, a déclaré Human Rights Watch.

« Les dirigeants de l'UDD ont été accusés de crimes, mais malgré les promesses du gouvernement de traduire en justice les responsables parmi les forces de sécurité, aucun membre de l'armée ou de la police n'a fait l'objet de poursuites, » a affirmé Brad Adams. « Il est donc compréhensible que de nombreux Thaïlandais aient l'impression d'être face à une justice à deux vitesses. »

Des éléments armés partisans de l'UDD ont également organisé des attaques meurtrières contre des officiers de police et des soldats. Le 10 avril, l'armée a tenté une approche du camp de l'UDD au niveau du pont Phan Fa et s'est retrouvée confrontée à des groupes armés et organisés de militants des Chemises noires, en lien avec l'UDD. Ces derniers ont tiré sur les soldats avec des fusils d'assaut de type M16 et AK-47, et ont utilisé des lance-grenades M79 et des grenades à main M67. Le colonel Romklao Thuwatham, un commandant thaïlandais, aurait été l'un des premiers à succomber à une attaque ciblée à la grenade.

Entre le 14 et le 19 mai, les manifestants se sont battus ouvertement contre les forces de sécurité qui entouraient le camp Ratchaprasong en leur jetant des pneus en feu, des cocktails Molotov, des projectiles lancés à la fronde et de puissants explosifs artisanaux. À de nombreuses reprises, des membres des Chemises noires mieux armés et plus rapides se sont joints à eux.

Entre le 23 et le 29 avril, des gardes de sécurité armés de l'UDD ont fouillé chaque nuit l'hôpital Chulalongkorn sous prétexte que des responsables de l'institution y auraient abrité des soldats et des groupes favorables au gouvernement. L'hôpital a dû déplacer les patients et fermer provisoirement la plupart de ses services. Certains dirigeants de l'UDD et manifestants ont réagi violemment envers les médias, les accusant de critiquer les manifestations et de prendre le parti du gouvernement.

Des dirigeants de l'UDD ont également attisé la violence en tenant des discours enflammés aux manifestants, les appelant à l'émeute et à commettre des actes incendiaires et des pillages. Pendant plusieurs mois, les chefs de l'UDD ont exhorté leurs sympathisants à mettre Bangkok à feu et à sang si l'armée essayait de disperser les rassemblements. Le 19 mai, suivant apparemment ces directives, des éléments pro-UDD ont procédé à des attaques ciblées contre des bâtiments, des banques, des magasins et de petites entreprises liées au gouvernement ou à des groupes anti-Thaksin, notamment la Bourse des valeurs de Thaïlande, le complexe commercial Central World et le Maleenont Tower Complex, où se trouve les locaux de la chaîne de télévision Channel 3. Le même jour, en réaction aux événements de Bangkok, des militants de l'UDD des provinces de Khon Kaen, d'Ubon Ratchathani, d'Udorn Thani et de Mukdahan se sont soulevés et ont incendié des bâtiments du gouvernement. Les dégâts causés par ces attaques s'élèvent à plusieurs milliards de dollars.

« Quels que soient les griefs qu'ils souhaitaient exprimer et les fautes du gouvernement, les membres de l'UDD responsables de crimes doivent aussi être traduits en justice, » a déclaré Brad Adams. « Les dirigeants de l'UDD doivent comprendre qu'en ayant recours à la violence, ils ne peuvent pas prétendre être un mouvement pacifiste. »

Depuis qu'un décret sur l'administration publique en état d'urgence a été proclamé le 7 avril 2010, le gouvernement a eu recours à ses pouvoirs spéciaux pour placer en détention sans inculpation des centaines de suspects pendant des périodes pouvant aller jusqu'à 30 jours. Les détenus sont enfermés dans des centres non déclarés, avec des protections insuffisantes contre d'éventuels abus en détention. Le gouvernement a également convoqué des centaines de responsables politiques, d'anciens fonctionnaires, d'hommes d'affaires, d'activistes, d'universitaires et d'opérateurs radio à des interrogatoires, gelé des comptes bancaires de particuliers et d'institutions, et placé en détention des personnes dans des installations sous contrôle militaire. Des détenus membres de l'UDD ont confié à Human Rights Watch avoir subi des tortures, des interrogatoires forcés, des arrestations et des enfermements arbitraires, et des conditions de détention déplorables en raison de la surpopulation carcérale.

Le rapport documente la manière dont le gouvernement use de la censure et de charges pénales pour saper la liberté de la presse et la liberté d'expression. En vertu des vastes pouvoirs qui lui sont conférés par le décret d'urgence, le gouvernement a fermé ou interdit plus d'un millier de sites Internet, une chaîne de télévision par satellite, des chaînes de télévision en ligne, des publications et plus de 40 stations de radios communautaires, la plupart ayant été considérées comme étant trop favorables à la cause des manifestants. Même après la levée de l'état d'urgence en décembre, le gouvernement a continué d'invoquer le Computer Crimes Act (la loi sur la cybercriminalité) et le crime de lèse-majesté (pour insulte à la monarchie) afin de renforcer la censure exercée sur Internet et la persécution des dissidents en lien avec l'UDD.

« En s'engageant dans une censure aussi vaste de l'opinion politique, le gouvernement va à l'encontre des ses déclarations selon lesquelles les droits sont respectés », a [déclaré] conclu Brad Adams. « Les atteintes répétées à la liberté d'expression entravent lourdement la perspective de retour du respect des droits humains et de la démocratie en Thaïlande. »

Extraits de témoignages publiés dans le rapport « Descent into Chaos »
« On a constaté qu'une multitude de manifestants se trouvaient face au Parlement et sur les côtés, mais sans aucun signe de violence (...). La situation a évolué vers 13 h, lorsqu'Arisman [Pongruangrong] est arrivé sur place. Il lui a suffit de moins de 10 minutes pour haranguer la foule de manifestants et donner l'ordre d'enfoncer le portail principal pour « traquer » Suthep [Thaugsuban, le vice-premier ministre].
- Un observateur de Nonviolence Network, groupe de défense de la paix non gouvernemental, à propos de l'irruption de l'UDD au Parlement le 7 avril 2010.

« Les militaires ont ensuite lancé des gaz lacrymogènes en direction des Chemises rouges. (...) Les manifestants ont supplié les soldats de ne pas attaquer le camp (...) J'ai entendu de nombreux coups de feu (...). Les soldats et les Chemises rouges se sont affrontés de nouveau pendant une trentaine de minutes. Les soldats tiraient des balles en caoutchouc sur les manifestants et la plupart d'entre eux tenaient leurs M16 en l'air. (...) Les soldats ont aussi pointé leurs M16 vers la foule (...) et, tout d'un coup, j'ai reçu une balle dans la jambe. »

- Vinai Dithajon, journaliste-photographe thaï, blessé par balle sur les lieux de l'affrontement le 10 avril 2010.

« Les Chemises rouges maintenaient la pression (...). L'armée a utilisé des gaz lacrymogènes mais le vent les a renvoyés dans leur direction. (...) Les soldats ont tiré en l'air, lorsqu'une grenade a explosé dans leurs rangs. Ils ont eu un mouvement de recul ; il y avait des blessés parmi eux et, pour les protéger, ils ont contre-attaqué. Les Chemises noires étaient face à eux, qui les chargeaient(...). Le commandant [le colonel Romklao] était en première ligne lorsqu'il a été tué. (...) Au moins 30 soldats ont été blessés. »

- Olivier Sarbil, journaliste-photographe français, témoin des affrontements meurtriers du 10 avril 2010.

« C'étaient tous des militaires ; certains l'avaient été, d'autres l'étaient encore. Au moins l'un d'entre eux appartenait à la Marine, mais la plupart étaient des parachutistes. Ils avaient des AR-15, des Tavor, des M16, des AK-47 (...). Ils m'ont dit qu'ils étaient chargés de protéger les Chemises rouges qui manifestaient, mais leur vraie mission était de terroriser les soldats (...). Ils agissaient majoritairement pendant la nuit, mais parfois aussi en plein jour. »
- Un journaliste étranger décrivant son expérience auprès des Chemises noires.

« J'ai commencé par filmer sur Wireless Road du côté de l'armée. (...) Puis j'ai couru pour rejoindre les Chemises rouges. En traversant la rue, j'ai reçu une balle dans le poignet. J'ai continué ma course pour me retrouver à côté de quelqu'un sur qui on avait tiré, alors qu'il agitait un linge blanc. Au moment où je me suis mis à terre, j'ai été touché à la jambe. (...) Pour ce que j'en sais, les tirs provenaient tous de l'armée. Un garde des Chemises rouges a traversé la rue jusqu'à moi et m'a pris par le bras. Il m'a dit que j'avais été touché une nouvelle fois, sur le côté, alors qu'il me traînait. »

- Nelson Rand, journaliste canadien, décrivant comment on lui a tiré dessus le 14 mai 2010, après la mise en place de « zones de tirs à balles réelles » dans certains quartiers de Bangkok.

« L'opération dans son ensemble était une illustration d'incompétence. On pouvait voir de jeunes recrues terrifiées qui tiraient frénétiquement sur les tentes dressées dans le parc Lumphini. Il n'y avait ni le commandement, ni le contrôle que l'on pouvait s'attendre à voir pour une telle opération (...). Alors que j'étais avec les soldats près de la clôture, ils ont ouvert le feu sur les personnes qui étaient dans le parc (...). C'était à l'origine une zone de cessez-le-feu ; les soldats se sont ensuite rendus sur la Wireless Road et sur la Rama IV Road, où ils ont continué à tirer. »
- Un analyste militaire étranger qui a accompagné les soldats au cours des opérations de dispersion du 19 mai 2010.

« Nous avons été nombreux à nous réfugier dans [le temple de] Pathum Wanaram. Nos chefs nous ont dit que le temple était un endroit sûr (...). Aux alentours de 18 h, j'ai entendu des tirs provenant de l'entrée du temple. J'ai vu des gens courir vers moi (...). Avant de pouvoir faire quoi que ce soit, j'ai été touché à la jambe gauche et à la poitrine. La balle a traversé ma jambe. Les soldats tiraient frénétiquement sur tout ce qui bougeait. {>J'ai vu deux hommes se faire tirer dessus par des soldats alors qu'ils essayaient de sortir de leur cachette pour courir se mettre en sécurité. Je crois que beaucoup de gens sont morts parce que les secours n'ont pas eu le droit d'entrer dans Pathum Wanaram avant presque minuit. J'ai vu un jeune homme blessé par des tirs agoniser pendant environ 45 minutes avant de mourir. Certains d'entre nous ont essayé de sortir de leur cachette pour aider les blessés et dégager les cadavres, mais les soldats nous tiraient dessus. »
- Narongsak Singmae, un manifestant pro-UDD blessé par balles à l'intérieur du temple Pathum Wanaram le 19 mai 2010.

« Une cinquantaine de manifestants et de militants des Chemises noires ont fracassé les vitrines et certains d'entre eux se sont rendus dans le parking souterrain. Ils ont pillé les boutiques et les voitures garées dans le parking. Puis ils ont mis le feu à l'aide de cocktails Molotov. Certains ont essayé de faire exploser des bonbonnes de gaz (...). Lorsqu'on s'est rendu compte que les pilleurs et les Chemises noires étaient en surnombre et armés, on a décidé d'évacuer la zone (...). Dans le parking souterrain, certains de mes hommes ont tenté de répliquer. Mais on les a attaqués avec des fusils et des grenades. »
- Praiwan Roonnok, gardien de sécurité au Central World, rappelé alors que le centre commercial était pillé et incendié le 19 mai 2010.

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