(Bruxelles/New York) Un tribunal sénégalais a aujourd'hui inculpé de complicité de torture l'ancien dictateur tchadien Hissène Habré, en exil au Sénégal, et l'a placé en résidence surveillée.

Le juge Demba Kandji, Doyen des juges d'instruction du Tribunal régional hors-classe de Dakar a décidé l'inculpation après avoir recueilli les témoignages de six victimes d'Habré ainsi que des informations faisant état de plusieurs centaines d'autres crimes. L'instruction de l'affaire doit bien sûr se poursuivre, mais la décision du magistrat ouvre aujourd'hui la porte à la tenue d'un procès, qui pourrait avoir lieu dans le courant de l'année.

C'est la première fois qu'un ancien chef d'Etat africain est inculpé par une cour étrangère pour des atrocités commises sur son territoire. Habré vit en exil au Sénégal depuis 1990, date à laquelle il a été renversé par son successeur.

"Il s'agit d'une grande victoire pour le peuple tchadien et pour toutes les victimes de torture dans le monde", a déclaré Reed Brody, directeur-adjoint à Human Rights Watch, l'une des organisations qui a initié les poursuites contre Habré la semaine dernière. "Cette inculpation est un coup de semonce pour les dictateurs d'Afrique et d'ailleurs. Ils savent désormais que s'ils commettent des atrocités similaires, ils pourront eux aussi un jour se retrouver devant la justice".

Les documents fournis par Human Rights Watch et d'autres organisations au juge Kandji apportent des informations et des détails relatifs à 97 assassinats politiques, 142 cas de torture, 100 "disparitions" et 736 arrestations arbitraires. La plupart de ces crimes auraient été commis par la DDS (Direction de la Documentation et de la Sécurité). Les organisations à l'origine de l'action en justice ont également pu fournir des documents décrivant comment Habré avait placé la DDS sous son contrôle direct et installé à sa tête plusieurs de ses amis proches et comment il exigeait que cet organe le tienne régulièrement informé de ses activités.

La plainte a été déposée par sept plaignants tchadiens, par une femme française dont le mari tchadien fut victime du régime Habré et par l'Association des Victimes des Crimes et Répressions Politiques au Tchad, qui représente 792 victimes des brutalités de l'ancien dictateur.

La décision du tribunal a rempli de joie les plaignants tchadiens. "Nos vœux ont été exaucés", a déclaré Samuel Togoto, 53 ans, qui lorsqu'il était en prison a dû subir ce que tout le monde connaissait sous le nom d'Arbatachar, une forme de torture consistant à tabasser un détenu après lui avoir lié les mains et les pieds dans le dos. "C'est un des plus beaux jours de ma vie".

Younous Mahadjir, 47 ans, vice-président de l'Union des Syndicats du Tchad, lui aussi soumis à l'Arbatachar, a pour sa part déclaré que la décision du juge représentait "un triomphe pour tous ceux qui ne sont plus avec nous. Aujourd'hui, on rend enfin justice à mes amis qui ont été torturés et à tous ceux que j'ai vu mourir en prison".

Habré, qui a comparu jeudi après-midi devant le Juge, se trouve actuellement dans sa villa de la banlieue de Dakar qui est désormais placée sous la surveillance de la gendarmerie sénégalaise.

Habré, âgé de 57 ans, avait pris le pouvoir au Tchad en 1952, en renversant le gouvernement de Goukouni Wedeye. Son régime de parti unique, soutenu par les États-Unis et la France, fut marqué par de multiples abus et campagnes de violence dont furent victimes les ethnies Hadjaraï (en 1987) et Zaghawa (en 1989). Habré fut déposé en décembre 1990 par le Président actuel, Idriss Deby, son chef d'état-major à l'époque.

En 1992, une Commission d'Enquête établie par le gouvernement Deby, a accusé le régime Habré d'avoir commis 40.000 assassinats politiques, torturé 200.000 personnes et volé au Trésor tchadien l'équivalent de 11,6 millions de dollars. De nombreux officiels de haut rang du gouvernement Deby, dont Deby lui-même, ayant été impliqués dans les crimes d'Habré, le nouveau gouvernement n'a pris aucune mesure afin d'obtenir l'extradition de Habré.

"Le Sénégal peut aujourd'hui marcher la tête haute", a déclaré Alioune Tine, de la Rencontre Africaine de Défense des Droits de l'Homme (RADDHO), basé à Dakar. "Mon pays montre l'exemple au reste de l'Afrique, en prouvant que les africains sont capables de régler leurs propres problèmes. L'époque où les despotes pouvaient vider leurs comptes en banque et se réfugier tranquillement dans un pays voisin est aujourd'hui révolue".

Parmi les témoins entendus par le juge Kandji se trouvaient Sabadet Totodet, un ancien prisonnier qui fut forcé par la DDS à creuser des fosses communes destinées à recevoir les corps des opposants de Habré, et Ramadane Souleymane, dont le frère, sous-préfet régional, fut arrêté et disparut lors de la campagne contre les hadjerai menée par Habré.

Les efforts visant à obtenir l'inculpation de Habré ont été inspirés par l'affaire Pinochet, a affirmé Reed Brody de Human Rights Watch, qui a participé en Angleterre aux audiences consacrées à cette affaire par la Chambre des Lords. Human Rights Watch a envoyé des enquêteurs au Tchad afin de préparer les documents et les témoignages ensuite présentés au tribunal de Dakar.

"L'affaire Pinochet a permis de réaffirmer des principes importants du droit international, à savoir qu'un pays peut juger un individu accusé de torture, quel que soit le lieu où les actes ont été commis, et que personne, même un ancien chef d'état, ne peut jouir d'une immunité totale face à la justice", a ajouté Reed Brody. "Il apparaît également qu'il existe des pays dans lesquels ces principes essentiels peuvent se traduire par des actes concrets et réels. Le Sénégal fait aujourd'hui partie de ceux là".

Plusieurs organisations se sont associées à l'initiative de Human Rights Watch et de la RADDHO: l'Association tchadienne pour la promotion et la défense des droits de l'homme, la Ligue tchadienne des droits de l'homme (LTDH), l'Organisation nationale des droits de l'homme (Sénégal), Interights (basée à Londres), la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme et l'organisation française Agir Ensemble pour les Droits de l'Homme.

Pour obtenir davantage d'information, veuillez contacter:
à New York: Reed Brody: 1-212 216 12 06 (anglais, français, espagnol)
A Dakar : Alioune Tine (RADDHO): 221-633-0994 (français, anglais)
à Bruxelles: Jean-Paul Marthoz 322-732-2009 (français, anglais, espagnol)
à Londres: Ibrahima Kane (Interights) 44-171 278 32 30 (français, anglais)
A N'Djamena Dobian Assingar (LTDH) 235 53 44 73 (français)
Delphine Djiraibe (ATPDH) 235 51 5358 (français)