Le Capitaine Moussa Dadis Camara gesticule lors d’une réunion avec des membres de divers partis politiques et d’autres personnes au camp militaire Alpha Yaya Diallo à Conakry, le 28 décembre 2008.

© 2008 Reuters

C'était avec un sentiment de soulagement que les Guinéens avaient accueilli la nouvelle du coup d'État sans effusion de sang, survenu en décembre 2008 après le décès du président Lansana Conté, au pouvoir depuis 1984. Non seulement la bataille de succession tant redoutée entre les factions de l'armée avait pu être évitée, mais le chef de la junte militaire au pouvoir, le capitaine Moussa Dadis Camara, s'était engagé à éradiquer la corruption et à organiser des élections sous soixante jours. Mieux encore, il avait promis de ne pas se présenter au scrutin. « Je n'ai jamais eu des ambitions de pouvoir », avait-il déclaré à l'époque.

Les Guinéens ont commencé à descendre dans la rue lorsque Dadis Camara est revenu sur sa promesse de ne pas se présenter à l'élection présidentielle prévue en janvier prochain. Lundi 28 septembre 2009, des milliers de personnes, qui avaient perdu tout espoir face à un gouvernement répressif, ont manifesté à Conakry, la capitale du pays. Les forces de sécurité ont aussitôt réagi en ouvrant le feu sur les manifestants, tuant de nombreuses personnes.

La Guinée, riche en ressources mais extrêmement pauvre, est dirigée depuis son indépendance en 1958 par des régimes autoritaires, brutaux et corrompus. Des organisations à l'instar de Human Rights Watch avaient prévenu que l'optimisme qui s'était répandu dans les sordides quartiers de Conakry en décembre dernier serait probablement de courte durée, à moins que des mesures ne soient prises pour faire pression sur le régime afin qu'il respecte les droits de l'opposition politique.

Pourtant, les premiers jours de règne du chef de la junte militaire semblaient être plutôt prometteurs. Capitaine charismatique au béret rouge, Dadis Camara, a été acclamé lorsqu'il a lancé une campagne pour débarrasser la Guinée des narcotrafiquants qui avaient transformé le pays en véritable État criminel. Des félicitations lui ont été également adressées lorsque ses hommes ont arrêté des individus jusque là intouchables, dont le fils de l'ancien président, et des officiers de police de haut rang.

Lorsque Dadis Camara a pris en ligne de mire l'élite politique corrompue qui détournait les profits tirés des immenses richesses minières depuis des décennies, les Guinéens ont commencé à voir la lumière au bout du tunnel. « Je suis né dans une hutte. Je marchais pour aller à l'école ... L'argent ne m'intéresse pas », avait-il déclaré. Le peuple, les yeux rivés sur le petit écran, applaudissait en le voyant interroger, réprimander et humilier d'anciens hauts fonctionnaires.

Mais par la suite, des actes déroutants ont commencé à se produire. Des soldats lourdement armés ont volé des véhicules, pillé des magasins et des maisons. Des groupes de soldats accusés de comploter contre le gouvernement ou arrêtés sans aucun chef d'accusation ont été détenus sans chef d'inculpation avant d'être transférés dans une prison située sur une île tandis que leurs familles, réduites au silence, nous font part des blessures subies pendant leur détention.

Des avocats des droits humains et des chefs de partis politiques ont reçu des visites intimidantes ou des appels téléphoniques de soldats les interpellant sur leur comportement ou les « invitant » à se rendre au camp militaire, qui fait également office de siège pour le gouvernement.

Les semaines suivantes, la junte militaire a poursuivi ses opérations de nettoyage, qui sont de plus en plus souvent caractérisées par des violations de droits humains fondamentaux. Lors d'interrogatoires publics, des menaces de « fusiller sans procès » les criminels de droit commun ont été proférées, ce qui porte atteinte au principe de la présomption d'innocence. Le puissant ministre chargé de la lutte contre les crimes graves a même exhorté les jeunes à former des patrouilles et à brûler vifs les criminels pris en « flagrant délit ».

Dès lors que les voix de l'opposition ont commencé à se faire entendre, l'utilisation du service d'envois de message texte par téléphone portable et les activités politiques ont été interdites. Des soldats déployés pour empêcher les rassemblements ont attaqué à maintes reprises les sièges des partis d'opposition. Lorsque les journalistes ont commencé à dénoncer son emprise de plus en plus forte sur le pouvoir, Camara a interdit tout débat politique à la radio. Bien que certaines interdictions aient été levées par la suite, le message adressé aux journalistes et aux opposants était clair : Dadis Camara est prêt à les réduire au silence.

Le capitaine Camara a par ailleurs laissé entendre que seul un militaire peut débarrasser la Guinée des deux fléaux que sont la corruption et le narcotrafic. À la question de savoir s'il allait se présenter au scrutin présidentiel, il avait répondu que c'est « entre les mains de Dieu ». Pour de nombreux Guinéens qui n'ont connu rien d'autre que des institutions fragiles et un gouvernement autoritaire, soutenir le nouvel homme au pouvoir semble être la solution la plus sûre.

Ce qu'il va se produire au cours des prochains mois est d'une extrême importance, non seulement pour les familles des milliers de prisonniers politiques qui ont péri au camp Boiro, le célèbre goulag mis en place par le premier président de la Guinée Ahmed Sékou Touré, mais aussi pour celles des manifestants abattus par les forces de sécurité du défunt président Lansana Conté. C'est important pour les millions de Guinéens qui, pendant des décennies, se sont vu refuser le droit d'élire librement leurs dirigeants, et d'avoir accès à des écoles de qualité et à des cliniques décentes pour leurs enfants.

C'est important pour les pays voisins comme le Sierra Leone et le Libéria, dont les démocraties fragiles risqueraient d'être déstabilisées par la circulation d'armes et d'anciens combattants aux frontières en cas d'affrontement entre les factions de l'armée, qui est de plus en plus désintégrée. C'est important pour les partenaires internationaux de l'Afrique de l'Ouest qui ont dépensé des milliards pour la construction nationale dans cette région. Enfin, c'est important pour l'ensemble des Africains qui craignent une nouvelle vague de coups d'État et de changements constitutionnels qui permettraient à des chefs d'État illégitimes de rester au pouvoir indéfiniment.

Les manifestations et les tueries de Conakry ont vite brisé l'espoir d'avoir un gouvernement plus respectueux des droits humains. La communauté internationale doit faire pression sur la junte militaire au pouvoir afin de l'obliger à tenir des élections libres et équitables, sans intervention de l'armée. Faute de quoi nous serons confrontés à une crise de plus en plus violente qui affecterait la Guinée mais aussi ses fragiles voisins.