(Washington) – Des agents fédéraux chargés de l'application des lois sur l'immigration aux États-Unis ont abattu un homme à Minneapolis, dans le Minnesota, ce week-end, marquant ainsi le deuxième homicide commis par des agents chargés de l'application des lois sur l'immigration dans cette ville ce mois-ci. Selon certaines informations, les autorités fédérales auraient empêché les autorités de l'État d'accéder aux lieux, ce qui soulève des inquiétudes quant à la bonne foi du gouvernement fédéral pour garantir une enquête indépendante et exhaustive, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch.
« Les tirs mortels contre un autre habitant de Minneapolis par des agents fédéraux fait suite à plusieurs semaines d'actions violentes et abusives des services de l'immigration dans toute la ville », a déclaré Ida Sawyer, directrice de la division Crises, conflits et armes à feu de Human Rights Watch. « Les actions continuellement incontrôlées de ces agences mettent en danger les habitants, avec des conséquences dévastatrices. »
Des agents de la police des frontières américaine (US Border Patrol) ont abattu Alex Pretti, un infirmier en soins intensifs de 37 ans et citoyen américain, vers 9 heures du matin le 24 janvier. Pretti semblait observer et filmer les agents quelques minutes avant qu'ils le bousculent, lui pulvérisent un agent chimique au visage, le frappent avec un bidon métallique et l'abattent.
Cet homicide a eu lieu deux semaines et demie après qu'un agent des services chargés de l’application des lois sur l'immigration et des douanes (Immigration and Customs Enforcement, ICE) a tué Renee Good, 37 ans, à Minneapolis, un acte que Human Rights Watch a jugé injustifiable. Ces deux homicides ont eu lieu dans un contexte d'afflux d'agents fédéraux dans le Minnesota, dans le cadre d'opérations abusives de contrôle de l'immigration qui ont semé la peur et déclenché des manifestations de grande ampleur dans des communautés à travers les États-Unis.
Human Rights Watch a analysé et vérifié huit vidéos prises sous différents angles montrant Pretti avant, pendant et après les tirs. Les chercheurs ont également examiné deux déclarations de témoins soumises à la cour fédérale.
Le département de la Sécurité intérieure (Department of Homeland Security, DHS) a affirmé que les agents avaient tiré sur Alex Pretti en tant que légitime défense. Lors d'une conférence de presse quelques heures après les tirs, la Secrétaire du DHS, Kristi Noem, a déclaré qu’Alex Pretti, qui était apparemment un propriétaire légal d'arme à feu avec un permis de port d'arme dans le Minnesota, s'était approché des agents avec un pistolet et avait « réagi violemment » lorsqu'ils avaient tenté de le désarmer. L'analyse des vidéos et des témoignages effectuée par Human Rights Watch contredit toutefois la version de Kristi Noem. Aucune preuve ne permet d'affirmer que Pretti ait menacé la vie des agents, ce qui aurait justifié l'usage intentionnel de la force létale au regard des normes internationales en matière de droits humains.
La première vidéo, filmée à 8 h 58, montre Alex Pretti en train de filmer des agents dans la rue devant un centre pour personnes âgées sur Nicollet Avenue, et un agent le repoussant vers le trottoir.
Un témoin a déclaré dans une déposition que Pretti régulait la circulation et observait les agents lorsqu'un agent a ordonné à Pretti et au témoin de reculer, et qu'un autre agent a menacé les observateurs avec du spray au poivre. Le témoin a déclaré que Pretti s'était approché d'eux « simplement avec sa caméra [de son téléphone portable]à la main ». Il a ajouté : « Je ne l'ai pas vu chercher ou tenir une arme ». Un autre témoin, un pédiatre, a déclaré avoir vu Pretti crier contre les agents, mais qui n’avait « pas vu [Pretti] attaquer les agents, ni brandir une arme quelconque ».
Une vidéo confirme ces déclarations. Elle montre un agent bousculer l'un des deux autres observateurs, puis Pretti. Pretti passe son bras autour de l'observateur qui a été bousculé, dans ce qui semble être une tentative pour l'aider, alors que l'agent bouscule ensuite le troisième observateur. Pretti se place alors entre le troisième observateur et l'agent. L'agent pulvérise un produit chimique irritant directement sur le visage de Pretti à bout de bras, ainsi que sur les autres observateurs, tandis que Pretti tient son téléphone dans sa main droite et lève sa main gauche en signe de défense. Pretti titube et tombe vers les observateurs, tournant le dos à l'agent, qui continue à le pulvériser. Pretti semble vouloir atteindre l'un des observateurs ou leur sac à dos, tandis qu'un agent crie « Reculez ».
Cinq autres agents encerclent Pretti et les autres personnes, plaquant Pretti au sol. Deux agents cherchent à maîtriser Pretti, qui semble être à genoux, le visage tourné vers l'avant. Deux autres agents s'approchent de Pretti alors qu'ils continuent de se débattre. Un agent s’élance vers la taille de Pretti, près de sa hanche droite. La vidéo montre l'autre agent près de la tête de Pretti le frappant à plusieurs reprises avec une petite bombe lacrymogène. L'un des hommes crie à plusieurs reprises que Pretti a une arme à feu (« gun »), et une autre voix masculine crie : « Gun, gun, gun ! »
Au même moment, l'agent qui a saisi la taille de Pretti retire une arme à feu de la hanche droite de Pretti, et recule rapidement en tenant cette arme. Un autre agent, debout à côté de celui qui a retiré l'arme, sort sa propre arme à feu de son étui et se retourne vers Pretti, la pointant dans sa direction, tandis que deux autres agents tentent de le maîtriser. Un coup de feu retentit alors que l'agent qui a dégainé son arme continue de se déplacer autour de Pretti. Au moment du coup de feu, il est le seul agent visible à avoir dégainé son arme, tandis que l'agent qui tient l'arme de Pretti continue de s’éloigner.
Après le coup de feu, Pretti se redresse, posant son pied droit alors que son genou gauche est toujours au sol ; sa main gauche se balance du centre de sa taille vers son côté gauche et sa main droite est derrière son dos, sur son côté droit. Alors que l'agent qui a dégainé son arme se tient derrière Pretti, trois autres coups de feu sont tirés en succession rapide. On voit la glissière du pistolet reculer, indiquant que des balles sont tirées. Les agents autour de Pretti reculent, tandis que l'agent qui a frappé Pretti avec la bombe lacrymogène dégainé également son arme. On ne sait pas s'il a tiré avec son arme. Au total, les agents ont tiré 10 coups de feu, d'après l'analyse vidéo de Human Rights Watch.
Environ 24 secondes après qu'un agent ait tiré la dernière balle sur Pretti, les agents s'approchent de son corps. Un agent fouille le corps de Pretti et crie : « Où est le pistolet ? Où est ce putain de pistolet ? » L'agent pointe dans la direction où s'est déplacé l'agent qui a désarmé Pretti et crie : « Tu as le pistolet ? » Une voix masculine répond : « J'ai le pistolet. » L'agent qui fouille le corps de Pretti crie alors qu'il a besoin de ciseaux.
Environ 90 secondes après les tirs, les agents commencent à retirer les vêtements de Pretti et appellent un médecin ; un homme arrive avec un sac, disant « médecin », et les agents qui s'occupent de Pretti sortent du matériel de leur sac. Un agent demande des pansements thoraciques, un bandage couramment utilisé pour traiter une blessure perforante à la poitrine.
Selon la déclaration du pédiatre qui était témoin de l’incident, les agents l’ont d'abord empêché d'examiner Pretti, mais lui ont ensuite permis de le faire et de lui administrer la réanimation cardiopulmonaire (RCP), jusqu'à l'arrivée des secours. Le pédiatre a déclaré que Pretti n'avait alors plus de pouls détectable.
Le droit international relatif aux droits humains stipule que les agents des forces de l'ordre ne doivent recourir intentionnellement à la force létale qu'en dernier recours, lorsque cela est strictement inévitable pour protéger des vies. Les normes internationales relatives aux droits humains exigent également une enquête rapide, efficace, approfondie, indépendante, impartiale et transparente sur tout décès potentiellement illégal.
La directive du DHS sur le recours à la force, qui s'applique aussi aux agents de la police des frontières, n'autorise un tel recours que lorsqu'il ne semble exister aucune autre solution raisonnable, et interdit l'usage de la force létale à moins que l'agent ne croie raisonnablement qu'il existe une menace imminente de mort ou de blessures graves.
Il existe un risque sérieux qu'aucune enquête approfondie et indépendante ne soit menée sur cet homicide, a déclaré Human Rights Watch. Les enquêtes seraient menées par le service des enquêtes de sécurité intérieure du DHS. Mais le jour même de l’homicide, de hauts responsables fédéraux, dont Kristi Noem, le chef de la police des frontières américaine Gregory Bovino et le conseiller à la sécurité intérieure Stephen Miller, se sont empressés de défendre les tirs, affirmant que Pretti avait « réagi violemment », « résisté violemment » et était un « terroriste national (« domestic terrorist »). Bovino a déclaré que cela ressemblait à une « situation où un individu voulait causer un maximum de dégâts et massacrer les forces de l'ordre ».
Les responsables fédéraux semblent également entraver les efforts d'enquête menés au niveau de l'État. Le directeur du Bureau chargé de l’arrestation de criminels (Bureau of Criminal Apprehension, BCA) du Minnesota, qui enquête généralement sur les meurtres commis dans cet État, y compris les incidents impliquant des agents fédéraux, a déclaré dans un document judiciaire que les agents du DHS avaient « empêché » le BCA « d'accéder à la scène » de l’incident, alors qu'ils disposaient d'un mandat de perquisition signé. Le directeur s'est dit préoccupé par la question de savoir si les responsables fédéraux protégeaient correctement les preuves. Se référant à des photos d'une arme à feu diffusées en ligne par le DHS, le directeur s'est dit particulièrement préoccupé par le fait que l'arme « ne semble pas [avoir été] protégée conformément aux procédures normales des forces de l'ordre ». Le 24 janvier, un juge fédéral a temporairement empêché le DHS de « détruire ou d'altérer les preuves » des tirs.
Les inquiétudes quant à la pertinence de l'enquête sont amplifiées par le fait que les autorités ont apparemment refusé d'enquêter correctement sur l’homicide de Renee Good le 7 janvier. Le 8 janvier, le BCA a annoncé qu'il clôturait son enquête après que le Bureau fédéral d'enquête (Federal Bureau of Investigation, FBI) eut déclaré qu'il mènerait seul l'enquête et ne permettrait plus au BCA d'accéder aux preuves. Mais dix jours plus tard, le procureur général adjoint des États-Unis, Todd Blanche, a déclaré que le ministère américain de la Justice « n'enquêtait pas » sur les tirs. Au moins six procureurs fédéraux et un agent du FBI auraient démissionné après avoir appris que le FBI et le bureau du procureur fédéral du Minnesota avaient reçu l'ordre d'enquêter sur Renee Good et sa femme, plutôt que sur l'ICE.
Afin de garantir une enquête indépendante et exhaustive, le FBI et le DHS devraient coopérer pleinement avec les enquêteurs de l'État du Minnesota, notamment en partageant les preuves et les noms des témoins et des agents impliqués.
L'intégrité des fédérales de contrôle étant remise en question, il est essentiel que le Congrès exerce son pouvoir de contrôle et son autorité budgétaire afin de garantir que les agences fédérales respectent les droits humains, notamment en se conformant aux restrictions relatives à l'usage de la force. Le Congrès peut, par exemple, subordonner le financement du DHS à des garanties minimales visant à protéger contre l'usage excessif de la force, d'autres violations des droits et l'impunité.
Le Congrès devrait tenir des audiences liées a son rôle de contrôle pour enquêter sur le comportement du DHS, y compris les abus et les meurtres présumés, et envisager de suspendre le financement des opérations de contrôle de l'immigration jusqu'à ce que cette enquête soit terminée. Les législateurs devraient également soutenir la reconstitution des bureaux de contrôle interne et du personnel que l'administration Trump a affaiblis.
Quelles que soient les mesures prises par le Congrès, ces agences devraient mettre fin à leur opération à grande échelle à Minneapolis et s'abstenir de mener une opération similaire ailleurs, a déclaré Human Rights Watch.
« Les abus commis à travers le pays par l'ICE et par la police des frontières révèlent les agissements d'une force de sécurité dangereuse et en pleine expansion qui opère en toute impunité », a conclu Ida Sawyer. « Des mesures urgentes, en particulier une surveillance par le Congrès, sont nécessaires pour protéger les communautés américaines contre la violence, la discrimination et les détentions illégales, et pour garantir le respect de leurs droits à la liberté d'expression et de réunion. »
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