Deux « printemps arabes » radicalement différents se sont télescopés dans l’épreuve de Sofiane Chourabi, un journaliste tunisien emblématique de la lutte de la Tunisie pour la liberté d’expression et l’indépendance des médias, et son cameraman, Nadhir Ktari.

Les deux hommes sont portés disparus depuis qu’un groupe non identifié les aurait enlevés en Libye en septembre dernier.

Le 29 avril, des responsables libyens du gouvernement reconnu par la communauté internationale ont annoncé que « des éléments terroristes » avaient exécuté les deux hommes ainsi qu’une équipe de la télévision libyenne al-Barqa, se fondant, ont-ils affirmé, sur les aveux de militants capturés.

Le Syndicat national des journalistes tunisiens a insisté pour avoir la preuve de leur mort avant d’accepter la nouvelle.

Le 3 mai est la Journée mondiale de la liberté de la presse. En 2014, 61 journalistes ont été tués dans le monde entier, dont près de la moitié au Moyen-Orient, selon le Comité pour la protection des journalistes. Rien qu’en Syrie, une vingtaine d’entre eux sont actuellement portés disparus.

Chourabi a travaillé pour deux journaux à faible tirage de l’opposition tunisienne dans les années 2000. Mais c’est dans les dernières années de cette décennie qu’il s’est fait connaître comme blogueur ayant défié le régime autoritaire du président Zine el-Abidine Ben Ali, affichant ouvertement son nom et sa photo à côté de ses tirades en ligne contre la censure des médias et du Web imposée par le gouvernement.

Mobilisé dès l’immolation de Bouazizi

Chourabi, né à Slimane en 1982, ne s’est pas cantonné dans l’activisme virtuel. Quand le jeune vendeur de rue Mohamed Bouazizi s’est immolé en décembre 2010 pour protester contre le harcèlement policier, Chourabi a fait partie des premiers journalistes à couvrir les manifestations de rue qui ont éclaté.

Cela a fait de lui un acteur clé dans la synergie entre les médias sociaux et le soulèvement populaire qui a renversé Ben Ali quelques semaines plus tard.

Après le soulèvement, Chourabi est devenu commentateur de télévision connu et un robuste défenseur de la laïcité, tandis qu’un parti islamiste résurgent et les salafistes se sont affirmés.

Quand un tribunal en 2012 a condamné un athée, Jabeur Mejri, à sept ans de prison pour avoir publié un blog censé tourner l’islam en dérision, Chourabi a commenté :

« Les nouveaux dirigeants de la Tunisie, qui ont connu la douleur des prisons et des centres de détention, et ont fait l’objet d’une surveillance constante, sont ceux qui cautionnent désormais le fait de jeter un jeune homme en prison simplement pour avoir exprimé son opinion. »

En 2012, la police a arrêté Chourabi et un ami pour avoir consommé de l’alcool sur une plage. Certains ont vu dans cette arrestation un acte de représailles pour ses opinions et ses articles critiques à l’égard du gouvernement intérimaire dirigé par des islamistes.

Le tribunal a condamné les deux hommes et leur a infligé une amende pour « ivresse publique » et « atteinte à la moralité publique ».

Chourabi a effectué des missions de reportage pour la chaîne de télévision France 24, entre autres, et a développé une passion pour le journalisme d’investigation, domaine dans lequel les médias intimidés par l’État tunisien n’avaient aucune tradition.

En mai 2013, Ettounsiyya TV a diffusé un documentaire d’information critique réalisé par Chourabi que les forces de sécurité de la Tunisie ont contesté, en particulier son affirmation que les contrebandiers pouvaient opérer de façon pratiquement incontestée à travers la frontière tuniso-algérienne.

En juin 2013, un juge d’instruction a interrogé Chourabi sur des accusations découlant de ce documentaire, de « complicité dans la diffusion de fausses informations susceptibles de nuire à l’ordre public » et « de fausses allégations de crime ». L’affaire est toujours en instance, selon Souhaib Bahri, l’avocat de Chourabi.

« Intrépide »

Lina Ben Mhenni, amie et collègue blogueuse de Chourabi, le décrit comme un intrépide.

Ceci est peut-être le trait de caractère qui l’avait incité à se précipiter en 2010 à Sidi Bouzid peu de temps après que le jeune vendeur de rue se soit immolé, et vers la Libye déchirée par la guerre en septembre 2014.

Il faisait ce déplacement en Libye pour First TV, un nouveau diffuseur indépendant pour qui Chourabi a produit le programme « Dossiyet » (dossiers). Il avait l’intension d’étudier l’impact des conflits internes de la Libye sur ses relations économiques avec la Tunisie, nous a déclaré le directeur adjoint de la chaîne de télévision, Raouf Saad.

La Tunisie avait alors adopté une nouvelle Constitution et n’a pas tardé à organiser ses premières élections démocratiques, alors que la transition de la Libye était dans le chaos.

L’optimisme en Libye généré par l’éviction de Mouammar Kadhafi en 2011 s’est évaporé depuis longtemps avec la poursuite du conflit et de la division. Deux gouvernements rivaux revendiquent la légitimité, des milices armées contrôlent des régions du pays et le système judiciaire est défaillant.

Ces conditions ont permis à des groupes armés, dont certains se réclament du groupe extrémiste État islamique (également connu sous le nom d’ISIS), de croître et de prospérer, et de commettre des crimes épouvantables, comme l’enlèvement et la diffusion de décapitations de chrétiens égyptiens et éthiopiens.

Chourabi et Ktari, son cameraman, se sont rendus en Libye à une époque où peu de journalistes occidentaux s’y risquaient encore, en raison de la situation sécuritaire et aussi de la diminution de l’intérêt mondial à l’égard de ce pays.

Mais pour les médias tunisiens, ignorer la Libye n’était pas une option : les deux pays partagent des liens historiques, des liens économiques et une longue frontière poreuse. Des informations suggèrent que la situation sécuritaire en Libye a permis aux armes de circuler facilement à travers la frontière et a facilité la création d’une base arrière pour les groupes armés tunisiens qui ont perpétré des massacres tant en Libye qu’en Tunisie.

Ktari a commencé à travailler comme caméraman en 2011, d’abord pour Nessma TV, puis pour Tounesna TV. « J’ai recommandé Ktari à Sofiane parce qu’il avait besoin d’un cameraman courageux pour l’accompagner », nous a confié Oussama Saafi, un journaliste de First TV.

Contact perdu le 3 septembre

Les détails de ce qui est arrivé à Chourabi et Ktari quand ils ont atteint la Libye restent sommaires. Ils ont d’abord perdu le contact avec la station de télévision, le 3 septembre, près de la ville de Brega, apparemment détenus par des forces inconnues qui les ont libérés le 7 septembre.

Mais à peine un jour plus tard, un groupe non identifié les a enlevés près d’Ajdabiya, selon la page Facebook du ministère des Affaires étrangères de la Tunisie, et depuis lors, leur sort est resté incertain.

Le 8 janvier, un site web lié à des groupes armés a publié une déclaration prétendument délivrée par la « Province de Barqa », un groupe qui revendique son allégeance à l’État islamique, annonçant qu’il avait exécuté Chourabi et Ktari parce qu’ils « travaillaient pour une station satellite qui combattait la religion ».

Le communiqué comprenait des photos des deux hommes, mais ne fournissait aucune preuve de leur décès. Des responsables libyens et tunisiens ont fait des déclarations vagues depuis janvier insistant sur leurs efforts au nom de Chourabi et Ktari, mais aucune autre information n’est apparue jusqu’au 29 avril.

Pendant ce temps, la situation pour les journalistes libyens devient de plus en plus précaire : des assaillants non identifiés ont tué neuf d’entre eux dans des incidents distincts depuis 2013, notamment Muftah al-Qatrani, un journaliste de la télévision abattu à Bengazi le 23 avril. Si la déclaration libyenne du 29 avril s’avère exacte, des militants non identifiés ont également tué une équipe de Barqa télévision composée de quatre Libyens et d’un Égyptien.

Tout autour de Tunis, des panneaux d’affichage montrant leurs visages proclament : « Sofiane Chourabi, Nadhir Ktari, vous êtes dans nos cœurs. »

Les autorités libyennes et tunisiennes ne doivent épargner aucun effort pour vérifier le sort de leurs deux journalistes.

Les deux hommes représentent, à leur manière, le meilleur de la Tunisie après Ben Ali : ils ont risqué leur vie pour informer le public à un moment où la possibilité même d’informer le public était enfin devenue une réalité.

Oumayma Ben Abdallah is the Tunisia research assistant and Eric Goldstein is the deputy director of the Middle East and North Africa division at Human Rights Watch.