Un hangar industriel ouvert dans la province du Yunnan en Chine, occupé pendant la nuit par plusieurs centaines de réfugiés kachin qui pendant la journée cherchent du travail, de la nourriture et des médicaments.

© 2012 Human Rights Watch

(Bangkok, le 26 juin 2012) - Plusieurs milliers de réfugiés appartenant à l’ethnie Kachin de Birmanie sont isolés au Yunnan, en Chine, où ils encourent le risque de retour à une zone de conflit et manquent d'une aide humanitaire nécessaire, a déclaré Human Rights Watch dans un nouveau rapport publié aujourd'hui. Le gouvernement chinois devrait immédiatement fournir une protection temporaire et permettre aux Nations Unies et aux agences humanitaires un accès sans entrave aux réfugiés kachin au Yunnan qui ont fui les exactions de la guerre en Birmanie, a ajouté Human Rights Watch.

« Le gouvernement chinois a généralement toléré les réfugiés kachin séjournant au Yunnan, mais il doit maintenant s’acquitter de ses obligations légales internationales pour s'assurer que ces réfugiés ne soient pas renvoyés et que leurs besoins fondamentaux soient satisfaits », a déclaré Sophie Richardson, directrice pour la Chine à Human Rights Watch. « La Chine n'a aucune raison légitime de les repousser vers la Birmanie ou de les laisser sans nourriture et sans abri. »

Le rapport de 68 pages, « Isolated in Yunnan: Kachin Refugees from Burma in China’s Yunnan Province » (« Isolés au Yunnan : Les réfugiés kachin de Birmanie dans la province chinoise du Yunnan »), décrit comment au moins 7 000 à 10 000 réfugiés d’ethnie Kachin ont fui la guerre et les exactions en Birmanie depuis juin 2011, cherchant refuge dans le sud-ouest de la Chine. Le rapport est basé sur plus de 100 entretiens menés auprès de réfugiés, de personnes déplacées en Birmanie, de victimes d'exactions, de personnels de l’aide d’urgence et d’autres personnes.

Les réfugiés kachin au Yunnan ont décrit à Human Rights Watch leur manque d'abris, de nourriture, d'eau potable, d'assainissement et de soins de santé de base. La plupart des enfants n'ont pas accès aux écoles. En quête de revenus, les adultes cherchent du travail à la journée et sont vulnérables à l'exploitation de la part des employeurs locaux. D’autres réfugiés kachin ont fait l’objet de tests de dépistage de drogue arbitraires en bord de route, d’amendes arbitraires et de détention prolongée et abusive de la part des autorités chinoises, le tout sans procédure en bonne et due forme ni contrôle judiciaire. En outre, certains réfugiés ont été refoulés à la frontière, et les autorités locales chinoises, sous les ordres des autorités centrales, en ont forcé d'autres à retourner dans les zones de conflit en Birmanie.

En juin 2011, les hostilités ont éclaté dans le nord de la Birmanie entre l'armée birmane et l'Armée d'indépendance kachin (KIA) à proximité d'un barrage hydroélectrique chinois dans l'État Kachin. Le conflit a mis fin à un accord de cessez-le-feu de 17 ans et provoqué le déplacement d'environ 75 000 Kachins. Les civils déplacés ont fui vers des territoires contrôlés par la KIA ou par le gouvernement en Birmanie, ainsi qu’en Chine.

Alors que le gouvernement central chinois et les autorités provinciales du Yunnan ont généralement permis aux réfugiés kachin d’entrer et de séjourner en Chine depuis juin 2011, Human Rights Watch a documenté deux cas, impliquant environ 300 personnes, où les autorités chinoises ont ordonné aux réfugiés kachin de retourner en Birmanie. Les autorités chinoises ont également refoulé des demandeurs d'asile kachin à la frontière, les forçant à retourner en zone de conflit.

Les retours forcés ont exposé les réfugiés à un grave danger et ont créé une peur omniprésente d'un retour forcé parmi les réfugiés kachin qui se trouvent toujours dans le Yunnan. Un réfugié de 25 ans dans le Yunnan a expliqué à Human Rights Watch :« Je ne me sens pas du tout en sécurité ici parce que nous sommes toujours à la frontière et trop près du côté birman. Je suis préoccupé car les combats se poursuivent, si les Chinois ne nous acceptent pas, où irons-nous ? Où pouvons-nous vivre ? »

La Chine est un État partie à la Convention sur les réfugiés de 1951 et son Protocole de 1967, ainsi qu’à d'autres traités internationaux relatifs aux droits humains fournissant des protections pour les réfugiés et demandeurs d'asile. La Convention sur les réfugiés interdit le retour forcé « de quelque manière que ce soit » de réfugiés dans des endroits où leur « vie ou leur liberté » serait menacée en raison de leur « race, religion, nationalité, appartenance à une opinion sociale ou politique particulière ». Le non-refoulement est la clause principale de la protection des réfugiés et est essentiel aux obligations légales de la Chine envers les réfugiés.

« Le gouvernement chinois est non seulement légalement contraint, mais aussi tout à fait capable de protéger temporairement les réfugiés kachin et de répondre à leurs besoins de base », a affirmé Sophie Richardson.

Bien que les Kachin déplacés en Birmanie aient reçu un montant limité d'aide de la part d’organismes locaux et internationaux, notamment en provenance de trois convois de l'ONU entre mars et juin 2012, le gouvernement chinois quant à lui n'a fourni aucune assistance aux réfugiés Kachin dans le Yunnan, et n'a pas non plus permis au Haut commissaire des Nations Unies pour les réfugiés ou à d'autres grandes organisations humanitaires l'accès à cette population. La seule aide fournie est provenue de réseaux d'aide Kachin privés et locaux opérant dans le Yunnan et l'État Kachin.

Bien que les réfugiés aient exprimé leur gratitude pour cette aide, celle-ci a été insuffisante pour répondre à leurs besoins. Une femme kachin, âgée de 51 ans, a expliqué sa difficulté à nourrir sa famille : « Dès que nous sommes arrivés [en Chine], il n’y avait pas de nourriture, donc nous avons partagé le peu que nous avions », a-t-elle confié à Human Rights Watch. « La guerre va durer longtemps et rendre les choses très difficiles pour nous. Nous sommes loin du village et nous ne pouvons pas nous procurer de la nourriture. Vivre ici est une situation très difficile. »

Certains réfugiés ont évoqué leur retour à la zone de conflit en Birmanie en raison de l'aide humanitaire insuffisante au Yunnan. Une femme kachin âgée de 33 ans a affirmé qu'elle se sentait contrainte de retourner à son domicile dans l'État kachin – lieu d’affrontements intenses – en raison du manque d’aliments pour nourrir sa famille au Yunnan : « Le peu d'argent que nous avions apporté [au Yunnan ], nous l’avions déjà dépensé, et nous étions à la maison d'un membre de famille et il n'est pas bon de rester longtemps. C’était difficile, nous avons donc dû revenir en Birmanie. »

Human Rights Watch a déclaré que les gouvernements préoccupés par cette situation devraient soutenir les organisations locales qui fournissent actuellement une aide à la population réfugiée, et devraient de toute urgence faire pression sur les autorités chinoises pour qu’elles fournissent un accès sans entrave aux réfugiés.

Les réfugiés kachin au Yunnan ont été soumis à des tests de dépistage de drogue arbitraires, ce qui dans certains cas, a conduit à les envoyer dans de violents « centres de réhabilitation ». Chacun des hommes réfugiés interrogés par Human Rights Watch a été testé au hasard pour l'usage de drogues par les autorités locales, dans certains cas à plusieurs reprises au fil du temps, citant cette situation comme leur deuxième problème le plus gênant au Yunnan après l’obtention d’un abri. Après s’être soumis à des tests d'urine humiliants en bordure de route, les réfugiés dont le test est déclaré positif pour usage de drogues illicites se voient donner le choix de payer immédiatement des amendes en espèce inabordables ou d’être confrontés à deux ans d'incarcération, dès le jour même. Deux hommes kachin interrogés par Human Rights Watch ont été arrêtés, testés et condamnés à deux ans dans un centre violent de réadaptation par le travail. En détention, ils ont été forcés de travailler dans le textile et la taille du jade sans compensation, et ils ont été soumis à un traitement cruel, inhumain et dégradant.

« Beaucoup de réfugiés kachin ont déjà enduré de terribles exactions et la guerre en Birmanie, pour finir par s'installer dans une vie de pauvreté extrême au Yunnan », a conclu Sophie Richardson. « Jusqu'à ce qu'il soit sans danger pour les Kachins de rentrer chez eux, le gouvernement chinois a la responsabilité de veiller sur leur sécurité et leur bien-être. »

Récits extraits du rapport « Isolés au Yunnan »
« Après avoir déclaré que les villageois devaient retourner en Birmanie, les militaires sont revenus et ont vérifié pour s'assurer que les villageois étaient partis. Nous avons répondu en disant qu’ils étaient rentrés .... Maintenant, tout le monde est retourné en Birmanie. La plupart sont rentrés au village et certains sont retournés dans les camps [de personnes déplacées] en Birmanie. C’est au bout de deux ou trois jours que les soldats sont revenus pour s'assurer que les villageois rentraient chez eux. Les villageois sont arrivés le 12 juin [2011], et les Chinois nous ont permis de les aider jusqu'au 15 juin. C'est à ce moment-là qu’ils sont venus et ont dit qu'ils devaient rentrer. »
– Chef de village chinois, province du Yunnan, Chine, août 2011

« Quand nous allons prendre un bain dans la rivière, les autorités chinoises nous harcèlent à chaque fois. Il y a un puits d'eau au [camp], mais il y a beaucoup de gens et il est très fréquenté, nous devons donc aller à la rivière pour prendre un bain, et quand nous y allons, les autorités chinoises nous arrêtent à chaque fois et nous posent des questions. Et ils nous suivent tout le temps. Ils marchent derrière nous et ils nous crient dessus. Nous ne nous sentons donc pas très en sécurité. »
– Réfugié kachin, 19 ans, province du Yunnan, Chine, novembre 2011

« Notre santé a changé depuis que nous avons fui. Maintenant nous vivons en groupe, côte à côte, de sorte que les maladies se propagent rapidement. Je n'ai jamais eu de problèmes de santé avant, mais maintenant je me sens toujours faible et fatigué, et quelque chose ne va pas avec mon estomac. J'ai dû aller chez le médecin, mais je n’ai pas pu aller à l'hôpital parce que je n'ai pas d'argent .... Si un enfant tombe malade, chaque enfant tombe malade, et nous n'avons pas de médicaments. Les enfants ont la diarrhée et le rhume en permanence. »
– Réfugié kachin, agriculteur, province du Yunnan, Chine, novembre 2011

« J'ai été testé le 5 août 2011 dans la rue près de la frontière. Ils m'ont demandé : « D’où es-tu ? » J'ai dit que je venais de Birmanie. Une personne était vêtue d'un uniforme de police, mais il y avait une dizaine de personnes au total. Ils avaient une voiture et une moto. Ils m'ont demandé si je consommais de la drogue. J'ai dit que non, que je n'en prenais pas. Ils m'ont fait uriner dans une petite tasse devant eux, puis ils ont mis quelque chose dans la tasse et ont dit : « Ça nous dit que tu prends de la drogue. » Puis ils ont dit:« Tu dois éliminer la drogue qui est en toi. Tu iras en prison. » Ensuite, ils m'ont envoyé en prison. »
– Réfugié kachin, 21 ans, province du Yunnan, Chine, novembre 2011

« Nous sommes confrontés à des problèmes concernant le soutien des besoins des réfugiés. Nous sommes presque à court d'argent pour acheter de la nourriture et des médicaments .... Nous les avons déjà pris en charge pendant neuf mois, avec le soutien de la communauté Kachin, certaines communautés de Birmanie et des groupes confessionnels. Au cours des neuf derniers mois, nous avons obtenu des fonds très limités de la part des ONGI [organisations non gouvernementales internationales]. Désormais, les populations locales disposent de budgets limités pour les soutenir à nouveau. »
– Travailleur humanitaire kachin dans la province du Yunnan, Chine, mars 2012