(Nairobi) – Les gouvernements des pays d'Afrique de l'Est ont fait peu de progrès, voire aucun, en matière des droits humains en 2015 et la situation qui règne dans certains pays comme le Burundi s'est considérablement aggravée, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui dans son Rapport mondial 2016 (version abrégée en français).

L'Éthiopie et le Burundi, et dans une certaine mesure l'Ouganda, ont connu une aggravation des restrictions en matière de liberté de parole, de réunion et d'autres droits pendant les périodes qui ont précédé ou suivi les élections. D'autres pays, comme le Rwanda, ont poursuivi leur contrôle strict, et exercé de longue date, de points de vue dissidents. Le gouvernement du Kenya n'a pas demandé aux forces de sécurité de rendre des comptes pour les graves exactions commises et de récents abus atroces ont été perpétrés au Soudan du Sud, notamment des attaques contre des civils, des actes de répression ainsi que la détérioration de la crise humanitaire dans la deuxième année de guerre. Dans toute la région, les gouvernements n'ont ni enquêté ni poursuivi en justice les auteurs d'exactions contre les droits humains.

« La plongée du Burundi dans une crise politique et des droits humains a constitué une régression choquante en 2015 », a déclaré Daniel Bekele, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. « Cependant, d’importantes puissances régionales comme l'Éthiopie, l'Ouganda et le Kenya n'ont pas non plus progressé sur des questions fondamentales des droits humains, notamment en ce qui concerne les actes de torture et les meurtres commis par leurs forces de sécurité. »

Dans son Rapport mondial 2016, dont la version anglaise de cette 26e édition comprend 659 pages, Human Rights Watch passe en revue les pratiques en matière de droits humains dans plus de 90 pays. Dans son essai introductif, le directeur exécutif Kenneth Roth explique que la propagation des attaques terroristes au-delà du Moyen-Orient ainsi que les flux massifs de réfugiés cherchant à fuir la répression et les conflits ont conduit de nombreux gouvernements à restreindre les droits humains dans un effort peu judicieux visant à protéger la sécurité de leurs pays. Dans le même temps, des gouvernements autoritaires partout dans le monde, craignant la contestation pacifique dont l’effet est souvent amplifié par les médias sociaux, ont entamé à l’encontre d’organisations indépendantes la plus intense vague de répression de ces dernières années.

Les élections et le contre-terrorisme ont été deux thèmes significatifs affectant l'évolution de la situation politique et des droits humains en Afrique de l'Est en 2015, selon Human Rights Watch.

Le Burundi a connu la pire dégradation de sa situation en matière des droits humains, déclenchée par la décision du Président Pierre Nkurunziza de se représenter pour un troisième mandat. Les forces de la sécurité ont répondu aux manifestations publiques par le recours à la force brutale, tuant des dizaines de manifestants et en blessant et en arrêtant arbitrairement beaucoup d'autres. La répression implacable exercée par le gouvernement a obligé la plupart des journalistes et des défenseurs des droits humains à fuir le pays en raison de menaces de mort répétées, de menaces de poursuites ou de fausses accusations et de passages à tabac. Le gouvernement a fermé les quatre stations de radio privées les plus populaires et suspendu les activités et gelé les comptes bancaires de dix organisations indépendantes. Un éminent militant des droits humains, Pierre Claver Mbonimpa, a survécu de justesse à une tentative d'assassinat en août qui lui a laissé de graves blessures. Plus de 230 000 personnes ont fui vers des pays voisins, selon le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés.

En revanche, les élections qui se sont déroulées en Éthiopie en mai ont été pacifiques, mais totalement non concurrentielles en raison de plusieurs années de répression : le parti au pouvoir a remporté les 547 sièges au parlement. Tandis qu'une poignée de blogueurs individuels et de journalistes ont été libérés de prison, le gouvernement n'a pas réformé la législation draconienne et les politiques abusives visant à supprimer systématiquement les journalistes indépendants, les activistes et l'opposition politique. Malgré la répression, un nouveau mouvement de protestation a vu le jour à Oromia — la plus grande région d'Éthiopie —, à la mi-novembre, catalysé par l'inquiétude suscitée par un plan gouvernemental visant à élargir la capitale, expulsant potentiellement de leurs terres les cultivateurs du groupe ethnique Oromo. Le gouvernement a déployé rapidement la force militaire contre les manifestations globalement pacifiques, tuant et blessant de nombreux manifestants.

De même, les élections qui se sont déroulées au Soudan en avril ont été menées dans un contexte de répression et de contrôle par le Parti du congrès national au pouvoir et ont été entachées par des arrestations arbitraires et des passages à tabac des membres de l'opposition et des militants appelant au boycott.

Au Rwanda, le décor a été planté bien à l'avance pour les élections en 2017. Le parlement a approuvé les révisions constitutionnelles permettant au Président Paul Kagame de se représenter pour un troisième mandat, décision appuyée par un vote au référendum. L’espace politique et la liberté de parole ont subi de fortes restrictions, les partis d'opposition véritable ne disposant que de rares occasions de fonctionner librement et les organisations indépendantes étant affaiblies en raison d'années d'intimidation. Le gouvernement a suspendu indéfiniment les émissions de la BBC en kinyarwanda, qui constituaient une source importante d'information indépendante.

Des pratiques répressives, en particulier des actes d'intimidation et des menaces proférées contre les journalistes et militants, se sont multipliées avant la tenue des élections en février 2016 en Ouganda. Des journalistes, particulièrement ceux basés hors de Kampala, font face à des obstructions et ont été suspendus sous la pression du gouvernement. Des stations de radio ont reçu des menaces pour avoir accueilli des membres de l'opposition ou des intervenants qui ont exprimé des points de vue critiques à l'égard du parti au pouvoir. Une nouvelle loi régissant les organisations non gouvernementales qui renferme des infractions pénales vagues et mal définies pour les membres du personnel, menace de diminuer davantage encore l'espace laissé aux organisations indépendantes.

Une autre tendance inquiétante est l'incapacité de nombreux gouvernements à répondre aux allégations d'homicides, d'actes de torture, d'agressions sexuelles et autres exactions. Le gouvernement sud-soudanais est emblématique et n'a, à ce jour, rendu aucun compte des crimes de masse commis pendant le conflit. Les parties au conflit ont fait payer un lourd tribut aux civils, avec des attaques répétées lors des offensives gouvernementales dans l'État de l'Unité. Les violences sexuelles perpétrées à l'encontre des femmes et des jeunes filles ont particulièrement caractérisé cette violence. Un accord de paix signé en août entre le gouvernent du Sud-Soudan et l'opposition rebelle a fait naître l'espoir de mettre un terme au conflit, mais des attaques contre les civils ont continué dans l'État de l'Unité et dans les États de l'Équatoria et du Bahr al Ghazal occidental, gouvernement et forces de l'opposition se livrant des combats sporadiques.

Le gouvernement kényan n'a pas non plus répondu aux graves allégations d'homicides et de disparitions forcées, un scénario de longue date dans le sillage de l'attaque commise en avril par le groupe islamique armé militant Al-Chabab contre des étudiants à Garissa University College, qui a fait 148 victimes. Dans une manœuvre reflétant l'hostilité de longue date des autorités à l'encontre des militants, le gouvernement a accusé deux groupes de défense des droits humains d'être en faveur du terrorisme et a gelé leurs comptes bancaires.

« Les gouvernements de l'Afrique de l’Est devraient cesser de violer les droits humains dans le but de conserver le pouvoir », a déclaré Daniel Bekele. « Ils devraient aussi cesser de faire des organisations de défense des droits humains et des médias des boucs émissaires, et ils devraient enquêter sur les homicides illégaux perpétrés par leurs forces de sécurité et poursuivre leurs auteurs en justice. »