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Tony Germain Nkina.

Entretien : Le prix à payer pour la défense des droits humains au Burundi

Les partenaires internationaux devraient faire pression pour la libération de Tony Germain Nkina et dénoncer les abus du Burundi

Tony Germain Nkina. © Privé

L’avocat Tony Germain Nkina est l’une des dernières personnes associées publiquement au mouvement burundais des droits humains, autrefois florissant, qui se trouve toujours en prison. Il a été arrêté en 2020 et condamné en 2021, malgré l’absence de preuves contre lui. Des groupes de défense des droits humains ont qualifié son procès de parodie de justice et estiment que sa peine de cinq ans de prison est manifestement liée à ses activités passées en faveur des droits humains. Birgit Schwarz de Human Rights Watch s’entretient avec la chercheuse sur le Burundi, Clémentine de Montjoye, pour comprendre en quoi l’affaire Nkina est emblématique de la situation actuelle des droits humains au Burundi et pourquoi sa libération signalerait que les autorités burundaises veulent sérieusement mettre en place des réformes démocratiques et rompre avec le passé répressif du pays.

Comment avez-vous rencontré Tony Germain Nkina ?

Tony est un avocat qui travaillait auparavant avec un groupe œuvrant pour défendre les droits humains et pour de meilleures conditions dans les prisons. Nous nous sommes rencontrés en 2014 alors que je menais des recherches sur les abus commis à l’encontre de défenseurs des droits humains et de journalistes pour le compte d’une organisation régionale.

À l’époque, la société civile et le mouvement des droits humains au Burundi étaient dynamiques. L’organisation représentée par Tony dans la province de Kayanza, l’Association pour la protection des droits humains et des personnes détenues (APRODH), était l’une des organisations de défense des droits humains les plus éminentes du pays. Tony était un défenseur des droits humains engagé, ayant des principes forts, et qui avait réellement à cœur d’aider les plus vulnérables, notamment dans les prisons burundaises, dont les dures conditions sont notoires.

Lorsqu’en avril 2015, l’ancien président du Burundi, Pierre Nkurunziza, a décidé de briguer un troisième mandat controversé malgré une limite de deux mandats fixée par les Accords d’Arusha – l’accord de paix négocié à la fin d’une guerre civile violente qui a fait près de 300 000 morts – les organisations non gouvernementales indépendantes ont joué un rôle de premier plan dans l’organisation de manifestations. Les forces de sécurité ont répondu avec une grande brutalité. Les exécutions extrajudiciaires, les arrestations arbitraires, la torture et les menaces contre celles et ceux qui sont perçus comme des opposants politiques étaient devenues quasi quotidiennes et ont plongé le pays dans une crise de violence et de répression accrues.

La plupart des principales organisations indépendantes de la société civile, dont l’APRODH, ont alors été suspendues. Leurs comptes bancaires ont été gelés. Plusieurs défenseurs des droits humains ont été emprisonnés, dont un ancien collègue de Tony qui a été arrêté et condamné à cinq ans de prison pour des atteintes présumées à la sûreté de l’État. Le président de l’APRODH, Pierre Claver Mbonimpa, a failli perdre la vie lors d’une tentative d’assassinat. Le travail des défenseurs des droits humains est devenu si dangereux que de nombreux activistes ont fui en exil ou sont passés dans la clandestinité. Beaucoup sont toujours en exil à ce jour. Après la suspension de l’APRODH en 2015, Tony a cessé ses activités de défense des droits humains et s’est consacré à son métier d’avocat. Mais la menace d’être rattrapé un jour par son passé pesait en permanence sur lui. Le fait d’être associé au mouvement des droits humains peut, en effet, avoir de graves conséquences au Burundi.

Pourquoi a-t-il été arrêté ?

Tony a été arrêté en octobre 2020 alors qu’il était en déplacement dans une région du nord du Burundi où des groupes rebelles étaient actifs à l’époque. Il s’y était rendu afin de rencontrer un client qu’il conseillait au sujet d’un différend d’ordre foncier. En juin 2021, un tribunal provincial a déclaré Tony coupable de collaboration avec des groupes armés, malgré l’absence de preuves. C’est une accusation courante contre les opposants présumés et les voix critiques au Burundi. Il a par la suite été condamné à cinq ans de prison.

En septembre 2021, une cour d’appel a confirmé cette condamnation, même si ses avocats ont démontré qu’il s’était rendu dans la région pour des raisons professionnelles légitimes et alors que les procureurs ne disposaient d’aucune preuve crédible attestant que Tony soutenait un groupe rebelle.

Quel a été le signal envoyé par son arrestation ?

De nombreux Burundais avaient espéré un changement lorsque le nouveau président burundais, Évariste Ndayishimiye, est arrivé au pouvoir en juin 2020. Et cela malgré ses précédentes fonctions de Secrétaire général du même parti qui, sous son prédécesseur, avait déjà violemment réprimé des détracteurs et des manifestants. Évariste Ndayishimiye s’était engagé à rompre avec le passé violent du pays, à apporter « la paix et la justice pour tous » et à demander des comptes aux responsables gouvernementaux impliqués dans des crimes.

Cependant, l’arrestation et la condamnation de Tony sous le nouveau président renforcent le message selon lequel les personnes associées au mouvement des droits humains autrefois dynamique du Burundi restent exposées à un risque élevé de persécution.

Y a-t-il eu une quelconque prise en compte du passé répressif du Burundi ?

Comme nous le savons aujourd’hui, il était trop optimiste d’espérer qu’Évariste Ndayishimiye mettrait ou pourrait mettre en œuvre des réformes. Pas plus tard que ce mois-ci, le président a remplacé le premier ministre Alain Guillaume Bunyoni, un partisan de la ligne dure du parti qui était jusqu’à récemment sous sanctions américaines, par Gervais Ndirakobuca. Ndirakobuca, lui aussi, a été sanctionné par l’Union européenne (UE) et les États-Unis pour son rôle présumé dans la répression de 2015.

L’espace pour la société civile et les médias demeure très restreint, et ceux qui sont perçus comme étant critiques à l’égard du gouvernement continuent d’en subir la répression. À cet égard, aucune des condamnations à perpétuité prononcées par contumace en 2020 à l’encontre d’éminents défenseurs des droits humains et journalistes en exil n’a été annulée.

Les abus commis par les membres de la tristement célèbre ligue des jeunes du parti au pouvoir, les Imbonerakure, se poursuivent. Des personnes sont prises pour cible, arrêtées arbitrairement ou soumises à des disparitions forcées, mais aussi parfois torturées ou tuées simplement parce qu’elles refusent de rejoindre le parti ou encore parce qu’elles sont soupçonnées de soutenir l’opposition ou des groupes rebelles. On constate une érosion de l’État de droit, et une absence d’indépendance judiciaire.

Human Rights Watch a documenté de nombreuses violations des droits perpétrées par des membres des Imbonerakure dans des zones rurales. Par exemple, dans la province de Cibitoke, dans le nord-ouest du pays, à la frontière avec la République démocratique du Congo, les habitants ont décrit une répression brutale à l’encontre des personnes soupçonnées, souvent sans preuves, d’être opposées au gouvernement burundais ou d’avoir aidé un groupe armé d’opposition qui a attaqué les forces de sécurité burundaises. Depuis l’élection d’Évariste Ndayishimiye, des cadavres, pour la plupart non identifiés et souvent mutilés, sont apparus à un rythme alarmant dans et autour de la rivière qui sépare les deux pays. Dans la majorité des cas, les autorités locales les ont enterrés rapidement sans ouvrir d’enquête.

Comment Tony Germain Nkina tient-il le coup en prison ?

Tony est marié et a quatre enfants. Les conditions dans les prisons burundaises sont rudes. Les lieux de détention sont fortement surpeuplés, les conditions sanitaires et hygiéniques y sont déplorables, et la vie y est souvent encore plus difficile pour les prisonniers politiques.

L’UE a joué un rôle crucial en 2015 et 2016 dans le soutien aux défenseurs burundais des droits humains, notamment en faisant pression pour leur libération. Mais depuis l’élection d’Évariste Ndayishimiye, les partenaires internationaux du Burundi sont restés plus silencieux au sujet des questions de droits humains.

Que pense la société civile burundaise des efforts internationaux pour normaliser les relations avec leur gouvernement ?

Depuis l’arrivée au pouvoir d’Évariste Ndayishimiye, son gouvernement a déployé de nombreux efforts pour tenter de faire lever les sanctions et autres mesures mises en place par la communauté internationale en réponse à la crise des droits humains déclenchée sous son prédécesseur. Et ce, avec un certain succès. L’UE a levé les mesures de restrictions financières imposées au gouvernement en vertu de l’article 96 de l’Accord de Cotonou, les États-Unis ont levé toutes les sanctions instaurées par l’administration Obama, et le mandat du mécanisme d’enquête sur les droits humains, le plus efficace qui existait jusqu’ici, la Commission d’enquête des Nations Unies, n’a plus été renouvelé.

De nombreux défenseurs des droits humains burundais se sentent plutôt trahis par ce rapprochement, qui n’a pas pris en compte les préoccupations persistantes en matière de droits au Burundi et le fait que de nombreux responsables d’abus occupent toujours de hautes fonctions au sein du gouvernement. Ils déplorent également le manque d’attention publique à l’égard des atteintes répétées aux droits humains qu’ils documentent, comme d’autres le font. Pour beaucoup, la volonté de Washington et de Bruxelles de faire confiance aux mêmes responsables qui ont supervisé les meurtres, disparitions et la torture de milliers de personnes depuis 2015 est inexplicable, tout comme leur silence face aux violations persistantes des droits humains sous la présidence d’Évariste Ndayishimiye.

Au lieu de cela, que devraient faire les partenaires internationaux du Burundi ?

La levée des sanctions internationales et autres mesures punitives en l’absence de réels progrès en matière de droits humains ou de réformes démocratiques risque d’encourager les dirigeants du Burundi à réprimer encore plus sévèrement leurs opposants. Ces mesures n’ont certainement pas favorisé de réformes structurelles.

Le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies devrait renouveler le mandat du rapporteur spécial sur le Burundi pour assurer une surveillance continue. Les partenaires internationaux du Burundi, tels que l’Union africaine, les États-Unis, et l’UE, devraient publiquement dénoncer les violations persistantes des droits humains perpétrées par le gouvernement burundais et exhorter au rétablissement de l’État de droit. La libération de Tony Germain Nkina et l’annulation des condamnations par contumace du groupe de défenseurs des droits humains et journalistes en exil seraient un bon début. Les promesses d’Évariste Ndayishimiye de respecter les droits humains et de réformer le système judiciaire ne peuvent pas être prises au sérieux tant que Tony Germain Nkina sera en prison et que d’autres activistes ayant quitté le pays craindront de rentrer chez eux en raison de leurs activités passées en faveur des droits humains.

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