Grèce : Des réfugiées confrontées au risque d'abus

(Vidéo, sous-titres via cc) – Dans le camp de Moria sur l’île de Lesbos en Grèce, de nombreuses femmes et filles qui ont fui les violences sexuelles et autres abus dans leurs propres pays continuent d’être exposées à des risques. Human Rights Watch appelle à une protection renforcée pour ces personnes vulnérables.

(Athènes) – Les femmes et les filles sont confrontées à une insécurité permanente dans le « hotspot » surpeuplé de Moria sur l’île grecque de Lesbos, où sont installés des demandeurs d’asile et des migrants, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch qui diffuse une vidéo montrant des conditions de vie alarmantes. Le gouvernement grec devrait prendre des mesures immédiates pour garantir aux femmes et aux filles des conditions de vie sûres et humaines, conformément aux obligations internationales qui lui incombent en matière de droits humains et aux normes relatives aux urgences humanitaires.

Depuis le 2 décembre 2019, le centre de réception et d’identification de Moria héberge près de 16 800 personnes dans des installations d’une capacité de moins de 3 000 personnes. Cette surpopulation a conduit les autorités, de même que certains demandeurs d’asile et migrants, à construire des abris à l’extérieur des clôtures de Moria, d’abord dans une zone adjacente dénommée « l’Oliveraie », puis dans une deuxième oliveraie dépourvue d’arrivée d’eau et d’installations sanitaires. Dans toutes les zones, les femmes et les filles, y compris celles qui voyagent seules, vivent aux côtés d’hommes et de garçons sans liens de parenté avec elles, souvent dans des tentes sans fermetures sécurisées.

« Dans le camp de Moria, pour les femmes et les filles, le simple fait d’aller aux toilettes semble trop risqué », déclare Hillary Margolis, chercheuse auprès de la division Droits des femmes de Human Rights Watch. « Leur vie est définie par la peur, et cela ne changera que si le gouvernement grec élimine les dangers qui les guettent en permanence. 

En octobre, au cours d’une étude qui portait sur l’île de Lesbos, Human Rights Watch a constaté que les femmes et les filles vivant dans le camp de Moria et aux alentours ne disposaient pas d’un accès sécurisé à des ressources et services essentiels tels que des abris, l’alimentation, l’eau, l’assainissement et les soins médicaux. Des entretiens menés avec 32 femmes et 7 filles, ainsi qu’avec 7 représentants d’agences d’aide humanitaire actives sur l’île font état d’un environnement menaçant, où il existe peu de protection contre le harcèlement sexuel et la violence sexiste.» 

Des femmes et des filles ont déclaré que, par peur, elles évitent de quitter leur abri ou d’utiliser les toilettes et les sanitaires, ou de faire la queue lors de la distribution d’aliments. Quant aux parents, ils affirment ne pas autoriser leurs filles à sortir non accompagnées, même pour aller à l’école. « Je ne sors pas seule [de la tente] », a expliqué Naïma, 12 ans, qui vit dans l’Oliveraie avec sa mère et sa sœur de 14 ans. « Les hommes et les garçons me regardent, je n’aime pas ça... [Si je dois aller aux toilettes pendant la nuit], je dois attendre jusqu’au matin : je n’ai pas le choix. »

Les femmes handicapées rencontrent des difficultés supplémentaires, car les toilettes et les douches, éloignées de leurs abris, se trouvent sur un sol accidenté ou non adapté pour les personnes handicapées. Les travailleurs humanitaires qui traitent les cas de violence sexuelle et sexiste expliquent que les systèmes de protection étant pratiquement inexistants, les femmes et les filles sont exposées à un risque élevé que la surpopulation amplifie encore davantage.

Un haut représentant grec a affirmé au cours d’un appel avec Human Rights Watch qu’il était impossible de maintenir des conditions d’accueil adéquates dans les camps, en particulier depuis l’arrivée récente de nombreux migrants, parce que la Grèce a largement dépassé les capacités d’accueil des camps de demandeurs d’asile et de migrants. Il a souligné la pression qui pèse sur son pays et le manque de soutien des autres pays de l’Union européenne. « On ne peut demander à la Grèce à la fois d’être le garde-frontière de l’Europe, ce que souhaite l’UE, et de respecter pleinement les droits humains », a-t-il poursuivi.

Human Rights Watch a déclaré que les conditions de vie à Moria constituent une violation des obligations qui incombent à la Grèce vis-à-vis des migrants et des demandeurs d’asile en vertu du droit international ; elles sont très inférieures aux standards de traitement élaborés pour les urgences humanitaires à travers le monde.

Dans le but de faciliter le traitement rapide des dossiers et le retour en Turquie en vertu de l’accord conclu entre l’UE et la Turquie, la Grèce a adopté une « politique de confinement » qui enferme les gens sur les îles égéennes, dans des camps sous-équipés, dans l’attente d’une décision concernant leur demande d’asile ou de retour, ce qui peut prendre des mois, voire des années. Il ressort des entretiens qu’à cela s’ajoute l’insuffisance des services financés par l’administration, le tout engendrant une charge démesurée pour les organismes d’aide, qui fournissent la quasi-totalité des services dans les camps.

La décision prise en juillet par le gouvernement de cesser d’émettre des numéros de sécurité sociale pour les demandeurs d’asile aggrave la situation, car cela bloque leur accès aux services publics de santé, en dehors des services d’urgence. Les représentants des organismes d’aide ont indiqué qu’en raison du nombre écrasant de demandes, il leur arrive de rejeter la plupart des dossiers pour n’accepter que les cas extrêmes nécessitant des soins médicaux et un soutien dans le cadre de violences sexistes. « Les organisations ne peuvent tout simplement plus faire face à l’augmentation des besoins », a constaté un prestataire de service. « Les gens sont poussés à prendre des décisions insupportables. »

En vertu du droit grec, les autorités doivent identifier les personnes « vulnérables » — femmes enceintes et jeunes mères, survivants de violences sexuelles et d’autres violences graves, parents seuls avec des enfants de moins de 18 ans et personnes handicapées — et les orienter vers les services d’appui et les hébergements appropriés. Il peut s’agir d’hébergements dans des appartements en dehors de Moria.

Human Rights Watch a interrogé des femmes et des filles qui répondent aux critères actuels de vulnérabilité, mais celles-ci ont affirmé ne pas avoir été questionnées sur leur vulnérabilité ou identifiées en tant que personnes vulnérables après plusieurs semaines voire plusieurs mois. Parmi celles-ci figuraient des survivantes de violences sexistes, des femmes enceintes, des jeunes mères, des femmes handicapées et des femmes seules avec des enfants de moins de 18 ans. Depuis fin 2018, les démissions et les pénuries de personnel au sein des agences gouvernementales qui réalisent le filtrage des situations de vulnérabilité à Moria ont entraîné de longs retards dans l’identification des personnes vulnérables, ce qui ralentit également l’apport d’aides supplémentaires.

Le gouvernement grec devrait de toute urgence améliorer la sécurité et les conditions de vie des femmes et des filles à Moria, et leur garantir un accès sûr à l’hébergement, à la nourriture, à des services adéquats d’eau et d’assainissement, et à des soins médicaux spécialisés. Il devrait identifier et aider les demandeuses d’asile et les migrantes vulnérables qui se trouvent sur les îles grecques, à savoir les survivantes de violence sexiste, les femmes seules avec des enfants de moins de 18 ans, les femmes enceintes, les jeunes mères et les personnes handicapées. Sa priorité devrait être de les informer sur les services existants et sur le fait que des femmes interprètes dûment formées sont à leur disposition.

Les autres pays de l’UE devraient partager la responsabilité d’accepter des demandeurs d’asile et des migrants, de traiter leurs demandes d’asile et de faciliter les réunifications familiales.

« Les femmes et les filles qui sont venues en Grèce en quête de sécurité trouvent exactement le contraire à Moria, et la situation ne fait qu’empirer », a conclu Hillary Margolis. « Le gouvernement grec a le devoir de s’assurer que les femmes et les filles ne sont pas contraintes à rester cloîtrées dans des tentes à longueur de journée parce qu’elles ont peur. »

Informations complémentaires - Témoignages de femmes et de filles

Tous les noms ont été modifiés pour protéger leur vie privée et leur sécurité.

Le 20 novembre 2019, les autorités grecques ont annoncé leurs plans visant à réinstaller sur le continent grec, d’ici début 2020, 20 000 demandeurs d’asile parmi les 40 000 migrants et demandeurs d’asile qu’accueillent actuellement cinq îles grecques. Il s’agit d’une avancée, mais le gouvernement prévoit également de transformer en centres de rétention les centres d’accueil – dont celui de Moria - destinés à l’identification des migrants, au traitement de leurs demandes et à leur éventuelle expulsion.

Plutôt que d’instaurer la détention généralisée des demandeurs d’asile et des migrants dans des centres fermés, les autorités grecques devraient garantir des conditions de vie humaines dans les camps ouverts, conformément aux normes de l’UE en matière de réception, de protection, de sécurité, de santé et d’assainissement. Entre-temps, elles devraient adopter de toute urgence des mesures visant à accorder des droits et des services essentiels aux femmes et aux filles qui se trouvent dans le camp de Moria et dans d’autres hotspots de l’île, et à garantir leur sécurité.

La nouvelle loi qui entrera en vigueur le 1er janvier restreint les critères de protection des groupes vulnérables. Les personnes appartenant à ces groupes peuvent être soumises à des procédures accélérées aux frontières et certaines — les personnes pour lesquelles un diagnostic de syndrome de stress post-traumatique a été posé, par exemple — ne seront désormais plus considérées comme vulnérables.

Depuis octobre 2018, l’agence du ministère de la Santé chargée de filtrer les cas de vulnérabilité à Moria est touchée par une pénurie de médecins, de psychologues et de travailleurs sociaux, qui engendre des retards considérables, des filtrages incomplets ou, parfois, l’arrêt pur et simple des filtrages. Les travailleurs humanitaires qui apportent un appui aux personnes vulnérables de ce camp ont déclaré que cette situation avait entraîné des retards de plusieurs mois dans les filtrages.

Insécurité

Les conditions de vie déplorables et peu sûres à Moria ont empiré depuis la publication en décembre 2017 d’un premier rapport de Human Rights Watch sur les dangers auxquels sont exposées les femmes et les filles vivant dans ce camp et dans les centres d’accueil et de rétention de migrants situés à la frontière gréco-turque. Selon les travailleurs humanitaires de Moria, la situation actuelle relève de l’urgence.

Les femmes et les filles ont expliqué que l’absence de verrous fonctionnels et d’intimité dans les toilettes, les sanitaires et les abris, ainsi que l’éclairage insuffisant, les éclats de violence fréquents et le manque d’aide de la police lors des incidents de sécurité faisaient augmenter les risques. Faruza, âgée de 46 ans, en provenance d’Afghanistan, vit dans une tente, dans l’Oliveraie. Elle a affirmé s’inquiéter pour ses filles âgées de 12 et 14 ans. « [Notre tente] n’a pas de porte. N’importe qui peut entrer », a-t-elle raconté. « Je ne dors pas la nuit. Je reste assise à l’entrée de la tente. »

Heba, âgée de 27 ans, venue de Syrie, dormait dans une tente, dans la deuxième oliveraie, avec ses enfants âgés de 6 mois à 6 ans. « Dans le camp, ce serait plus sûr, parce qu’ici, on est dans la jungle, loin de tout... Pour aller aux toilettes, il faut faire tout le tour de la grille principale, et aller à l’intérieur. C’est certain, je ne me sens pas en sécurité. »

Susana, âgée de 25 ans, en provenance d’Afghanistan, est enceinte de huit mois et vit dans une tente, dans l’Oliveraie, avec son mari et deux autres familles. Elle a déclaré : « Il n’y a pas de loi, ici. On voit le personnel de sécurité, on voit la police, mais ils s’en fichent. Lorsqu’il se passe quelque chose de vraiment grave, si quelqu’un meurt, par exemple, ils viennent, mais sinon, ils ne font rien. Et il n’y a nulle part où aller pour porter plainte. »

Des risques supplémentaires pèsent sur les femmes handicapées, surtout si elles n’ont pas accès au matériel dont elles ont besoin. Samiya, âgée de 40 ans, en provenance de Syrie, a un handicap physique. Elle a expliqué que son attelle jambière s’était cassée au cours de son trajet vers la Grèce. Cela limite encore davantage sa mobilité et amplifie sa vulnérabilité dans le camp de Moria. « Tous les soirs, il y a des bagarres. J’entends les gens courir... Je ne peux pas dormir parce que j’ai peur que s’il se passe quelque chose, les gens s’enfuient, mais moi, je ne pourrai pas le faire. Comment pourrais-je m’enfuir ? »

Harcèlement sexuel, violence sexiste et absence de protection

Les demandeuses d’asile et les migrantes sont nombreuses à avoir subi des violences sexuelles, entre autres, dans leur pays d’origine ou au cours de leur voyage vers la Grèce. Les représentants des agences d’aide aux victimes de violences sexuelles et sexistes à Moria ont affirmé que l’augmentation de la population dans le camp s’accompagne d’une augmentation des incidents.

Les règles grecques qui régissent les sites de réception voudraient que les femmes voyageant seules soient hébergées dans des zones séparées et clôturées, au sein du camp de Moria. Human Rights Watch a constaté que des femmes seules vivaient en dehors de ces zones, y compris dans les deux oliveraies. Selon les dires de nombreuses femmes, le discours tenu est qu’il n’y a plus de place dans les zones protégées, et qu’elles ne pourront y être hébergées qu’après le départ d’autres femmes. Les données recueillies par une agence chargée de l’hébergement à Moria indiquent que depuis le 28 novembre, 361 femmes seules vivent dans les zones dédiées, et que 256 autres femmes vivent dans des tentes installées à l’extérieur de ces dernières.

Les filles non accompagnées devraient elles aussi être hébergées dans des zones distinctes sécurisées. À Moria, une « zone sécurisée » accueille à la fois les garçons et les filles non accompagnés âgés respectivement de moins de 14 ans et de moins de 18 ans. Dans un entretien avec Human Rights Watch, deux sœurs âgées de 16 et 17 ans vivant dans cette zone ont expliqué que les toilettes et les douches des filles et des garçons étaient séparées, mais qu’à l’instar de leurs abris, elles n’étaient pas équipées de verrous.

« Un jour, je suis allée seule aux toilettes. Un garçon est arrivé et a voulu ouvrir la porte pour entrer », a raconté Salma, 16 ans, en provenance d’Afghanistan. « J’ai fait du bruit pour signaler que j’étais là, mais il a continué. » Les sœurs ont dit qu’elles se sentent généralement en sécurité dans cette zone, parce qu’elles sont ensemble. « Mais je ne sais pas comment se sentent celles qui vivent seules », a ajouté Afri, âgée de 17 ans. Dans un rapport à venir, Human Rights Watch décrit en détail les conditions de vie des enfants non accompagnés à Moria.

Human Rights Watch s’est entretenu avec cinq femmes voyageant seules, dont deux femmes enceintes et deux atteintes de maladie grave. Certaines ont dormi jusqu’à neuf jours dehors, sans abri, dans le camp de Moria. Elles ont expliqué qu’on leur avait dit qu’elles ne pouvaient avoir de tente, parce qu’elles auraient dû être hébergées dans la zone réservée aux femmes seules. D’autres femmes, dont certaines accompagnées d’enfants de moins de 18 ans, ont dit qu’elles avaient passé plusieurs nuits dehors, sans abri, à leur arrivée à Moria. Les deux sœurs non accompagnées ont raconté avoir dormi à l’extérieur une nuit avant d’obtenir un hébergement. Un représentant du gouvernement a réfuté que des personnes, notamment des femmes et des enfants non accompagnés, n’avaient pas reçu de tente.

Les femmes seules vivant dans des tentes parmi des abris destinés à des hommes célibataires et à des familles sans liens de parenté avec elles ont dit qu’elles se sentaient particulièrement vulnérables au harcèlement et aux violences sexuelles. Zainab, âgée de 20 ans, venue d’Afghanistan, vit seule dans le camp de Moria avec son fils de 2 ans. Elle a raconté qu’un homme célibataire installé dans une tente voisine rôdait souvent autour de son abri : « Un jour, il est venu et m’a dit que je devais coucher avec lui. J’ai dit non. Il a essayé de m’étrangler, alors, j’ai voulu crier. Il m’a repoussée et m’a dit “tu dois me dire que tu m’aimes, que tu veux être avec moi.” J’ai dit “OK, OK, je veux être avec toi”, puis je me suis enfuie... J’ai pensé que si je changeais d’emplacement [dans le camp], ce serait encore pire. Mais maintenant, j’ai peur, parce que je ne sais pas ce qu’il va m’arriver. »

Même les femmes qui vivent dans les emplacements désignés ont affirmé ne pas s’y sentir en sécurité, parce que n’importe qui peut y accéder, y compris des hommes, et par ailleurs, les adolescents occupent une zone immédiatement adjacente. Elles ont dit être victimes de harcèlement sexuel dès qu’elles sortent de leur périmètre. Mina, âgée de 21 ans, en provenance d’Afghanistan, a dit que les autorités ne réagissaient pas lorsqu’elle signalait des actes de harcèlement ou de violence. « Le mois dernier, vers 23 heures, lorsque j’ai voulu rentrer [dans ma zone], un homme s’est approché et a commencé à me toucher partout. Je l’ai dit à la police, mais ils ont ri et m’ont dit de rentrer et d’aller dormir. »

Les personnes interrogées ont pointé l’absence de systèmes permettant de prévenir la violence sexiste et d’y répondre. Elles ont également indiqué que les autorités tournent souvent le dos aux survivantes qui veulent signaler des incidents ou les découragent de porter plainte, y compris lorsqu’il s’agit de viols. Les travailleurs humanitaires ont précisé que même si la police arrêtait les auteurs de violences, ceux-ci seraient sans doute libérés le lendemain et réinstallés dans le camp, dans l’attente de leur procès. Ils ont expliqué qu’à cause de la pénurie d’options d’hébergements sûrs tels que des abris sécurisés, il est impossible de protéger adéquatement les victimes de violences domestiques ou sexistes. « Il y a des cas de viols où la victime est obligée de retourner dans le camp, à l’endroit même où vit son agresseur », a affirmé un prestataire de service.

« La peur des représailles est énorme », a expliqué un représentant d’une autre agence humanitaire. « Elle contribue à passer ces incidents sous silence. »

Les directives internationales appellent à atténuer les risques de violence sexiste dès le début de l’intervention, lors d’une crise, notamment en prévoyant des logements séparés et sécurisés pour les femmes et les enfants non accompagnés. Les autorités devraient également circonscrire et surveiller les zones présentant des risques élevés au sein des sites de déplacement et mettre en place des mesures de sécurité adaptées.

Eau et assainissement

Toutes les femmes et les filles interrogées par Human Rights Watch ont décrit les toilettes et les douches du camp de Moria comme peu sûres, insalubres, non hygiéniques et inaccessibles pour les personnes handicapées, ce qu’ont également observé sur place les chercheurs de Human Rights Watch. Bien que certaines toilettes soient non mixtes, la signalétique manque de clarté et, dans la pratique, leur utilisation est mixte. Certaines femmes ont dit devoir se laver dans la cabine des toilettes, et qu’à cause des interstices entre les murs et les portes, on peut voir ce qu’il se passe à l’intérieur.

Les principes directeurs pour la prévention des violences sexistes dans le cadre de déplacements de populations prescrivent la mise en place de toilettes hygiéniques non mixtes et de blocs sanitaires équipés de verrous fonctionnels et d’un éclairage adéquat, et respectueux de l’intimité. Les normes Sphere, qui constituent un ensemble de principes et de normes humanitaires minimums élaboré par les travailleurs humanitaires, engagent à fournir un accès sûr et équitable à l’eau et aux installations sanitaires, notamment à des zones où les femmes peuvent se laver en privé.

Des femmes et des filles ont détaillé les mesures extrêmes qu’elles prennent pour éviter d’aller aux toilettes la nuit. « J’arrête de boire du thé après 18 heures, ainsi je ne dois pas aller aux toilettes pendant la nuit », a expliqué Zubaida, en provenance d’Afghanistan, qui vit dans l’Oliveraie. « J’ai peur d’y aller seule, car je vois beaucoup d’hommes ici. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Ils prennent de la drogue et de l’alcool. J’ai peur qu’un homme me viole. »

« L’un des plus grands problèmes est que je dois entrer dans une cabine de toilette pour prendre une douche », a dit Faruza, seule dans l’Oliveraie avec ses filles de 12 et 14 ans. « Il y a seulement un tuyau [de douche]. Malgré le verrou à l’intérieur, nous ne nous sentons pas en sécurité. Si l’une de mes filles va à la douche, sa sœur et moi restons à l’extérieur pour la protéger. »

Les femmes handicapées rencontrent des difficultés supplémentaires pour accéder aux sanitaires. Samiya a raconté que son attelle jambière s’est cassée en cours de route, ce qui réduit encore davantage sa mobilité. « C’est trop difficile, pour moi, d’aller aux toilettes. Il faut que deux personnes m’accompagnent », a-t-elle poursuivi. « La plupart du temps, je ne bois pas d’eau pour ne pas devoir aller aux toilettes. »

Samiya a expliqué que la tente qui lui a été attribuée est trop éloignée des sanitaires, mais le personnel du camp a refusé de lui en accorder une autre, plus proche. « Depuis mon arrivée [il y a 11 jours], je n’ai pas pris une seule douche, car c’est trop loin », a-t-elle ajouté. « Je me suis installée dans une tente avec des membres de ma famille, pour me rapprocher des toilettes, mais elles restent trop éloignées... Pendant la nuit, si je dois y aller, ma sœur et mon frère m’aident, mais en général, je me soulage dans la tente, dans un pichet en plastique. » Human Rights Watch a constaté sur place que le trajet à parcourir pour aller aux toilettes depuis la tente qu’occupait Samiya au départ ou depuis celle de sa famille nécessite d’emprunter des sentiers rocailleux qui sillonnent un terrain escarpé et instable.

Femmes enceintes et jeunes mères

Le gouvernement ne répond pas aux besoins essentiels des femmes enceintes et des jeunes mères, qui déclarent ne pas recevoir de nourriture ou de soins médicaux adéquats. Human Rights Watch a interrogé six femmes enceintes et une femme dont la grossesse est survenue à Moria et qui y a donné naissance.

Elles ont dit ne pas avoir eu accès à des soins prénataux complets, même dans les cas de grossesse à risque. Fatima, âgée de 28 ans, venue d’Afghanistan avec ses quatre enfants, est enceinte de 9 mois. Elle a confié qu’à la naissance de son dernier enfant, à cause d’un problème cardiaque, elle a dû être traitée en soins intensifs. « Je souffre depuis le jour de mon arrivée ici, j’ai mal au dos et au ventre. Parfois, la douleur est si forte que je ne peux pas manger », a-t-elle expliqué, en précisant qu’elle n’avait pas eu accès à des soins spécialisés, bien qu’elle ait averti le personnel de Moria de ses douleurs et de ses problèmes de santé antérieurs.

Les femmes enceintes ont dit ne pas disposer d’informations sur ce qui se passera au moment de leur accouchement, ou sur les personnes à qui demander de l’aide. Elles ont également indiqué que l’absence d’interprètes les empêchait de communiquer avec les médecins présents à Moria. Les prestataires de services de santé ont affirmé qu’ils offraient des soins prénataux et postnataux de base, mais qu’en raison de capacités et de ressources limitées, ils ne pouvaient assurer chaque trimestre le suivi complet des femmes enceintes. Le gouvernement grec doit garantir l’accès à des soins prénataux et postnataux complets pour toutes les femmes, y compris les migrantes et les demandeuses d’asile.

Les normes humanitaires internationales appellent à garantir aux femmes enceintes et allaitantes un accès prioritaire à la nourriture et à l’aide en espèces, ainsi qu’à des lits supplémentaires, à des vêtements et à une alimentation conforme à leurs besoins. Les femmes qui se trouvent dans le camp de Moria ont dit qu’aucune de ces mesures n’avait été prise. « Ce n’est pas parce qu’on est enceinte qu’on est traitée différemment », a constaté Laila, âgée de 35 ans, en provenance d’Afghanistan et enceinte de 8 mois. « Lorsque je fais la file pour recevoir de la nourriture, c’est difficile. J’ai mal au ventre, je me sens faible. Parfois, j’essaie de m’asseoir dans la queue, mais ce n’est pas vraiment possible, et personne ne m’aide... Parfois, j’ai l’impression que je vais peut-être mourir, que je vais perdre mon bébé, ou que c’est lui qui va me perdre. »

« Quand j’étais enceinte de six mois [en juillet], il faisait vraiment chaud et j’ai eu l’impression que j’allais perdre mon bébé », raconte Zarifa, qui a un bébé de 10 jours et se trouve à Moria depuis 11 mois. « Je suis retournée voir [des personnes qui, selon elle, travaillaient pour une agence humanitaire dans le camp] et je leur ai dit que je ne m’en sortais pas. Ils m’ont répondu que je n’étais pas réellement un cas de très grande vulnérabilité. Nous n’avons jamais obtenu d’appartement [à l’extérieur de Moria]. Nous avons postulé il y a plusieurs mois, mais nous sommes toujours ici. »

Alimentation et aide en espèces

De nombreuses femmes, y compris des femmes enceintes et des mères célibataires, ont affirmé faire la queue pendant des heures pour la distribution de nourriture, pour s’entendre dire, en fin de compte, qu’il ne restait plus rien. Sept femmes ont témoigné avoir attendu sept à huit mois pour obtenir une aide en espèces. Pendant ce temps-là, sans ressources financières, il leur était impossible d’acheter de la nourriture ou les produits qu’elles ne reçoivent pas lors des distributions. Human Rights Watch a constaté que pour de nombreux demandeurs d’asile, la date de distribution de l’aide en espèces est reportée jusqu’à juin 2020. Cela veut dire que d’ici là, ils ne pourront pas recevoir cette aide. Les représentants de l’agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) ont déclaré que fin octobre 2019, ils avaient étoffé leurs effectifs afin de répondre aux besoins. Ils ont déclaré que parmi les personnes présentes à Moria à ce moment-là, toutes celles qui avaient droit à une aide en espèces sont désormais recensées. Celles qui y ont droit mais sont arrivées après cette date devraient être recensées au cours des six prochaines semaines.

« Il est très difficile d’obtenir de la nourriture », a déclaré Faruza. « La plupart du temps [quand c’est notre tour dans la queue], ils nous disent qu’il ne reste rien. Si on ne reçoit pas de nourriture, on ne mange pas... Notre rendez-vous pour obtenir une carte d’aide en espèces est fixé à juin 2020. D’ici là, je ne sais pas quoi faire parce que nous n’avons pas du tout d’argent. »

Fatima, mère de quatre enfants et enceinte de neuf mois, a expliqué : « Nous n’avons pas d’argent. Je ne sais pas ce que je vais faire pour les enfants. Ils nous ont dit que pour obtenir la carte [d’aide] monétaire, il faut attendre huit mois... Pour moi, si je saute quelques repas, ça va, mais pour les enfants, c’est très dur. »

Zarifa a dit qu’elle n’avait ni les fournitures nécessaires pour son bébé de 10 jours, ni les moyens de les acheter : « Ils sont censés donner des [couches], mais il faut faire la queue toute la nuit [pour la distribution du matin]. Ils donnent 15 Pampers par enfant pour une semaine. Ce n’est pas du tout suffisant. Il faut aller quémander auprès d’autres organisations ou alors il faut se les acheter soi-même. »

Gestion de l’hygiène menstruelle

Les femmes ont dit qu’elles ne recevaient pas assez de matériel pour gérer leur hygiène menstruelle et qu’à cause des retards dans l’apport d’aide en espèces, elles ne sont pas en mesure d’acheter des produits sanitaires. Les normes Sphere appellent à fournir des « articles d’hygiène menstruelle appropriés » aux femmes et aux filles en âge d’avoir leurs règles, ainsi que des moyens de les laver ou de les jeter en toute discrétion.

« [La gestion] de mes règles est l’une des choses les plus difficiles. On ne nous donne pas les fournitures dont nous avons besoin », a affirmé Faruza. « On nous donne quatre [serviettes hygiéniques] pour nous deux. Ce n’est rien du tout. »

Kamila, âgée de 30 ans, venue d’Afghanistan, explique que les difficultés de communication avec le personnel du camp alourdissent le problème. « Quand j’ai mes règles, je saigne beaucoup », a-t-elle détaillé. « Ils nous donnent des serviettes hygiéniques, mais il y en a trop peu... Je ne l’ai dit à personne, parce que je ne parle pas leur langue, et il n’y a pas d’interprète. »

Santé mentale

Les femmes et les filles, dont certaines souffraient déjà de troubles de la santé mentale avant leur arrivée, ont dit être préoccupées par leur santé mentale et par l’absence de soutien psychosocial à Moria.

Zarifa a confié se sentir déprimée et avoir tenté de se faire aider par un médecin à Moria : « Il m’a dit d’aller consulter un psychologue en ville, dans un établissement privé ou public. Dans le privé, c’est 80 ou 100 euros la visite. C’est impossible. Au bout d’un certain temps, j’ai laissé tomber. »

Certaines femmes ont dit ne pas être parvenues à obtenir les traitements anxiolytiques ou antidépresseurs qu’elles prenaient avec régularité avant leur arrivée en Grèce. « J’ai eu une dépression avant », explique Zubaida. « Je prenais [des médicaments], mais ici, lorsque j’ai voulu m’en procurer, ils me les ont refusés... Depuis mon arrivée, je n’arrive pas à pleurer. Je ne parle pas à mon mari ou à mes enfants. Je reste assise ici toute la journée. »

« Mon état de santé mental empire de jour en jour ici », a dit Faruza, qui a ajouté qu’elle avait pris des antidépresseurs pendant deux mois. « Je ne suis allée voir personne [ici]. Il n’y a nulle part où aller, personne à qui parler... Le médecin [de Moria] ne m’a pas donné de médicaments. Il a dit qu’ils n’en avaient plus. »

Les filles de Faruza, qui n’ont que leur mère à Moria, s’inquiètent pour sa santé mentale. « Bientôt, ma mère n’aura plus de médicaments, et j’ai peur que la seule personne qui nous aide à nous sentir un peu en sécurité ici ne tienne pas le coup », a livré Naima, âgée de 12 ans.

Obligations en matière de droits humains et normes humanitaires

La Grèce est un État partie à la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), qui interdit aux gouvernements de soumettre les demandeurs d’asile à la détention arbitraire et à des traitements inhumains et dégradants. La Convention leur impose de mettre à la disposition des demandeurs d’asile un hébergement et des conditions matérielles décentes. Par le passé, la Cour a jugé que la Grèce, n’ayant pas garanti des conditions de réception adéquates, n’avait pas rempli ses obligations.

La CEDH a statué que la surpopulation excessive et les conditions sanitaires inadéquates étaient contraires à la Convention. La Cour a tiré une conclusion identique dans le cas d’un demandeur d’asile qui n’a pas eu d’autre choix que celui de vivre dans des conditions de pauvreté, étant incapable de satisfaire à ses besoins essentiels et craignant en permanence d’être victime de violence. La cour a également énoncé clairement que les demandeurs d’asile détenus sont particulièrement vulnérables compte tenu des expériences qu’ils ont vécues alors qu’ils fuyaient les persécutions, ce qui pourrait amplifier leur angoisse en détention.

Le manuel Sphere a été créé en 1997 par un groupe d’organisations non gouvernementales humanitaires et par le Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Le but était d’améliorer la qualité de leurs interventions humanitaires et de rendre compte de leurs actes. Ces organisations ont élaboré et publié la Charte humanitaire et les standards minimums, qui constituent le Manuel Sphere, afin de guider toutes les actions humanitaires et de promouvoir la redevabilité sur l’ensemble des secteurs. Les standards sont un ensemble de principes et de normes humanitaires minimums qui s’appliquent dans quatre domaines techniques de l’intervention humanitaire, à savoir : l’approvisionnement en eau, l’assainissement et la promotion de l’hygiène (WASH) ; la sécurité alimentaire et la nutrition ; les abris et les établissements ; et la santé.

Les Directives du Comité permanent interorganisations (IASC) pour l’intégration d’interventions ciblant la violence basée sur le genre dans l’action humanitaire ont été élaborées par les Nations Unies et des organisations d’aide humanitaire afin de guider la prévention de la violence sexiste et l’intervention lorsqu’elle survient dans des contextes humanitaires, tous secteurs confondus. Elles ont été révisées en 2015.

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