Amal Adwan, une demandeuse d'asile syrienne âgée de 47 ans, photographiée le 30 septembre 2017 dans le « hotspot » (centre d’enregistrement de migrants) de Moria sur l'île de Lesbos. Les « hotspots » sur les îles grecques ont été initialement conçus pour des séjours de courte durée, mais depuis la signature de l’accord UE-Turquie en mars 2016, de nombreux migrants y sont bloqués durant de longues périodes à durée indéterminée.

© 2017 Zalmaï pour Human Rights Watch

(Athènes, le 15 décembre 2017) – Les autorités grecques n’offrent pas de protection adéquate aux femmes et aux filles se trouvant dans les camps de demandeurs d’asile de l’île de Lesbos, administrés par le gouvernement avec le soutien de l’Union européenne (UE), a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch.

En novembre 2017, dans le « hotspot » de Moria, à Lesbos, Human Rights Watch a mené des entretiens avec 25 demandeuses d’asile, dont certaines n’étaient âgées que de 13 ans. Elles se sont dit victimes de harcèlement et de menaces de violence sexistes, sans compter les risques sanitaires qui pèsent sur elles. Human Rights Watch a constaté que ces conditions de vie étaient la conséquence d’une sécurité insuffisante, d’installations d’hygiène et d’assainissement défaillantes et d’échecs systémiques à identifier et à répondre aux besoins des personnes vulnérables.

« Près de deux ans après l’entrée en vigueur de l’accord entre l’UE et la Turquie, il n’y a aucune excuse pour ne pas respecter les normes les plus élémentaires de protection de ces femmes et filles », a déclaré Hillary Margolis, chercheuse auprès de la division Droits des femmes de Human Rights Watch. « Les risques sanitaires et sécuritaires auxquels sont confrontées les femmes dans le camp de Moria sont graves, et à l’approche de l’hiver, ils ne feront que s’aggraver. »

Des milliers de femmes et de filles sont piégées sur les îles grecques, souvent dans des conditions déplorables , en raison d’une politique de « confinement » des demandeurs d’asile, destinée à expédier le traitement de leur demande et leur retour en Turquie dans le cadre de l’accord évoqué. Des « hotspots » ont été ouverts sur plusieurs îles grecques pour accueillir et identifier les demandeurs d’asile et les migrants, et traiter leurs dossiers. Human Rights Watch a déjà documenté la violence, l’insécurité et les conditions de vie insalubres qui règnent dans ces lieux. Le 13 décembre, la population de Moria, qui peut accueillir jusqu’à 2 330 personnes, avait atteint 6 238 occupants.

Les femmes et filles interrogées ont décrit le harcèlement sexuel généralisé et le sentiment d’insécurité persistant à Moria, assurant que les autorités ne réagissent pas à leurs plaintes et ne prennent pas de mesures adéquates pour garantir leur sécurité. Une femme a affirmé avoir été approchée par un autre demandeur d’asile lui proposant un rapport sexuel tarifé. Beaucoup ont indiqué ne pas se sentir en sécurité lorsqu’elles se déplacent seules à Moria, sortant seulement en groupe ou en compagnie de proches masculins. Une jeune fille syrienne de 17 ans a déclaré: « Par peur, je reste dans ma tente. Je ne sors pas ».

Une jeune fille syrienne de 13 ans, qui vit dans une partie de Moria réservée aux femmes et aux filles voyageant seules, a déclaré que les demandeurs d’asile masculins interpellent les femmes et les filles en termes insultants et sexuels. « Les hommes [qui vivent ici], c’est comme s’ils n’avaient jamais vu une fille auparavant », a-t-elle ajouté.

Selon elle, une autre demandeuse d’asile l’a approchée pour lui proposer d’épouser son frère. « J’avais vraiment peur », a raconté la jeune fille. « Je lui ai dit de partir. Elle est partie, mais son regard était chargé de colère. J’ai vu son frère à l’entrée [de la section], qui nous fixait. J’ai vraiment peur de sortir. »

Les bagarres fréquentes entre demandeurs d’asile – souvent des hommes en état d’ébriété – alimentent le sentiment de danger imminent chez les femmes et les filles, qui assurent que les autorités ne font rien. « Même s’il y a des violences, la police reste là à regarder les hommes se frapper », a constaté une Syrienne de 31 ans. « Il est impossible de sortir seule à cause des beuveries [et] des bagarres. »

Ces conclusions font écho aux dizaines de témoignages d’autres demandeuses d’asile et de représentants d’agences d’aide aux migrants au sujet des conditions de vie dans les « hotspots » grecs, qui évoquaient des harcèlements, des menaces de violence sexiste et des risques sanitaires lors d’entretiens réalisés en 2016 et 2017.

Les préoccupations sécuritaires et les installations inadéquates entravent l’accès des femmes et des filles aux toilettes et aux douches de la Moria. Les demandeuses d’asile ont déclaré qu’elles ne sont ni sécurisées ni privées et qu’elles craignent de s’y rendre seules. « Nous demandons à quelqu’un de nous accompagner ou bien nous ne nous lavons pas », a résumé une Syrienne âgée de 15 ans.

Les femmes et les filles ont également déclaré que les douches et toilettes sont insalubres et peu hygiéniques, certaines contenant des excréments, et manquent d’eau courante. Elles se sentent donc contraintes de s’éloigner pour chercher des alternatives. Des chercheurs de Human Rights Watch se sont rendus dans un certain nombre de toilettes et de douches de Moria, confirmant ces conditions d’hygiène et d’insalubrité. Certaines, qui sont installées dans la section réservée aux femmes et aux filles non accompagnées, ont déclaré que des demandeurs d’asile vivant dans les conteneurs, qui abritent les toilettes de la section, leur refuseraient l’accès.

Les personnes interrogées ont également affirmé que l’assainissement et l’hygiène sont particulièrement mauvais pendant la période de leurs règles et que les autorités du camp fournissent peu de serviettes hygiéniques.

Dans certains cas, les autorités n’ont pas réussi à identifier les femmes et les filles vulnérables, comme l’exigent les lois grecques, et à les orienter vers des services de soutien et d’hébergement adéquats. Parmi elles, figurent des femmes enceintes et des femmes ayant récemment accouché, des victimes de violences sexuelles et autres violences physiques ou psychologiques graves, des victimes de la traite et des personnes handicapées.

Ces personnes vulnérables ont le droit d’être exemptées des procédures accélérées prévues dans le cadre de l’accord UE-Turquie et d’être transférées en priorité sur le continent, où davantage de services adéquats sont disponibles. Human Rights Watch a déjà documenté la pression indirectement exercée par l’UE sur les agences d’aide et les autorités grecques afin de minimiser le nombre de personnes considérées comme vulnérables et éligibles à ce titre à un traitement prioritaire.

Human Rights Watch a interrogé des femmes qui remplissaient clairement les critères de vulnérabilité mais n’ont pas obtenu le statut. Deux d’entre elles étaient enceintes de neuf mois et dormaient par terre sous des tentes, et quatre autres avaient informé les autorités qu’elles avaient survécu à des viols, à la traite ou à des violences sexistes.

Les autorités grecques, avec le soutien de l’UE, devraient enquêter rapidement sur les cas de harcèlement et de violence à Moria et prendre des mesures urgentes pour permettre aux femmes et aux filles en quête d’asile de pouvoir circuler librement à l’intérieur du « hotspot » et d’y accéder en toute sécurité. Des abris distincts et sécurisés réservés aux femmes et aux filles voyageant seules devraient être construits, ainsi que des toilettes séparées, sécurisées, accessibles et hygiéniques, et des installations sanitaires qui garantissent l’intimité des hommes et des femmes. Les autorités devraient prévoir un éclairage adéquat et identifier et surveiller les zones à haut risque. L’UE et le gouvernement grec devraient en outre coopérer pour identifier les demandeurs d’asile dans les « hotspots » qui répondent à des critères de « vulnérabilité » et faciliter leur accès à des abris, services et procédures d’asile appropriés.

L’annonce récente de la Grèce que 5 000 demandeurs d’asile seront déplacés des îles vers la terre ferme d’ici le 15 décembre par souci de décongestion est un développement positif, selon Human Rights Watch. Deux mille personnes au total ont été transférées entre le 1er et le 13 décembre. Mais cette mesure est insuffisante pour atténuer la surpopulation ou résoudre les problèmes systémiques découlant de la politique de confinement à l’origine de cette situation d’urgence. Le gouvernement grec devrait mettre fin à cette politique sur les îles, y compris pour les femmes et les filles, et, avec le soutien de l’UE et de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, transférer les demandeurs d’asile vers le continent et leur fournir un logement adéquat.

Les autorités grecques sont conscientes des problèmes de surpopulation, de manque d’hygiène et d’assainissement et de l’insuffisance de la protection à Moria, mais n’ont pas cherché à y remédier, ont déclaré à Human Rights Watch des responsables et des travailleurs humanitaires interrogés à Moria.

La Grèce devrait également ratifier la Convention d’Istanbul, un traité du Conseil de l’Europe sur la prévention des violences contre les femmes et sur les réponses à y apporter, lequel prévoit des protections et des services pour toutes les femmes et les filles, indépendamment de leur statut de résidence. La Grèce, qui a signé la Convention en mai 2011, doit encore la ratifier.

« Des demandeuses d’asile fuyant la guerre ou des abus ne devraient pas avoir à se cloîtrer dans leurs tentes pour se sentir en sécurité en Europe », a déclaré Eva Cossé, chercheuse en Grèce à Human Rights Watch. « Les autorités grecques et européennes ont la responsabilité de mettre fin aux conditions qui favorisent les risques de violence et de harcèlement, et privent les femmes et les filles de leur intimité et de leur dignité. »

-------------------------------

Témoignages de femmes et de filles à Moria

Insécurité et harcèlement

La quasi-totalité des 25 femmes et filles interrogées ont déclaré que le harcèlement sexuel de la part de demandeurs d’asile masculins les empêche de se déplacer librement à Moria. «Un homme m’a interpellée et demandé de coucher avec lui et il m’a dit qu’il me paierait pour ça », a raconté Yusra, une Yéménite âgée de 31 ans, dont le nom, comme celui d’autres personnes interrogées, a été modifié pour assurer sa protection. « Vous entendez ce genre de chose tous les jours: ‘Gros cul !’, ‘Laisse-moi t’embrasser’, ou ‘Suis-moi’ ».

Nabila, âgée de 19 ans et originaire d’Afghanistan, a déclaré que les hommes intimident les femmes en les insultant pour ne pas avoir porté de voile: « Si une fille se déplace seule et ne porte pas le voile, ils diront: ‘En quelques jours, tu as changé : qu’est ce qui s’est passé?’ »

Cynthia, âgée de 18 ans, a fui le Cameroun, où en raison de son homosexualité, qui est illégale dans ce pays. Elle a déclaré que les autres demandeurs d’asile de Moria la harcelaient et la maltraitaient régulièrement précisément pour cette raison et parce qu’elle ne portait pas de vêtements de femmes. Elle a expliqué qu’un demandeur d’asile afghan l’a menacée et agressée à plusieurs reprises: « Une fois, il m’a poussée contre un arbre en me tenant par la gorge.  Il m’a dit: ‘Ne t’adresse pas aux Afghanes’. « Je n’ai pas signalé son comportement. J’ai peur… Si je le signale à la police, peut-être qu’elle ne fera rien, [mais] s’il est sanctionné, ses amis s’en prendront à moi. »

Lorsqu’elles signalent des cas de harcèlement ou font état de leurs préoccupations sur le plan sécuritaire, femmes et filles affirment que les autorités du « hotspot » ne donnent pas suite. Plusieurs demandeurs d’asile de la section réservée aux femmes et aux filles ont déclaré que des hommes non accompagnés d’une section limitrophe ou d’autres hommes du camp escaladent la clôture et viennent régulièrement là où elles se trouvent la nuit, buvant ou consommant souvent des drogues. La section des femmes et des filles n’est pas gardée ni surveillée.

Amal, âgée de 47 ans et originaire de Syrie, a déclaré qu’elle avait signalé ces comportements à la direction du camp, en vain. « J’ai expliqué que nous avions besoin de quelqu’un pour nous protéger », a-t-elle dit. « Vous nous avez dit quand nous sommes arrivés que nous étions en lieu sûr ici... Mais ce n’est pas le cas. Ils n’ont pas répondu, n’ont rien fait. »

Yusra, âgée de 31 ans, et originaire du Yémen, a déclaré qu’en dépit de la sécurité à l’entrée de Moria, une fois à l’intérieur du « hotspot », la protection est insuffisante: « Dans votre section, personne ne peut vous sauver. Vous avez affaire à des hommes, à des ivrognes, à tout. » Yusra a dit qu’elle s’était plainte à la police d’une zone située près de sa section où les occupants droguent, boivent de l’alcool et se battent régulièrement, mais la police ne fait rien.

Wahida, âgée de 15 ans, originaire d’Afghanistan, a décrit une atmosphère anarchique: « Il y a des lieux où faire des signalements, mais ils s’en fichent. C’est pourquoi la plupart des gens s’en remettent à eux-mêmes pour régler ce genre de problèmes et il y a des violences. »

Les femmes ont également déclaré que l’électricité, sujette à des coupures répétées, plonge parfois des parties entières du « hotspot » dans l’obscurité, favorisant la peur et posant des risques supplémentaires, surtout la nuit. Sadia, âgée de 36 ans, originaire d’Afghanistan, vit à Moria avec son fils et ses trois filles âgées de 9 à 15 ans. « Nous ne sortons pas seuls », a-t-elle déclaré. « Si c’est possible, nous ne sortons pas de nuit. Si nous devons le faire, nous réveillons une autre femme [pour nous accompagner]. » Fatima, âgée de 31 ans et originaire de Syrie, a déclaré que sa fille de 11 ans est tombée, une nuit, sur un chemin non éclairé et qu’elle s’est blessée à la jambe. Deux femmes ont déclaré avoir demandé des lampes de poche à la direction, mais elles ne les ont jamais obtenues.

Femmes et filles vulnérables

En vertu de la loi grecque, les femmes enceintes, les femmes qui viennent d’accoucher et les victimes de violences sexuelle et sexiste et de la traite figurent parmi les personnes considérées comme vulnérables et nécessitant un accès à une protection spéciale.

Human Rights Watch a déjà documenté l’échec d’Athènes et de ses partenaires à identifier les personnes vulnérables, de même que le manque d’accès aux soins de santé mentale et au soutien psychosocial nécessaires de toute urgence pour tous les demandeurs d’asile se trouvant sur les îles grecques.

Human Rights Watch a conduit des entretiens avec des femmes de la Moria qui remplissaient clairement les critères de vulnérabilité, mais qui n’ont pas catégorisées comme telles par les autorités grecques, y compris quatre survivantes de viol, de traite et d’autres violences sexistes.

Âgée de 42 ans, Farah a déclaré avoir fui l’Iran après avoir été menacée par sa famille pour avoir épousé un homme d’une ethnicité différente de la sienne. Au cours de son périple vers la Grèce, un passeur l’a violée. À son arrivée à Lesbos, bien qu’elle se soit confiée, y compris sur son viol, à une psychologue du gouvernement, celle-ci ne l’a pas classée comme personne vulnérable. Elle a tenté de se suicider à Moria en avalant des médicaments délivrés sur ordonnance, mais n’a pas été réinstallée ni reçu de soins psychologiques par la suite.

« Quand je suis allé voir la psychologue et lui ai expliqué que j’avais tenté de me suicider à deux reprises, elle l’a simplement noté comme si de rien n’était », a déclaré Farah. Après avoir demandé une aide supplémentaire, « [Le médecin] m’a dit que je devais voir une psychologue. Je suis allé en consulter une. Celle-ci m’a répondu que je devais prendre rendez-vous. Ils m’ont donné un rendez-vous pour janvier [2018]. Je leur ai dit que c’était trop tard, mais on m’a répondu qu’il fallait payer pour obtenir une consultation avant cette date. »

Âgée de 18 ans, Cynthia, qui a fui le Cameroun à cause de persécutions homophobes, a déclaré être victime de harcèlement à Moria depuis son arrivée en juin parce qu’elle s’identifie comme lesbienne et porte des vêtements qui ne sont pas conformes aux normes de genre. Lors de son entretien de demandeuse d’asile en juillet, elle a dit avoir signalé les comportements répréhensibles dont elle a été victime à Moria, ainsi que les persécutions antérieures qu’elle a subies en raison de son orientation sexuelle. Elle a également déclaré avoir demandé l’aide d’une assistante sociale à Moria, à qui elle s’est confiée sur les harcèlements récurrents et les menaces qui la visent et sur la nécessité d’être transférée ailleurs. À la mi-novembre, elle se trouvait toujours à Moria.

Grossesse

Human Rights Watch a interrogé trois femmes enceintes à Moria, et une femme enceinte à son arrivée mais qui a fait une fausse couche peu après. Deux femmes enceintes de neuf mois dormaient par terre sous des tentes.

« Il est très difficile de dormir confortablement », a déclaré Qasima, âgée de 20 ans et originaire d’Afghanistan. Sa grossesse précédente s’est terminée par une mortinatalité. « J’ai vraiment besoin de partir d’ici. Je l’ai dit [aux fonctionnaires], mais ils ne m’ont rien répondu de précis. Ils ont juste dit que je suis sur la liste [pour un transfert vers un autre site]. » Elle a également déclaré que l’accès aux toilettes et aux autres installations du « hotspot » est problématique : « Il est difficile de marcher parce qu’il n’y a pas de chemins à proprement parler. J’ai peur de tomber. »

« Se rendre aux toilettes est très difficile, parce que mon ventre est énorme et il fait très froid », a déclaré Rasha, âgée de 19 ans et originaire de Syrie, et enceinte de neuf mois. Elle a expliqué avoir vécu dans une tente avec son mari et son frère de huit ans pendant un mois, et que personne n’avait évoqué la possibilité de la réinstaller ailleurs. La famille utilise une des trois couvertures qui lui ont été attribuées pour couvrir le sol, et partage les deux autres pour se réchauffer.

À l’approche de l’hiver, Rasha a indiqué qu’elle souffrait du froid: « Nous sommes allés trois fois là où les couvertures sont distribuées et avons expliqué que j’étais enceinte, mais ils ne nous en ont pas donné une de plus. » Les normes humanitaires internationales exigent que les personnes vulnérables, parmi lesquelles les femmes enceintes et allaitantes, reçoivent une literie et des vêtements supplémentaires selon leurs besoins.

Aucune des deux femmes n’avait reçu de soins médicaux prénatals complets ou ne disposait d’informations sur les personnes à contacter au moment des contractions ou sur le lieu de l’accouchement. « Je ne sais pas s’ils vont m’emmener à l’hôpital pour accoucher », a confié Qasima. « La plupart du temps, je pleure parce que je ne sais pas ce qui va se passer ». Dans les « hotspots » d’autres îles, il a été signalé que des femmes ont accouché dans leurs tentes en raison du manque de soins médicaux.

Une troisième femme, enceinte de cinq mois et dont les cinq grossesses précédentes se sont terminées par une fausse couche, a déclaré que les médecins d’un hôpital de Lesbos lui ont dit qu’elle avait besoin de soins médicaux spécialisés à Athènes pour sa grossesse à haut risque. Elle a continué à vivre dans une tente à Moria pendant un mois, et même si elle a été finalement transférée sur un site où règnent de meilleures conditions qu’à Lesbos, elle n’a toujours pas été transférée à Athènes ou vu de spécialistes.

Mauvaise hygiène, assainissement

Toutes les femmes et filles interrogées ont déclaré qu’elles ne se sentaient pas en sécurité en utilisant les toilettes et les douches de Moria, et que les installations étaient insalubres, peu hygiéniques et dangereuses. Mariam, âgée de 21 ans et originaire de Syrie, a déclaré qu’en raison de la distance avec d’autres toilettes, des hommes et des femmes vivant dans sa section partageaient une seule toilette sans porte sécurisée. « La porte est seulement retenue par une corde », a-t-elle dit. Les directives de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), sur la prévention de la violence sexiste contre les réfugiés, les rapatriés et les personnes déplacées,  plaident pour des toilettes et des installations sanitaires distinctes pour les hommes et les femmes, avec des serrures en état de marche, un éclairage adéquat et un respect de l’intimité.

Wahida, âgée de 15 ans et originaire de l’Afghanistan, a déclaré que les toilettes situées près de la tente qu’elle partageait avec sa mère, ses quatre sœurs et son frère étaient trop sales pour être utilisées, mais que les autres étaient difficiles d’accès. « Il y avait des toilettes plus près de nos tentes, mais elles étaient tellement sales, il y avait de la merde partout à l’intérieur », a-t-elle raconté. « L’autre est mieux, mais elle est loin. Il faut gravir une montée de 50 mètres et ma mère a un problème au genou, alors c’est trop difficile pour elle. » D’autres femmes ont confié que toutes les toilettes du site ne sont pas alimentées en eau courante, ce qui les contraint à utiliser celles, situées loin de leurs abris, qui sont fréquentées par trop de personnes.

La conséquence de la pénurie de toilettes dans des centres d’hébergement surpeuplés, c’est la défécation à l’air libre. Wahida a déclaré que la tente qu’elle occupe avec sa famille était destinée à 10 personnes mais qu’elle en hébergeait 17. Elle et d’autres femmes et filles ont dit que les gens déféquaient dans les douches et qu’il y avait un risque accru d’exposition aux excréments humains, en particulier pour les femmes, en raison du manque d’intimité dans les « hotspots ». Selon Wahida, le seul lieu pour se changer en toute intimité, ce sont les douches sales : « C’est horrible parce que, dans une douche, normalement tu te laves, mais [à Moria], tu redoutes de te salir parce les gens l’utilisent comme des WC. »

Parce qu’elles partagent leur espace vital avec d’autres familles, certaines femmes ont déclaré être incapables de retirer leur hijab, ou foulard, comme elles le feraient normalement chez elles. Les difficultés rencontrées pour se laver, se changer et laver leurs vêtements leur a occasionné des problèmes de peau et des infections gynécologiques, comme des éruptions cutanées, des démangeaisons et des brûlures au moment d’uriner.

Hygiène menstruelle

D’après certaines des femmes et filles, il y a déjà eu des distributions de serviettes hygiéniques, mais celles-ci ont cessé vers le mois de septembre. D’autres ont affirmé qu’on leur avait donné des serviettes hygiéniques seulement une ou deux fois après leur arrivée à Lesbos. Wahida, âgée de 15 ans et originaire d’Afghanistan, a déclaré que ses règles étaient très difficiles en raison du manque de toilettes propres et facilement accessibles et de la pénurie d’eau courante et de produits hygiéniques. « Quand nous sommes arrivés, ils nous ont donné un sac avec des trousses hygiéniques », a-t-elle indiqué. « Mais ça s’est arrêté rapidement, et vous ne savez pas si vous pouvez en demander plus. »

Depuis la cessation de la distribution des serviettes hygiéniques, les femmes et les filles ont déclaré devoir utiliser leur assistance pécuniaire pour se procurer les produits manquants ou compter sur les distributions dans les centres administrés par des bénévoles. Djamila, âgée de 13 ans et originaire de Syrie, a déclaré qu’elle n’avait pas encore reçu d’aide financière et qu’elle devait s’en remettre à d’autres demandeurs d’asile pour obtenir des serviettes hygiéniques. « Je dois aller voir une autre fille pour en demander une ou deux pour [mes règles] », a-t-elle expliqué. « C’est comme si [les gens qui les distribuaient] se moquaient de nous parce que nous revenions en demander [d’autres] et ils ne nous le donnaient pas. »

Certaines femmes ont déclaré que l’assainissement médiocre de Moria exacerbe la difficulté à vivre leurs règles et à y maintenir l’hygiène. Pendant la durée de leurs règles, ont-elles indiqué, elles portent de l’eau dans leurs tentes chaque jour pour laver leurs vêtements, et utilisent les toilettes même si elles ne sont pas propres ou d’un accès facile. « C’est très difficile parce que la salle de bain se trouve loin d’ici, j’ai trois enfants, et je dois aussi porter de l’eau », a déclaré Yara, âgée de 21 ans et originaire de Syrie.

Obligations légales et normes internationales

Selon la législation grecque, neuf catégories de personnes, dont les femmes enceintes, les enfants non accompagnés, les victimes de torture, les victimes de violence sexuelle ou sexiste et les personnes handicapées sont considérées comme vulnérables ou à risque. La loi leur accorde une protection spéciale, y compris l’accès à des services, et les exempte de la procédure accélérée prévue par l’accord UE-Turquie. Ces personnes ont la priorité dans le système d’asile grec normal, notamment pour être transférées vers la terre ferme, où elles pourraient accéder plus facilement aux services et aux soins.

Le Service d’accueil et d’identification grec, composé de médecins, de psychologues et de travailleurs sociaux du gouvernement, est responsable de l’identification et de l’enregistrement, à leur arrivée, des personnes faisant partie des groupes vulnérables. Le Bureau européen d’appui en matière d’asile lui prête assistance à cette fin.

Le projet Sphère, qui fixe des normes internationales pour l’assistance humanitaire, appelle à un accès sûr et égal aux installations d’eau, d’assainissement et d’hygiène pour toutes les populations touchées, y compris des toilettes privées sécurisées et des douches réservées aux femmes. Ces normes exigent également que toutes les femmes et filles en âge d’avoir des règles aient des « produits appropriés pour leur hygiène menstruelle », et bénéficient des moyens de se laver ou de pouvoir se débarrasser en toute discrétion des produits d’hygiène menstruelle.

Les directives internationales sur la prévention et la réponse à la violence sexiste dans les situations d’urgence appellent à atténuer le risque de violence sexiste le plus rapidement possible, notamment en prévoyant un éclairage suffisant dans tous les espaces communautaires ; des toilettes séparées, privées et sécurisées et des douches séparées pour les hommes et les femmes ; et un hébergement séparé et sécurisé pour les femmes et les enfants non accompagnés. Les autorités devraient également envisager des mécanismes appropriés pour signaler les cas de violence et de harcèlement ; enquêter rapidement et réagir aux plaintes ; et identifier et surveiller les zones des sites où il existe un risque élevé de violence sexiste et prendre les mesures de sécurité qui s’imposent.

Dans le cadre du Dispositif minimum d’urgence pour la santé reproductive en situations de crise, les populations déplacées et les prestataires de services concernés devraient disposer d’informations sur la manière d’accéder à des services de santé capables de s’occuper de grossesses et d’accouchements normaux ou compliqués. Les femmes en fin de grossesse devraient recevoir des kits d’accouchement propres pour les accouchements à domicile si la possibilité d’accoucher dans une clinique ou un hôpital est exclue. Des systèmes de renvois à des soins obstétriques d’urgence devraient être établis dès les premiers stades d’une urgence, et les femmes enceintes et les prestataires de santé devraient savoir comment obtenir de tels soins.

Réponse des autorités

Les autorités grecques, qui sont conscientes de la surpopulation, du manque d’hygiène et d’assainissement et des risques de protection qui se posent à Moria, n’ont pas agi pour y remédier. Lors d’une réunion avec Human Rights Watch à la fin septembre 2017, un responsable de la gestion de Moria a reconnu que le « hotspot » excédait largement sa capacité d’accueil et déclaré avoir demandé à plusieurs reprises aux autorités centrales de transférer les demandeurs d’asile vers la terre ferme avant le début de l’hiver, mais en vain.

Début octobre également, des chercheurs de Human Rights Watch ont témoigné devant le parlement grec des conditions de vie à Moria, notamment des problèmes rencontrés sur place par les personnes handicapées. En réponse, le comité parlementaire a adopté le 4 octobre une résolution pour effectuer une visite officielle et enquêter sur cette situation. Au 15 décembre, la visite n’avait toujours pas eu lieu et aucune date n’a été annoncée. Des organisations humanitaires internationales, dont le HCR, ont dénoncé à plusieurs reprises les conditions insalubres, peu hygiéniques et dangereuses qui règnent à Moria.

Une humanitaire ayant travaillé avec deux organisations différentes à l’intérieur de Moria a déclaré avoir démissionné en septembre en raison des conditions inhumaines et de l’absence de réponse des autorités après qu’elles ont été informées de tentatives de suicide, d’automutilation, d’exploitation sexuelle et d’agression physique à l’intérieur du « hotspot ». « J’ai fait de mon mieux pour le signaler », a-t-elle dit, en faisant part d’efforts pour informer la police des abus commis à l’intérieur de Moria. « Rien n’a changé. »

-------------------