Des réfugiés somaliens dans le camp de réfugiés de Dadaab, dans l’est du Kenya à proximité de la frontière avec la Somalie, le 20 août 2011.

© 2011 Lynsay Addario/VII

(Nairobi, le 21 janvier 2013) – Les autorités kenyanes devraient abandonner leur projet consistant à déplacer de force 55 000 réfugiés et demandeurs d’asile enregistrés depuis les villes vers des camps de réfugiés surpeuplés et dotés de services insuffisants, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Invoquant un certain nombre d’attaques à la grenade perpétrées en 2012, les autorités soutiennent que ce déplacement améliorera la sécurité nationale au Kenya et conduira au retour des réfugiés somaliens en Somalie.

Ce projet constituerait une violation des droits des réfugiés de circuler librement et impliquerait presque certainement l’expulsion forcée illégale de dizaines de milliers de réfugiés de leurs logements actuels dans plusieurs villes kenyanes, selon Human Rights Watch. La crise humanitaire qui sévit depuis longtemps dans les camps de réfugiés du Kenya signifie aussi que cette relocalisation affecterait la capacité des réfugiés à gagner leur vie et réduirait illégalement leur accès à une alimentation, un habillement, un logement, des soins de santé et une éducation suffisants.

« Le Kenya utilise le prétexte des récentes attaques à la grenade pour dépeindre tous les réfugiés comme des terroristes potentiels et forcer des dizaines de milliers d’entre eux à vivre dans des conditions déplorables dans des camps déjà gravement surpeuplés », a déclaré Gerry Simpson, chercheur senior et chargé de plaidoyer auprès de la division Droits des Réfugiés à Human Rights Watch. « Le projet de transférer de force des dizaines de milliers de personnes depuis les villes vers les camps est illégal et causerait des souffrances extrêmes. »

Dans un communiqué de presse du 13 décembre, les autorités kényanes indiquaient que le transfert de réfugiés urbains vers les camps répondait à une série d’attaques au cours desquelles des personnes non identifiées avaient lancé des grenades sur des groupes rassemblés en divers endroits, tuant et blessant un certain nombre de personnes, notamment des policiers et des soldats.

Le 16 janvier 2013, le ministère de l’Administration provinciale et de la Sécurité intérieure a écrit au ministère des Programmes spéciaux, indiquant que la première phase de « rassemblement » de réfugiés « ciblerait » 18 000 personnes et débuterait le 21 janvier. La lettre précisait qu’elles seraient amenées au Stade municipal Thika à Nairobi, qui servirait de « base » en attendant le transfert dans les camps.

Les organisations et les avocats travaillant auprès des réfugiés à Nairobi expliquant que depuis le mois de décembre la police de Nairobi a interpellé des dizaines de Somaliens sur de fausses accusations d’appartenance à des organisations terroristes. Tous ceux d’entre eux qui ont été présentés devant un tribunal ont été relâchés faute de preuves.

En mai, Human Rights Watch a rendu compte de graves exactions de la part d’agents de sécurité dans le nord du Kenya commises à l’encontre de civils à la suite de certaines attaques à la grenade ayant entraîné la mort d’agents de sécurité. En réponse à ce rapport, l’armée kényane a promis de mettre un terme à ces violentes représailles et de créer une commission pour enquêter sur les exactions. Human Rights Watch est préoccupé par l’éventualité que les forces de sécurité puissent à nouveau recourir à la violence en interpellant et en transférant de force les réfugiés dans les camps.

Le projet, s’il était mis en œuvre, constituerait une violation des obligations légales du Kenya au niveau national et international, selon Human Rights Watch. Ces obligations exigent du Kenya de démontrer que toutes restrictions de la libre circulation soit la mesure la moins restrictive possible pour répondre aux préoccupations du Kenya en matière de sécurité nationale.

Le rapport publié par Human Rights Watch en juin 2010, « Welcome to Kenya » (« Bienvenue au Kenya »), a conclu que les exigences du Kenya selon lesquelles un demi-million de réfugiés vivaient dans des camps fermés – quelques milliers d’entre eux seulement peuvent sortir chaque année dans des circonstances particulières – violaient les obligations légales de ce pays de garantir la liberté des réfugiés de circuler librement.

« Le projet du Kenya de déplacer 55 000 réfugiés dans des camps est manifestement une réponse inappropriée et disproportionnée aux récentes attaques », a insisté Gerry Simpson. « Le Kenya ne devrait pas se contenter de faire courir à tous les réfugiésun risque pour leur sécurité et piétiner les droits de 55 000 personnes. »

Selon l'agence de l'ONU pour les réfugiés, le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR), à la fin de 2012, 46 540 réfugiés urbains enregistrés vivaient au Kenya, dont 33 246 Somaliens. De plus, 6 832 demandeurs d’asile urbains enregistrés de diverses nationalités, dont 447 Somaliens, vivaient au Kenya.

Le 13 décembre, le ministère kenyan des Affaires des réfugiés (Department of Refugee Affairs, DRA) a publié une déclaration de presse à l’intention des médias annonçant le projet des autorités de « mettre en place une politique de structure de campement » en raison d’une « menace insupportable et incontrôlable à la sûreté nationale » causée par des « attaques à la grenade dans nos rues, nos églises, nos autobus et nos entreprises » qui ont « tué et … blessé … de nombreuses personnes. »

Cette déclaration précisait que tous lesdemandeurs d’asile etréfugiés originaires de Somalie et se trouvant dans des zones urbaines du Kenya devaient se rendre dans les camps de réfugiés de Dadaab près de la frontière somalienne, et que tous les demandeurs d’asile et réfugiés urbains originaires d’autres pays devaient se rendre dans le camp de réfugiés de Kakuma, près de la frontière soudanaise. Il était indiqué que l’enregistrement des demandeurs d’asile et réfugiés vivant dans des zones urbaines avait été stoppé, que tous les centres d’enregistrement avaient été fermés, et que le HCR et autres agences s’occupant des demandeurs d’asile et desréfugiés devaient cesser de fournir tous services directs aux réfugiés.

Lors d’une conférence de presse du 13 décembre, le commissaire aux affaires des réfugiés du Kenya par intérim, Badu Katelo, a déclaré qu’en ce qui concerne les réfugiés et demandeurs d’asile urbains la « documentation a cessé de fonctionner dans les zones urbaines et s’ils continuent de rester dans les zones urbaines ils le feront de façon illégale – et ceci [les interpeller et les expulser des villes] est une fonction qui relève d’un autre département du gouvernement , probablement la police et l’immigration. »

Depuis décembre, le HCR ainsi que d’autres organisations ont demandé aux autorités kényanes une copie de la directive sur laquelle s’appuie la déclaration à la presse du 13 décembre, mais les autorités ont refusé de remettre une copie.

Depuis que le projet a été annoncé, les organisations non gouvernementales et les avocats s’occupant des réfugiés à Nairobi ont expliqué que la police dans la capitale avait arrêté arbitrairement des centaines de ressortissants somaliens, dont la plupart ont été relâchés après avoir versé des pots-de-vin conséquents. Des informations communiquées par l’ambassade de Somalie au Kenya, des compagnies d’aviation et des travailleurs humanitaires à la frontière entre le Kenya et la Somalie près des camps de Dadaab indiquent que depuis le mois de décembre plus d’un millier de Somaliens sont retournés dans leur pays chaque semaine, par air ou par terre. Certains d’entre eux ont confié aux travailleurs humanitaires en Somalie qu’ils étaient partis parce qu’ils craignaient une répression contre les réfugiés somaliens au Kenya.

Human Rights Watch a également reçu des informations faisant état d’une augmentation importante depuis fin décembre des violences sexuelles à l’encontre des femmes et des filles réfugiées dans l’un des camps de Dadaab, « Ifo 2 ». Une source digne de confiance a affirmé à Human Rights Watch que la police s’était abstenue de répondre correctement à ces agressions, qui selon les réfugiés ont conduit à une peur généralisée de l’insécurité ayant incité des centaines de réfugiés à quitter les camps et à traverser la frontière pour rentrer en Somalie. D’autres réfugiés se sont réinstallés en bordure d’autres camps près de Dadaab. En 2010, Human Rights Watch a rendu compte de l’incapacité récurrente de la police kenyane à enquêter sur les violences sexuelles dans les camps de Dadaab.

Lors de la conférence de presse du 13 décembre, le commissaire Katelo a déclaré que la réinstallation des réfugiés dans les camps serait « suivie de près par le rapatriement des réfugiés somaliens en Somalie. » Le 21 décembre, le Président MwaiKibaki a affirmé : « Il n’y a aucune dignité à vivre dans des camps de réfugiés » et que la Somalie et le Kenya « œuvreraient ensemble pour permettre aux centaines de milliers de Somaliens qui vivent dans des camps de réfugiés de retourner chez eux. »

Human Rights Watch a indiqué que la situation dans le sud de la partie centrale de la Somalie demeure dangereuse et que toutes mesures prises par les autorités kényanes pour forcer ou de tout autre façon encourager les Somaliens à rentrer dans leur pays constitueraient une violation du droit kényan et international, qui interdit le retour forcé de réfugiés vers des pays où ils courent le risque de persécutions, de tortures, ou vers des situations de violence généralisée.

La crise humanitaire en cours dans les camps de Dadaab – où 450 000 réfugiés au moins sont entassés dans un espace prévu pour 170 000 – et l’absence de nouveaux camps convenablement installés à cet endroit ou près des camps de Kakuma signifient que tout transfert de réfugiés des villes vers les camps constituerait également une violation des obligations du Kenya au regard du droit international. Celui-ci exige du Kenya qu’il n’adopte pas de « mesures rétrogrades » qui affecteraient négativement les droits des réfugiés à un niveau de vie suffisant – notamment la nourriture, l’habillement et le logement – ainsi qu’à la santé et à l’éducation.

Le 28 décembre, Médecins sans frontières, qui gère de nombreux programmes de soins de santé dans les camps, a déclaré qu’au vu de « l’aide complètement dépassée » dans les camps, la « situation médicale et humanitaire » des réfugiés à Dadaab était déjà « désastreuse », « terrible », et « précaire » et que l’organisation était « inquiète quant aux conséquences médicales [d’un] nouvel afflux de réfugiés » sur la population des camps.

Selon Human Rights Watch, forcer arbitrairement des dizaines de milliers de personnes à quitter leurs logements dans les villes équivaudrait à des expulsions forcées, ce qui est illégal au regard du droit international.

Human Rights Watch a appelé les bailleurs de fonds étrangers et le HCR à s’opposer au projet de relocalisation, qui constitue une violation inévitable des droits des réfugiés à circuler librement, de leurs droits économiques et sociaux fondamentaux, et de leur droit à ne pas être expulsés par la force.

« Ce projet ignorerait complètement toute une série de droits fondamentaux des réfugiés et sa mise en œuvre pourrait bien précipiter l’insécurité contre laquelle le Kenya prétend lutter », a conclu Gerry Simpson. « Les bailleurs de fonds étrangers au Kenya et le HCR devraient encourager le Kenya à abandonner ce plan. »